Énergies renouvelables, le mythe de l’autonomie, Jean-Claude Cauvin et Luc Foulquier

Les auteurs, écologistes scientifiques, posent ici les questions et informations nécessaires pour aborder le débat sur la transition énergétique. Ils démontrent pourquoi le discours en vogue autour de l’autonomie énergétique régionale est une illusion.

L’accès à l’énergie conditionne pour un pays son développement économique et social. Ce doit être un droit pour tous. La satisfaction de ce besoin implique une solidarité entre les pays dans le monde.

QUELLE TRANSITION ? QUEL DÉBAT ?

Avant 2050, la Terre comptera environ 2 milliards d’habitants de plus, essentiellement dans les pays en voie de développement. Ils auront besoin d’énergie.

Aujourd’hui 2 milliards d’êtres humains n’ont pas accès à l’électricité, huit millions de personnes, en France, sont considérées en précarité énergétique.

Réduire ces inégalités criantes et accompagner la croissance démographique constituent un devoir pour un pays comme la France.

Alors que 80 % de la consommation primaire d’énergie [1] mondiale repose sur les énergies fossiles carbonées (charbon, pétrole, gaz), l’humanité est confrontée à l’épuisement de ces ressources fossiles et au changement climatique lié à leur combustion. La prise en compte en priorité de ces données fondamentales est incontournable pour une « transition énergétique » réussie.

Malheureusement le débat engagé par le gouvernement est loin de répondre à ces exigences. Un premier problème concerne sa durée : le niveau des enjeux et la complexité des problèmes méritaient que l’on se donne plus de temps pour permettre une véritable maîtrise citoyenne. Mais avant même que le débat n’ ait lieu, une série de décisions structurantes ont été prises ou annoncées telles que la loi sur la tarification progressive de l’énergie, la diminution de 75 à 50 % de la part du nucléaire dans la production d’électricité, l’arrêt de Fessenheim, le lancement de grands projets d’éolien-offshore et de parcs photovoltaïques…

Depuis, le débat, piloté par les régions, est le plus souvent confiné à la déclinaison locale d’un seul scénario (NégaWatt) alors que bien d’autres scénarios existent. Construit sur le préalable de sortie du nucléaire, il s’appuie sur une réduction drastique de la consommation et un développement irréaliste de l’éolien, du solaire photovoltaïque ou de la biomasse. Le risque est grand d’ignorer les enjeux mondiaux et de se focaliser sur la seule production nationale d’électricité – oubliant notamment les transports et le logement – avec une opposition stérile entre énergies renouvelables (EnR) et nucléaire. Comment ne pas y voir une volonté d’instrumentaliser le débat pour valider une feuille de route préétablie et ne permettant pas une vision d’ensemble des enjeux ?

L’ÉOLIEN ET LE PHOTOVOLTAÏQUE : INÉPUISABLES ? GRATUITS ?

Ce détournement du débat s’appuie sur quelques idées en apparence simples qui rendent particulièrement séduisantes les EnR : soleil, vent, eau des fleuves, courant marin… sont des res- sources familières présentes sous nos yeux. Elles existeront tant que le soleil brillera, puisqu’il est à l’origine de toutes. Présentes en tout point du territoire, elles sont un don gratuit de la nature et semblent offrir une sécurité d’approvisionnement donnant naissance au concept d’énergie “décentralisée”.

Ce serait tellement bien si les choses étaient aussi simples ! Mais pour être utile, l’énergie doit être transformée. Et là, les choses se compliquent très vite ! Certes vent et soleil ne coûtent rien en eux-mêmes et sont inépuisables, mais pas les moyens de production permettant leur exploitation et encore moins les matériaux nécessaires à leur réalisation.

Pour les aimants d’éoliennes, les panneaux photovoltaïques, les batteries et, en général, toutes les nouvelles technologies, on utilise les « terres rares ». Il s’agit là de matériaux hautement stratégiques dont la moitié des réserves mondiales est détenue par la Chine qui contrôle 90 % du marché. « La réduction de la dépendance à une ressource (le pétrole et le gaz) nous conduit à créer une autre dépendance (les métaux) dont les problématiques de finitude et de maîtrise géopolitique sont tout à fait analogues à celles des énergies fossiles ». [2] Au stade actuel, le coût des énergies éoliennes et photovoltaïques est de loin l’un des plus élevés. Si des marges de progression existent, elles ne peuvent passer par les logiques actuelles qui offrent à des investisseurs privés une niche de rentabilité garantie avec le seul but d’un gain immédiat.

Cette situation, basée sur une obligation de rachat par EDF à un tarif garanti et un surcoût répercuté sur l’ensemble des consommateurs, conduit à une bulle financière qui ne manquera pas d’exploser alors qu’il faudrait bâtir de véritables filières industrielles. C’est ainsi qu’en 2013, ce surcoût (pour moins de 4 % de la consommation totale d’électricité) représentera en France pour les consommateurs au moins 3,6 milliards d’euros et pour nos amis allemands au moins 18 milliards (pour 18 % de leur consommation totale). Ces aides seraient sûrement plus utiles pour engager les projets existants de nouvelles STEP [3] ou pour financer la recherche, plutôt que l’installation de panneaux photovoltaïques utilisant les technologies actuelles à faible rendement, le plus souvent importés de Chine. Mais cela se heurte à la volonté d’ouvrir de nouveaux marchés.

LE DIFFICILE PROBLÈME DE L’INTERMITTENCE

Le photovoltaïque et l’éolien ont une caractéristique intrinsèque lourde de conséquences souvent sous-estimée dans les débats : l’intermittence et son caractère particulièrement aléatoire pour l’éolien. Comme nous ne savons pas, ou que de façon très limitée, stocker directement l’électricité, la production doit s’adapter en permanence et instantanément à la demande. Ceci suppose que le gestionnaire du réseau dispose à tout moment d’une réserve de puissance complémentaire et que son réseau lui permette d’interconnecter très rapidement les divers outils de production.

Ces moyens complémentaires pour faire face à l’intermittence, comme l’investissement dans le réseau, vont impacter le prix du KWh. Ainsi, l’Allemagne prévoit 4 000 km de réseaux supplémentaires pour acheminer l’électricité d’origine éolienne produite dans le Nord jusqu’au Sud du pays : coût estimé, 45 milliards. Qui va financer ces réseaux ? Quel sera l’impact sur le coût final de l’électricité produite ? Mais le problème n’est pas simplement financier, il est également technique. Des productions d’énergies fluctuantes trop importantes entraînent des difficultés dans la gestion du réseau qui peuvent conduire à des instabilités, voire des écroulements, en cas de surproduction comme de sous-production. Pour faire face à ces risques, on avance la notion de réseaux « intelligents » (« smart Grid ») permettant de connaître à tout instant la demande. Les tenants du libéralisme les présentent comme un degré de liberté supplémentaire de l’usager pour gérer sa consommation et changer plus facilement de fournisseurs concurrents. En fait le « client » n’aura le choix qu’entre des offres plus chères et ces réseaux permettront aux distributeurs de piloter à distance des réductions de consommation imposées à l’usager.

Cette notion de réseau renvoie à l’affirmation qu’il faudrait passer d’un modèle caricaturé comme « centralisé et jacobin » à un modèle « décentralisé ». En pratique toutes les productions doivent converger vers un réseau qui n’est, ni centralisé ni décentralisé, mais maillé. Il est totalement faux d’imaginer résoudre les questions énergétiques uniquement au niveau local avec les EnR. Bien au contraire, plus elles vont se développer, plus grande encore sera la nécessité de suréquiper les réseaux (y compris au niveau européen) pour pallier l’intermittence.

Filières prometteuses, photovoltaïque et éolien ne pourront réellement se développer qu’avec un important effort de recherche (stockage de l’énergie, matériaux,…) en complémentarité avec les autres sources d’énergie. Leur implantation ne saurait être anarchique au gré du lobbying, notamment auprès d’élus. Cette cohérence d’ensemble n’est possible que dans le cadre d’un grand pôle public de l’énergie permettant d’optimiser l’exploitation d’un parc solaire ou de fermes éoliennes, dans le cadre d’un maillage articulant les niveaux territorial et national. C’est toute la problématique de la maîtrise publique et de la volonté politique qui est ainsi posée.

L’autonomie énergétique d’une collectivité ou d’une région est un leurre et un danger. Elle ouvre la voie à l’éclatement des productions et des producteurs, elle conduit inéluctablement à l’impossible programmation d’investissements à la complémentarité indispensable, c’est l’abandon de la péréquation tarifaire et du tarif réglementé, c’est l’accentuation des déséquilibres entre régions pauvres et régions riches… C’est fondamentalement la mise en cause du service public national.

UN ENJEU POLITIQUE, LA CASSE DU SERVICE PUBLIC

La régionalisation de l’énergie constituerait une régression majeure par rapport à ce qui a été construit en 1946 avec une entreprise « intégrée » mettant en cohérence production, transport, distribution, recherche et statuts des personnels assurant un accès égal à tous à l’électricité et au gaz par la péréquation tarifaire, et permettant à l’industrie française de bénéficier de tarifs bas et d’énergies de qualité.

Nous retrouvons dans ce domaine les mêmes choix politiques que ceux qui président à l’acte III de la décentralisation. Ils conduisent à l’amoindrissement du rôle de l’État et à la mise en cause des services publics. Ils visent à imposer l’Europe des marchés et sa politique austéritaire avec la mise en place de régions concurrentes. Ils trouvent leurs racines dans l’idéologie libérale du chacun pour soi et relèvent d’une conception de la société faite d’individus isolés et, en fait, de concurrence, et non d’une société fondée sur les échanges et la solidarité avec égalité d’accès aux services.

Pour faire face à ces enjeux, les communistes ont décidé de « (participer) activement au débat public national parce que les enjeux énergétiques ne sauraient être traités de façon éclatée dans les territoires régionaux, mais avec la volonté d’une maîtrise publique complète grâce à un service public national. » [4].

JEAN-CLAUDE CAUVIN est ingénieur ECP, LUC FOULQUIER est chercheur en écologie.

[1] Énergie primaire: ensemble des produits énergétiques non transformés (pétrole brut, charbon, gaz naturel, énergie hydraulique ou provenant de la fission de l’atome, du rayonnement solaire, du vent…) , Énergie finale: énergie livrée à l’usager pour sa consommation (essence à la pompe, électricité au foyer,…)

[2] «Quel futur pour les métaux ?» de Ph. BIHOUIX et B. DE GUILLEBON aux éditions EDP Sciences, octobre 2010

[3] Les STEP (Station de Transfert d’Électricité par Pompage) sont des installations hydroélectriques particulièrement adaptées, grâce à leur fonction de stockage, à maintenir l’équilibre entre production et consommation sur le réseau, Deux grands projets portés par la CGT (Hydr’Alu en Savoie et Redenat en Corrèze) sont aujourd’hui en suspens.

[4] «l’Humanifeste du Parti communiste français » – Texte d’orientation adopté par le 36e congrès du PCF, 10 février 2013

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