Soigner les sols pour nourrir l’humanité, Gérard Le Puill

Soigner les sols pour nourrir l’humanité, Gérard Le Puill

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«Gérard Le Puill, auteur de l’ouvrage Demain nous aurons faim, explore à quelles conditions l’humanité pourra se nourrir : elles passent par la prise en compte des réa- lités agronomiques.

PAR GERARD LE PUILL*,

Depuis une cinquantaine d’années l’agriculture a connu une modernisation considérable avec une croissance exponentielle de la production par unité de travail. La mécanisation des travaux, la sélection génétique des animaux et des plantes cultivées pour les nourrir, le recours massif aux engrais chimiques, aux herbicides, fongicides et autres insecticides ont fait croître les rendements agricoles de manière linéaire du début des années soixante à la fin des années 90. Le recours à l’informatique pour mieux définir la ration alimentaire des vaches laitières ou les animaux de boucherie, voire aux satellites pour mieux doser les engrais sur différentes parcelles a aussi participé au progrès de la productivité en agriculture.

Pourtant, les choses se compliquent depuis une bonne dizaine d’années et rien n’indique que l’utilisation des biotechnologies sera la solution miracle des prochaines décennies pour booster la productivité de notre agriculture. Pourquoi ? Une bonne partie de la réponse se trouve dans cette phrase tirée du livre du géographe américain Jared Diamond publié en Français en 2006 sous le titre «Effondrement» (1). « On peut exploiter indéfiniment des ressources renouvelables pour autant qu’on les emploie à un niveau inférieur à celui de leur régénération, sous peine sinon de les épuiser comme l’or d’une mine ». Tout est dit en quelques mots et beaucoup de nos terres céréalières sont exploitées aujourd’hui à un niveau supérieur à celui de leur régénération. De même, des vaches sélectionnées pour produire plus de 10 000 litres de lait par lactation ont été bidouillées comme des voitures de Formule I. On a oublié qu’il s’agissait d’animaux chez lesquels les transformations physiologiques induisent souvent une souffrance quotidienne pour atteindre ce niveau de productivité. Ces vaches sont productives durant trois ans en moyenne contre dix ans et plus pour celles issues des races à viande qui allaitent leur veau. Pour être durable l’agriculture doit concilier l’économie, l’agronomie et l’écologie. La tendance des 50 dernières années a été de ne voir que l’économie en oubliant l’agronomie et l’écologie qui assurent l’équilibre du trépied. Voilà pourquoi il ne faut pas attendre trop de miracles des biotechnologies dans la production agricole dès lors que leur utilisation est détournée pour accélérer l’épuisement des sols afin d’accroître les profits le plus vite possible.

QUID EST DES OGM ?

À ce propos, le débat sur l’utilité supposée des organismes génétiquement modifiés(OGM) est trop rarement placé sur le bon terrain. On discute sans fin sur la dangerosité ou non des OGM, ce qui est légitime. Mais on ne se pose guère la question de savoir si les OGM actuellement cultivés dans le monde ont une réelle utilité économique à ce stade.

Pour la culture du soja comme pour celle du maïs, les OGM nous donnent des plantes résistantes aux herbicides. Cela permet de pratiquer une monoculture qui dégrade l’état des sols à plus long terme. Les retours d’expérience aux États Unis, au Brésil et en Argentine montrent que les « mauvaises herbes » traitées au Roundup de Monsanto deviennent aussi résistantes aux herbicides par une sorte de mutation progressive. Lors qu’un colloque de scientifiques tenu à Paris le 4 octobre 2012, il a été démontré qu’un maïs OGM sélectionné pour sa résistance à la sécheresse avait donné sur 700 essais dans des États du Corn Belt américain des rendements moyens supérieurs de 7,1 % à ceux du maïs non OGM sur les mêmes parcelles dans des conditions sèches sans irrigation.

Quiconque connaît un peu la culture du maïs comprend aisément que cette différence de rendement compensera difficilement la différence de prix entre la semence OGM et la semence non OGM dès que le rendement diminuera de 20 % pour cause de déficit hydrique. Et quand le rendement diminue de moitié comme ce fut le cas dans plusieurs États américains affectés par la sécheresse en 2012, OGM ou pas, le producteur de maïs perd de l’argent. Sans eau, les rendements ne sont jamais au rendez-vous. Mais cette question de bon sens fut totalement occultée par l’assemblée de chercheurs qui débattaient à Paris.

La sélection végétale et animale a tellement permis d’accroître la productivité de l’agriculture durant cinquante ans que l’espoir de la voir se poursuivre de manière linéaire est devenu une croyance. Au point que les questions éthiques liées au bien-être animal sont occultées, tout comme la diversité du patrimoine génétique des bêtes et des plantes.

Il est indispensable que les chercheurs disposent de moyens pour travailler sur les biotechnologies en agriculture comme dans les autres secteurs d’activité. Mais il faut en même temps garder les pieds sur terre et admettre que les arbres ne montent jamais jusqu’au ciel. Il est donc temps de redécouvrir à quel point les bonnes pratiques agronomiques et l’agro-écologie sont désormais les voies les plus sûres pour produire mieux en faisant de sorte que la production agricole freine aussi le réchauffement climatique.

ET POUR LA FRANCE ?

Cela passe dans un pays comme la France par trois priorités dans la recherche et dans la vulgarisation des bonnes pratiques agronomiques reléguées au second rang depuis une cinquantaine d’années par le recours massif à la chimie. Ces priorités sont le non labour, le captage de l’azote de l’air par les légumineuses et le recours à l’agroforesterie.

Pratiqués par des pionniers en France depuis une vingtaine d’années, le non labour et le travail cultural simplifié (TCS), qui griffe le sol au lieu de labourer avant un semis, ont démontré leur efficacité économique et écologique. Le labour pratiqué depuis des milliers d’années libère du carbone, favorise l’oxydation du sol et provoque l’érosion notamment sur les terres pentues à l’occasion de précipitations. Au fil du temps, la terre s’appauvrit et la fertilité n’est maintenue que par des apports de plus en plus massifs d’engrais chimiques.

RÉDUIRE LE RECOURS AUX ENGRAIS CHIMIQUES

Le non labour et le travail superficiel du sol sont préparés par la culture de couverts végétaux. Ces couverts sont broyés en superficie au moment de semer une nouvelle culture. En pratiquant de la sorte, on débouche progressivement sur une nou- velle fertilité des sols au fur et mesure qu’augmente la réserve de débris de végétaux dont se nourrissent les vers de terre et certains insectes pour les transformer en humus. Outre l’économie de fioul pour le tracteur, l’économie d’engrais chimiques devient possible au fur et à mesure que la transformation des végétaux produit ses effets. Certains sols sont ainsi passés de 0,5 % à plus de 7 % de matière organique dans la couche superficielle de la terre arable. Cela permet au bout du compte de se passer d’engrais potassiques et phosphatés. Les choses avancent trop lentement car les habitudes ancestrales demeurent très ancrées et le lobby du machinisme agricole tient à vendre du gros matériel devenu inutile pour une bonne part.

La culture des légumineuses permet de réduire considérablement les apports d’engrais azotés car ces plantes ont la particularité de fixer l’azote de l‘air sur leurs racines, de s’en nourrir, de nourrir par la même occasion les cultures associées. Concrètement, une prairie semée de trèfle et de ray-grass permet d’apporter une alimentation équilibrée aux vaches laitières comme aux animaux d’embouche sans avoir besoin d’importer des tourteaux de soja pour équilibrer la ration des herbivores alors que ces importations sont indispensables quand la prairie n’est semée que d’une graminée comme le ray-grass. De même, un hectare de luzerne, récolté en foin ou en ensilage, va apporter trois fois plus de protéines végétales aux animaux de la ferme qu’un hectare d’une légumineuse tel le soja dont on ne récolte que la graine. Si enfin on sème du maïs ou du blé après trois ou quatre ans de culture de luzerne, la céréale trouvera dans le sol suffisamment d’azote pour éviter au paysan de lui apporter des nitrates.

Le développement des prairies associant les légumineuses aux graminées est freiné du fait que la culture des seules graminées simplifie et diminue la charge de travail de l’éleveur. Servir aux vaches du maïs en silo sous sa bâche en plastique et du soja livré par la coopérative est plus facile et plus pratique que de récolter du foin. Sauf que le prix de revient du litre de lait est aujourd’hui grevé par le prix du soja alors que l’autonomie fourragère permet de produire à moindre coût. Le bilan comptable des fermes qui ont opté pour les mélanges de graminées et de légumineuses en donne la preuve.

Naguère, la forme d’agroforesterie la plus connue dans nos contrées était surtout composée de plantations de pommiers à cidre sur des parcelles labourées. Fréquentes en Normandie et en Bretagne, ces plantations ont souvent été arrachées dans la seconde moitié du XXe siècle tandis que haies et talus disparaissaient aussi des paysages naguère bocagers. Depuis plus de deux décennies, des travaux scientifiques menés par quelques rares spécialistes de l’Institut national de la recherche agronomique (INRA) sur des essais d’une densité de 50 arbres de plein champ à l’hectare en rangées espacées d’une trentaine de mètres démontrent que l’agroforesterie est un calcul gagnant.

UNE CULTURE ÉMINEMMENT ÉCOLOGIQUE

Outre son rôle de puits de carbone face au réchauffement climatique, l’arbre va chercher ses nutriments jusqu’à la roche mère et les remonte pour nourrir la couche superficielle du sol, notamment par la tombée des feuilles. Toujours en raison de la profondeur de son enracinement, il n’est pas en concurrence avec les cultures annuelles, céréalières ou autres. Mais il récupère en profondeur les engrais que ces plantes n’ont pas consommés et contribue ainsi à purifier l’eau des nappes phréatiques. Par temps de canicule à la fin du printemps, ces arbres de plein champ permet- tent de réduire le phénomène d’échaudage des céréales. Enfin, dès que l’on commence à récolter du bois d’œuvre, le rendement d’une parcelle en agroforesterie augmente de 40 % par rapport à une parcelle sans arbres avec les mêmes cultures annuelles.

Nous vivons dans un monde fini aux ressources finies qui devra compter sur les biotechnologies. Gardons-nous, toutefois, d’oublier les potentialités de l’agronomie ainsi que les contraintes afférentes, occultées par la chimie depuis une soixantaine d’années.

*GÉRARD LE PUILL est Journaliste honoraire. Il Publie en juin 2013 : « Produire mieux pour manger tous », Pascal Galodé Éditeurs.

  1. Folio poche éditions en 2006

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