La classe éco n’est peut-être pas (encore) aux commandes, mais elle travaille déjà au plan de vol ! – Sébastien Elka

S’il est une caractéristique unanimement prêtée à notre époque, c’est bien celle du mouvement permanent, impératif, omniprésent. Modernité hyper-fluide, liquide, cadencée par les rythmes fous de la chaîne de production, de la pub et de la conso, des injonctions à la mobilité. Les mieux lotis sont les plus mobiles et le Golden Boy « hyper-nomade » prend l’avion comme d’autres prennent le bus: un jour à New York, le lendemain à Kuala-Lumpur. À l’opposé on construit des murs contre les migrants de la faim, et le métro ou le bus desservent bien mal les « quartiers » de nos banlieues. Exclus du mouvement, exclus de la société, ségrégation par les transports. Être immobile, immobilisé, donc ne pas être. Lorsqu’on écrira enfin la constitution de notre Vie République, le droit à la mobilité devra figurer en belles lettres dans le préambule.

Pourtant, ce « toujours plus » atteint une limite. Mettre en mouvement, c’est dépenser de l’énergie, consommer des ressources. Épuisement du pétrole et des matériaux rares, émissions polluantes, occupation des sols, morcellement des aires de biodiversité. Nos réseaux de transport flirtent plus qu’on ne voudrait avec l’écologiquement insoutenable. Un virage est à prendre. D’urgence. C’est sur le transport de marchandises que l’irresponsabilité est la plus criante. De containers en chaînes logistiques intégrées, le moindre pot de yaourt voyage sur des milliers de kilomètres. Et il n’est pas étonnant que personne ne sache suivre la viande de cheval, puisqu’au nom de la fluidification des échanges notre oligarchie libérale voudrait plus que jamais supprimer les garde-fous réglementaires, saper et privatiser les services de contrôle, masquer les coûts réels de la distance pour mieux exacerber la mise en compétition planétaire. La crise de 2008 a ralenti un temps ces projets, le social libéralisme au pouvoir en France montre bien qu’ils sont repartis de plus belle. Or partout où ce sont les financiers qui tiennent le pouvoir, les fesses en première classe et les yeux dans les chiffres, ils font la preuve de leur incapacité à investir l’avenir, de leur manque criant d’imagination (1). Si on laissait les discours vaguement verdis nous endormir, on irait droit dans le mur.

Heureusement, il est des ruses dans l’Histoire. Car oui le capitalisme de notre temps et de nos latitudes – celui du consumérisme, du productivisme et de l’injonction paradoxale – a fait de l’hypermobilité un outil de sa domination. Mais ce faisant il a ouvert à notre partie de l’humanité une fenêtre sur le monde, permis comme jamais le voyage, la rencontre et la prise de conscience d’une unité de destin. Et alors que tout semble se crisper, qui ouvre bien les yeux voit aussi que nous sommes de plus en plus nombreux à penser l’avenir en termes de coopération et à la hauteur des enjeux, à l’échelle universelle.

Les travailleurs des transports – qu’ils soient cheminots, aiguilleurs du ciel, ouvriers de l’automobile, dockers ou camionneurs – sont souvent de ceux-ci, qui ne manquent pas d’idées pour permettre à leur travail de servir le progrès humain sans s’échouer sur l’obstacle écologique ni sur le mur de l’argent roi. Les auteurs de ce dossier nous livrent dans les pages qui suivent quelques-unes de ces réflexions, dont la principale est peut-être que si l’on veut conjuguer le droit de tous à une mobilité digne et sereine avec la préservation de la planète, si l’on veut rendre possible une « écomobilité » pour tous, alors nous avons besoin de l’intégration bien réfléchie de toutes les formes de transport. Nous avons besoin d’une multimodalité écologique.

SÉBASTIEN ELKA est le coordinateur du dossier « Transports, la multimodalité écologique »

(1) C’est exactement ce que montre plus loin l’article de J.-L. Cailloux, avec l’exemple d’Airbus.

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