Maintenir les activités productives tout en préservant l’environnement, Francois Ramade

Maintenir les activités productives tout en préservant l’environnement, Francois Ramade

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FRANÇOIS RAMADE, figure mondialement reconnue de l’écologie scientifique, nous livre ici les clés pour transformer les industries afin de réduire leurs émissions de polluants et leurs nuisances.

ENTRETIEN AVEC FRANÇOIS RAMADE, (entretien réalisé par Malou Jacob)

Malou Jacob : On a souvent tendance à opposer industrie et environnement… Comment sortir du dilemme : réponse aux besoins et préservation de notre cadre de vie ?

F.R. : A priori les activités industrielles productives (mais aussi l’agriculture intensive réputée moderne) ont nécessairement un impact environnemental potentiel. Ces activités industrielles concentrent en un lieu donné une utilisation de matière et d’énergie d’une telle ampleur qu’elle excède de plusieurs ordres de grandeur le flux d’énergie et le cycle de la matière des écosystèmes peu ou pas modifiés par l’Homme. L’écosystème urbain, terme impropre qui ne me convient guère, concentre des activités humaines, colossales consommatrices de matières importées par rapport aux cycles naturels. Le flux d’énergie y est aussi multiplié dans des fortes proportions. En conséquence, il n’est pas surprenant que ces activités industrielles se traduisent par des émissions considérables de polluants. C’est aussi le cas de l’agriculture intensive « moderne » qui fonctionne sur un schéma industriel et génère des pollutions considérables contaminant sols, eaux et même l’atmosphère – pollutions que l’on qualifie de diffuses, en rapport avec les vastes surfaces concernées de l’espace rural. Pensons aux nuisances et pollutions induites par l’usage massif des engrais, des pesticides, des lisiers produits par l’élevage industriel…

C’est d’ailleurs par suite de ces activités industrielles polluantes qu’a été créée en France la législation des installations classées, au début du XIXe sous Napoléon.

Les industries chimiques et agroalimentaires sont, pour la plupart, sources de pollution des eaux, de l’air, des sols… La nature et l’importance de ces pollutions varient selon le type d’industrie et selon les procédés de production employés.

Maintenir ces activités productives tout en préservant l’environnement implique des interventions sans complaisance des pouvoirs publics à deux niveaux : s’assurer de façon scrupuleuse que les réglementations relatives aux pollutions sont appliquées correctement et moderniser les processus de production pour réduire au maximum la production de déchets – souvent synonymes de polluants toxiques – et pour économiser l’énergie. L’analyse du cycle de vie d’un bien de consommation ou de toute autre production industrielle permettrait de réduire parfois de plusieurs ordres de magnitude une bonne proportion de ces émissions polluantes. Au cours des toutes dernières décennies, s’est par exemple développée une « chimie verte » plus économe en énergie et en matière dans la synthèse de diverses molécules.

Un autre point de réflexion tient dans le fait que le polluant ou le déchet représente souvent un gaspillage de matière première. Un cas remarquable, aujourd’hui résolu est celui des sels d’argent qui étaient rejetés à l’égout par les labos et usines photo- graphiques : polluant redoutable à très faible concentration pour les bactéries des stations d’épuration et gâchis considérable de métal précieux.

La systématisation du recyclage, non seulement au niveau des citoyens, mais surtout au niveau industriel, permettrait une économie considérable en ressources naturelles, tout en réduisant de manière importante les pollutions. Contre les risques chimiques autres que les pollutions (par exemple risque d’accident tel celui d’AZF à Toulouse en 2001), une solution consiste à placer les installations dangereuses (celles visées par la Directive Seveso) dans des sites à l’écart des zones d’habitation. L’autorité de l’État doit rester primordiale dans ce domaine, la recherche du profit maximum incitant les sociétés privées à favoriser la production au détriment des mesures de protection. Même dans l’ex-URSS, avec des moyens de production socialisés et sous contrôle de l’État, j’ai appris lors de mes voyages qu’il n’était pas rare que des directeurs d’usine disposant de crédits pour construire une station d’épuration, utilisent ces derniers à l’amélioration des chaînes de production, pour réaliser ou dépasser les objectifs du plan !

Le cas des installations dangereuses pose la question du bien fondé de la privatisation – dans nos pays où l’on ne jure que par l’ultralibéralisme sauvage. Le cas extrême est celui du nucléaire industriel pour lequel la nationalisation ou le maintien dans le secteur public paraît la seule protection contre des défaillances des sociétés privées. Dans le cas de Fukushima, on ne soulignera jamais assez que Tepco, société privée propriétaire des installations, n’a pas construit de mur anti-tsunami assez haut dans une zone connue pour la violence et la fréquence des tsunamis, ni prévu de générateurs électriques de secours dans un site hors d’eau – tout cela en dépit du caractère dérisoire des sommes en jeu face au coût d’une telle centrale.

M.J. : Est-ce si utopique une industrie avec un impact nul pour l’environnement ? On parle d’économie circulaire par exemple ?

F.R. : Ça n’a rien d’utopique ; c’est non seulement réalisable au plan technique mais même économiquement rentable, grâce à la récupération de la matière que constituent les déchets et les émissions polluantes. Outre la récupération des métaux dans certaines industries, il y a bien d’autres cas, comme la récupération par fermentation de sous-produits organiques rejetés par les industries agroalimentaires. C’est le cas du lactoserum rejeté par l’industrie laitière qui par déversement dans les cours d’eau, est à l’origine de pollutions graves dues à la fermentation de matières organiques (lactose et matières azotées), qui entraîne la diminution de la teneur en oxygène dissous de l’eau au-dessous d’un seuil acceptable. Ainsi la récupération du lactoserum par fermentation ciblée en amont permet de diminuer la pollution des eaux produites par cet effluent, et dans le même temps libère des produits (glucides, lipides, protides) qui sont à la base de la production d’aliments pour le bétail.

M.J. : La réorientation de notre modèle de production nécessite donc une expertise de qualité. Comment bénéficier d’une expertise indépendante des logiques de marché et des lobbies ?

F.R. : L’existence d’autorités publiques qui soient indépendantes des instances de production et donc des intérêts privés et des lobbies, constituent un impératif catégorique du fonctionnement d’une civilisation post-industrielle, dont l‘objet serait un usage rationnel des ressources naturelles et l’éradication des principales causes de pollution dans l’optique d’un développement durable. Cette expertise publique indépendante des lobbies s’impose plus que jamais. De nombreuses affaires récentes démontrent la nécessite de son existence, qu’il s’agisse du Médiator dans le domaine pharmaceutique, ou le maintien de l’homologation des insecticides néonicotinoïdes dans le domaine de l’agriculture, à l’origine d’une hécatombe de colonies d’abeilles et des pollinisateurs sauvages.

M.J. : Derrière la question des pollutions se cache celle de la perception des risques acceptables par la société, avec des idées reçues qui ne rendent pas forcément compte d’une bonne hiérarchie des dan- gers sanitaires. Comment éviter dès lors l’instrumentalisation des peurs ?

F.R. : Votre question soulève un des problèmes les plus préoccupants de l’époque contemporaine. D’autant que les peuples occidentaux bénéficient d’un niveau d’instruction jamais connu dans l‘histoire, fruit des luttes des travailleurs qui ont accompagné la civilisation moderne.

Je suis personnellement consterné – a fortiori en tant que Membre de l’Union Rationaliste – que ces citoyens réagissent par émotion au moindre problème concernant le fonctionnement de notre civilisation industrielle.

Pis encore, on assiste à une remontée préoccupante de l’obscurantisme dans des domaines aussi importants que la vaccination, les choix énergétiques ou encore la nutrition et les régimes alimentaires (avec notamment l’émergence du véganisme et les risques de carences que cela représente).

Le problème ainsi que vous l’évoquez tient en ce qu’à la différence des scientifiques qui hiérarchisent les paramètres, la majorité des électeurs vont privilégier un élément du problème sur lequel ils se focalisent sans analyse quantitative – donc rationnelle – des divers paramètres. Cela apparaît évident sur la question de la place du nucléaire dans la transition énergétique. Souvent le profane mettra en avant la gestion des déchets nucléaires alors qu’il s’agit d’un infiniment petit du premier ordre par rapport aux déchets générés par l’usage des combustibles fossiles. Ainsi, une centrale thermique au charbon de 1 000 MW(el) de puissance, équivalent d’un réacteur nucléaire standard, produit annuellement quelque 7,66 millions de tonnes de CO2, le plus abondant des gaz à effet de serre, plus de 1,1 million de tonnes de SO2 et de NOx, et 238 000 tonnes de cendres que l’on doit gérer comme des déchets chimiques dangereux et stocker pour une durée infinie dans des centres de stockage technique à cause de leurs concentrations importantes d’hydrocarbures aromatiques polycycliques et de métaux, les uns et les autres fortement cancérogènes !

Des recherches épidémiologiques ont montré que le kWh de charbon est des dizaines de fois plus cancérogène que le kWh nucléaire, mais 3 citoyens sur 4 lors des débats sur le nucléaire reprennent l’argument des déchets nucléaires… qui, pour un réacteur de 1000 mW(el), correspondent au total en France chaque année à deux camions de 40 m3 soit environ 670 tonnes d’éléments combustibles irradiés (la densité de l’uranium est de 24, mais compte tenu du gainage cela explique le volume en question) ! La majorité de nos concitoyens et pis encore des hommes politiques, est de nos jours incapable de hiérarchiser les risques. Cela est particulièrement manifeste de nos jours avec la vogue de « sortie du nucléaire » qui semble s’être emparée de la «gauche », cependant que ni les socialistes ni les verts ne demandent la sortie du charbon. Or la sortie du nucléaire, en partie appelée par le Président Hollande, sera tout d’abord le retour massif du charbon alors que l’électricité au charbon provoque déjà en Europe selon l’OMS quelque 30 000 morts par an, essentiellement par cancer du poumon… et pour les mineurs dans le monde, en moyenne 10 000 morts annuels par accident et plus de 50 000 morts par cancers et fibrose pulmonaires…

*FRANÇOIS RAMADE est auteur de nombreux ouvrages d’écologie, il est Professeur émérite de l’université Paris-Sud (Orsay) et l’ancien président de la Société Nationale de Protection de la Nature. Ses travaux concernent la préservation de la nature et de ses ressources, plus particulièrement de sa bio- diversité.

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