Le progrès : une culture du risque, Gérald Bronner*

Le progrès technologique comporte toujours une part de risque. Cette réalité, dont il faut bien sûr tenir compte, est souvent instrumentalisée, favorisant les discours démagogiques qui s’appuient sur les peurs et la défiance vis-à-vis de l’expertise scientifique. Dès lors, comment articuler progrès technologique, choix démocratique et risque?

DE L’INFORMATION SCIENTIFIQUE AU TEMPS DU SOUPÇON

Les opinions publiques démocratiques en général, et celle de la France en particulier, ont souvent un rapport ambigu à l’expertise scientifique, à l’innovation technologique et à la notion de progrès en général. En France notamment, enquête après enquête, on découvre que nos concitoyens déclarent avoir une confiance un peu abstraite en la science, mais qu’ils deviennent méfiants dès lors que l’on évoque des applications concrètes, et surtout lorsqu’ils ont l’impression de connaître le sujet. Rares sont ceux qui se méfient des neurosciences, par exemple, dont les applications pourraient pourtant soulever des questions d’éthique.

Ainsi, 25 % seulement affirment ne pas faire confiance aux experts concernant la science du cerveau, mais ils sont 71 % à confesser ne pas y comprendre grand-chose. En revanche, 58 % déclarent ne pas avoir confiance dans les scientifiques pour dire la vérité dans le domaine des OGM ou du nucléaire mais ont le sentiment de bien connaître la question (63 % pour les OGM, 67 % pour le nucléaire)(1). En d’autres termes, sur certains sujets, plus nos concitoyens se considèrent comme informés, plus ils doutent des scientifiques. On trouve même des indices du fait que ce sentiment de méfiance progresse(2). Pour n’en prendre qu’un exemple, une étude publiée en 2012 par l’Inca (Institut national du cancer) et l’INPES (Institut national de prévention et d’éducation pour la santé) révèle que, alors qu’en 2005, 49 % de nos concitoyens pensaient, contre les données scientifiques disponibles, que vivre à proximité d’une antenne relais augmentait les risques de cancer, ils étaient 69 % en 2012 ! Plus préoccupant, une étude récente(3) a montré que 38,2 % des Français étaient défavorables à la vaccination en 2010, alors qu’ils n’étaient que 8,5 % dix ans auparavant.

Cette méfiance à l’encontre des vaccins est bien entendu la conséquence de la diffusion des craintes des effets secondaires que cette technique peut, en effet, engendrer. Seulement, leurs très rares effets secondaires ne sont pas du tout rapportés à leurs immenses avantages sanitaires dans l’esprit de celui ou celle qui est victime de l’imagination du pire. Tout se passe comme si l’attention des opinions publiques démocratiques se détournait souvent des vrais risques, en particulier sanitaires, pour se ruer vers des objets de craintes partiellement fantasmées. Il ne se passe plus un mois sans que quelques donneurs d’alerte ne nous mettent en garde contre l’air que nous respirons ou ce que nous nous apprêtons à manger. Ces alertes incessantes créent un embouteillage des craintes, car les démentir prend du temps (notamment lorsqu’il s’agit de questions sanitaires) : le temps de la science n’est pas celui, effréné, du marché de l’information.

En d’autres termes, les arguments du soupçon sont beaucoup plus aisés à produire et rapides à diffuser que ceux qui permettent de renouer les fils d’une confiance si nécessaire à la vie démocratique. En outre, ces démentis, lorsqu’ils peuvent être faits, occupent rarement dans les médias la place dont l’inquiétude à laquelle ils répondent avait pu bénéficier. Il reste alors une impression favorable à l’esprit de suspicion qui revendique le droit au doute en ne paraissant pas voir qu’il implique aussi des devoirs. On oublie, hélas, le cimetière gigantesque des suspicions infondées pour ne retenir que celles qui, parfois, touchent leur cible.

VRAI ET VRAISEMBLABLE DANS LA LESSIVEUSE DES MÉDIAS

Cette situation est sans doute un héritage historique. Je ne dresserai pas ici la liste des catastrophes chimiques, nucléaires, écologiques et sanitaires qui, au cours du XXe siècle, ont porté un coup sévère au prestige des sciences et des techniques, et qui ne sont pas pour rien dans la défiance dont celles-ci sont aujourd’hui l’objet. Cette situation eut aussi être éclairée, et de façon moins impressionniste, par le constat de la dérégulation du marché de l’information que représente la concurrence accrue entre les médias conventionnels et, surtout, l’apparition d’Internet. Ce dernier média implique tout à la fois une massification extraordinaire de l’information circulant et la possibilité pour tous d’interagir sur le marché public de l’information. Auparavant, ceux que la théorie de la communication appelle les gatekeepers (journalistes, commentateurs autorisés…) veillaient, pour le meilleur et pour le pire, à ce que certaines idées ne se diffusent pas facilement.

Aujourd’hui, ces digues se sont largement affaiblies… pour le meilleur et pour le pire aussi. Le meilleur, nous le savons tous, ce sont ces formidables exercices de travail collaboratif dont Wikipédia, même si cet outil n’est pas exempt de critiques, est l’expression la plus connue.

Le pire, c’est la propagation d’une forme de démagogisme cognitif qui voit peu à peu s’imposer les points de vue intuitifs, et parfois erronés, sur toutes sortes de sujets. Or tout ce qui relève du progrès technologique implique une part de risque et il se trouve que nous sommes assez mal équipés pour penser rationnellement ce genre de situations : nous percevons les faibles probabilités comme beaucoup plus fortes qu’elles ne le sont en réalité, nous avons plus de considération pour les coûts que pour les bénéfices d’une situation et nous cédons facilement à une appétence pour le risque zéro de même qu’à une suspension du choix face à l’incertitude. Toutes ces dispositions sont profondément ancrées en nous comme le montre la psychologie cognitive(4). Tout ce qui constitue de très anciennes façons de penser bénéficie d’une visibilité et d’une légitimité nouvelle grâce à cette dérégulation du marché de l’information.

Ceux qui règnent sur ce marché dérégulé sont ceux qui ont le plus de temps à consacrer à occuper l’« espace » de parole, c’est-à-dire les plus motivés. Or, sur toute une série de sujets, les plus motivés sont les croyants de tous poils. Pour cette raison ils arrivent à instaurer, sur les forums, dans le classement Google(5)… une sorte d’illusion de majorité qui peut affecter le jugement de nos concitoyens indécis et qui n’ont pas beaucoup de temps à tenter de défaire des arguments qui sont, par ailleurs, en apparence convaincants. C’est ainsi que certains items de croyances ont essaimé très au-delà des espaces de radicalité dans lesquels ils étaient jadis confinés. Ce qui se produit sur ce marché dérégulé, c’est, peu à peu, la domination du vraisemblable sur le vrai.

PRINCIPE DE PRÉCAUTION ET CULTURE DU RISQUE

Cette domination subreptice est la conséquence, dans le domaine de l’innovation technologique, de la visibilité donnée à certains risques plutôt qu’à certains autres, et elle développe parmi nos concitoyens une idéologie que l’on peut nommer le précautionnisme, c’est-à-dire une volonté d’appliquer inconditionnellement le principe de précaution. Ces précautions sont donc inconséquentes non seulement parce qu’elles portent souvent sur des risques infondés ou mis en scène de façon telle qu’ils sont surestimés, mais encore parce qu’elles éradiquent certains possibles porteurs d’espoirs. En effet, lorsque certaines solutions thérapeutiques, énergétiques ou agronomiques sont empêchées par précautionisme, qui peut évaluer exactement les dommages qu’occasionnera cette interruption de l’arborescence technologique ? Le problème est que nous sommes beaucoup plus prompts à évaluer moralement et/ou économiquement les conséquences de nos actions plutôt que celles de notre inaction.

Il faut reconnaître cependant que le principe de précaution n’est pas sans raison. Il est bien vrai que nous sommes capables de nous anéantir ou au moins de causer un tort considérable aux générations futures par notre activité industrielle et technologique présente. Il n’est donc pas regrettable que nous soyons sortis d’une vision naïve du progrès qui n’est pas moins idéologique que le précautionnisme.

Le point où l’on peut facilement s’accorder cependant avec ceux qui se déclarent partisans de l’« heuristique de la peur »(6) et qui défendent l’idée qu’en cas de doute le plus raisonnable serait d’envisager le pire, c’est que l’humanité a pris pleinement conscience de la nécessité de penser le risque. Il n’est sans doute pas étonnant que cette humanité, lucide sur les dangers de ce monde énervé par la technologie, se soit abandonnée, comme un premier réflexe, à la précaution. Ce réflexe a engendré un récit qui me paraît être l’une des grandes idéologies de notre temps, celle qui conduit à travers une rhétorique de l’intimidation permanente à une méfiance généralisée de toute action de l’humain sur la nature, voire à une forme d’anthropophobie.

Seulement, ce récit n’est pas le seul qu’on puisse concevoir pour narrer le rapport que nous devrions avoir au risque. Cette étape de lucidité par rapport à l’existence du péril était nécessaire, mais en suscitant un réflexe d’irrésolution elle peut être aussi mortifère, car elle conduit la grande aventure humaine vers l’étiolement et inspire des décisions collectives irrationnelles tant en termes sanitaires qu’environnementaux.

C’est donc un nouveau récit du progrès qu’il faut constituer, un récit irrigué par une culture raisonnable du risque(7). Une aventure que nous ne pouvons pas vivre les uns contre les autres, car les enjeux sont à l’échelle planétaire. Cette aventure, nous devons la vivre ensemble.

*GÉRALD BRONNER est professeur de sociologie à l’ université Paris-Diderot. Il y codirige le Laboratoire interdisciplinaire des énergies de demain (LIED).

n7-livreBrohnerL’ouvrage de Gérald Bronner, « La démocratie des crédules » paru en 2013, a reçu le prix de la Revue des Deux Mondes.

(1) http://www.larecherche.fr/content/ system/media/Rapport.pdf

(2) http://www2.cnrs.fr/presse/journal/1715.htm

(3) P. Peretti-Watel, P. Verger, J. Raude, A. Constant, A. Gautier, C. Jestin, F. Beck, 2013, « Dramatic change in public attitudes towards vaccination…», Euro Surveill.,18 (44).

(4) A. Tversky, D.Kahneman et P. Slovic, 1984, Judgment under Uncertainty: Heuristics and Biaises, Cambridge, Cambridge University Press.

(5) Cf. G. Bronner, 2013, La Démocratie des crédules, Paris, PUF.

(6) H. Jonas, 2000, Une éthique pour la nature, Paris, Desclée de Brouwer, p.135.

(7) Ce que je m’emploie à faire dans la planète des hommes – Réenchanter le risque, 2014, Paris, PUF

Une réflexion sur “Le progrès : une culture du risque, Gérald Bronner*

  1. Euh…Bronner a piraté la page de Progressistes ?
    « Il ne se passe plus un mois sans que quelques donneurs d’alerte ne nous mettent en garde contre l’air que nous respirons ou ce que nous nous apprêtons à manger. Ces alertes incessantes créent un embouteillage des craintes, car les démentir prend du temps (notamment lorsqu’il s’agit de questions sanitaires) : le temps de la science n’est pas celui, effréné, du marché de l’information. »
    C’est une plaisanterie non ?

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