Electronique en France : silicium, nanotechnologie et optimisation fiscale, Sébastien Elka

Entre politique industrielle, délocalisations et fuite des capitaux, enjeux de souveraineté et intégration européenne, l’industrie électronique épouse les contradictions de notre époque.

L’électronique est le socle matériel de notre civilisation numérique. Puces et circuits imprimés sont partout : dans nos ordinateurs, téléphones portables, équipements de transport, d’énergie, dispositifs de santé, instruments scientifiques, machines industrielles, engins spatiaux, systèmes sécuritaires et militaires. Derrière cette omniprésence se cachent les grands enjeux technologiques de notre époque: objets communicants et «intelligents », simplicité et sûreté d’usage, gestion de l’énergie, protection des données et de la vie privée, mais aussi emploi (20 000 emplois directs et indirects rien qu’à Grenoble) et enjeux de souveraineté.

LOI DE MOORE

Depuis l’invention du transistor, scientifiques et ingénieurs se livrent à une course sans répit à la miniaturisation. Miniaturiser c’est densifier, gagner en puissance de calcul, réduire les coûts, baisser la consommation d’énergie. D’après la « loi » de Moore, la puissance de calcul doit doubler tous les deux ans. Pour y parvenir, il faut travailler aux échelles toujours plus petites de la nanoélectronique.

Croissance du nombre de transistors dans les microprocesseurs Intel par rapport à la loi de Moore. En vert, la prédiction initiale voulant que ce nombre double tous les dix-huit mois (source : Wikipédia).

Croissance du nombre de transistors dans les microprocesseurs Intel par rapport à la loi de Moore. En vert, la prédiction initiale voulant que ce nombre double tous les dix-huit mois (source : Wikipédia).

À Grenoble, on sait aujourd’hui photo-lithographier le silicium à une précision de 28 nm, bientôt 14 nm, puis 10nm. Une course à la miniaturisation tellement extrême que seule une poignée de sites industriels aux États-Unis, en Asie et à Grenoble restent dans la course. Il faut dire que les investissements se chiffrent en centaines de millions d’euros et que les rentabiliser nécessite de toucher des marchés de taille mondiale. En pratique, un tout petit nombre d’entreprises est capable d’investir ces sommes, et celui qui parvient à imposer sa technologie rafle tout.

Une concurrence féroce qui a amené STMicroelectronics, sous pression de concurrents chinois et taïwanais, à fermer en 2013 sa co-entreprise avec Ericsson et à se retirer du secteur des composants pour la téléphonie mobile, laissant en Europe 1600 personnes sur le carreau.

PUISSANCE OU SPÉCIALISATION

Cette guerre commerciale se joue sur deux fronts technologiques. Le premier consiste à poursuivre la miniaturisation pour accroître la puissance de calcul en réduisant la consommation d’énergie des processeurs.

C’est la voie dite du «More Moore ». Elle voit s’affronter deux technologies : le FD-SOI (silicium appauvri sur isolant) – porté par STMicroelectronics, Soitec et le CEA– et le FinFET, technologie à base de transistors 3D, soutenue par Intel, AMD ou IBM. À ce stade, difficile de savoir quelle technologie s’imposera, mais l’enjeu se chiffre en milliards de dollars… et milliers d’emplois. Le second front est celui de la spécialisation des composants, ou «More than Moore». Qu’il s’agisse de micro- et nano-contrôleurs électromécaniques d’imageurs (tels que ceux des appareils photos numériques des smartphones) ou de processeurs spécifiquement adaptés aux applications nomades et embarquées dans des véhicules, on commence seulement à explorer les potentiels de ces nouveaux composants. L’Europe – en particulier grâce à sa recherche publique – a sur ce plan de belles cartes à jouer.

UN « AIRBUS » QUI A DU PLOMB DANS L’AILE

En France – et même quand le terme de « politique industrielle » était devenu un gros mot – l’électronique n’a jamais cessé d’être portée à bout de bras par l’État. Ailleurs en Europe, ç’a été beaucoup moins le cas, et seul un petit nombre de sites (Dresde, Louvain et quelques implantations lombardes, siciliennes, néerlandaises, autrichiennes ou maltaises) conservent des capacités de production de composants électroniques. La Commission européenne a décidé d’investir 10 Md€ sur sept ans dans un programme d’Agenda digital et d’Airbus of Chips («Airbus des puces »). Un programme qui se veut un modèle pour une nouvelle politique industrielle de soutien aux « technologies clés génériques » (voir numéros précédents de Progressistes).

Cela suffira-t-il ? On peut raisonnablement émettre quelques réserves. D’abord, les jeux de concurrence brutale, qui secouent ce secteur aux cycles technologiques très courts, demeurent d’une violence extrême.Les investissements exigent des centaines de millions d’euros, mais le succès d’un nouveau produit se jauge en quelques mois. Sans mise en place de coopérations internationales et autres mécanismes stabilisateurs, des efforts financiers énormes peuvent être très vite ruinés.

D’autre part, ce secteur n’échappe pas aux logiques prédatrices du capitalisme mondialisé. Foxconn Technology, sous-traitant chinois d’Apple, avait un temps fait la une des journaux pour son exploitation ouvrière éhontée. En Europe, une société comme STMicrotecnologies, cotée au CAC 40 et stratégique pour l’Europe à plus d’un titre, peut dans le même temps avoir les États français et italiens comme actionnaires principaux et localiser son siège social dans le paradis fiscal suisse. Ou fermer sa filiale ST-Ericsson tout en recevant un chèque de 500 M€ de l’État français pour son projet Nano 2017 et en continuant à verser de copieux dividendes à ses actionnaires.

L’électronique joue un rôle clé dans la révolution numérique, mais elle n’échappe pas aux excès de la mondialisation.

SÉBASTIEN ELKA est ingénieur et membre du comité de rédaction de Progressistes.

Illustration : Le LETI (Laboratoire d’électronique des technologies de l’information) installé juste derrière Minatec (Micro- & Nanotechnologies) – Grenoble. Dans cette ville, c’est près de 20 000 emplois, directs et indirects, qui dépendent du secteur électronique.

Illustration : Le LETI (Laboratoire d’électronique des technologies de l’information) installé juste derrière Minatec (Micro- & Nanotechnologies) – Grenoble. Dans cette ville, c’est près de 20 000 emplois, directs et indirects, qui dépendent du secteur électronique.


GENCI

En janvier 2007, le gouvernement français, prenant conscience des enjeux liés au calcul intensif, crée la société civile GENCI (acronyme de Grand Équipement national de calcul intensif), avec pour mission de placer la France au meilleur niveau européen et international dans le domaine du calcul intensif.

GENCI est une société civile détenue à 49 % par l’État représenté par le ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, 20 % par le CEA, 20 % par le CNRS, 10 % par les universités et 1 % par l’INRIA.

La société GENCI a pour mission de :

– promouvoir l’utilisation de la modélisation, de la simulation et du calcul intensif dans la recherche fondamentale et dans la recherche industrielle ;

– promouvoir l’organisation d’un espace européen du calcul intensif et participer à ses réalisations ;

– mettre en place et assurer la coordination des principaux équipements des grands centres nationaux civils dont elle assure le financement et dont elle est propriétaire ;

– faire exécuter tous travaux de recherche nécessaires au développement et à l’optimisation de leurs moyens de calcul ;

– ouvrir ses équipements à toutes les communautés scientifiques intéressées, académiques ou industrielles, nationales, européennes ou internationales.

GENCI est le représentant français au sein du projet européen PRACE et porte la politique nationale dans le domaine du calcul intensif-simulation numérique auprès des chercheurs académiques, mais aussi des industriels. Il finance tous les investissements en simulation numérique et ainsi porte seul la politique nationale du calcul intensif en France et en Europe.

La société GENCI a passé commande de superordinateurs :

– Titane pour le CCRT (Centre de calcul en recherche pour la technologie), commandé à Bull en 2008 et qui a la particularité de comporter deux types de processeurs, Intel et NVIDIA. La configuration comporte 1 068 noeuds de calcul dotés chacun de 2 processeurs Intel quadricoeurs et de 48 serveurs graphiques Nvidia. Titane a une puissance maximale de 200 téraflops ;

– JADE au CINES (Centre informatique national de l’enseignement supérieur), à Montpellier, machine d’une puissance de 147 téraflops.

La configuration a évolué début 2010, plaçant alors le calculateur en 18e position mondiale, 3e européenne et 1re position française. 558 dossiers, dont 19 % de nouveaux projets, ont été déposés lors de la première campagne d’attribution de ressources calcul sur les moyens nationaux, en 2014.

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