Le syndrome Robinson Crusoé et la tentation du retour à la terre, Amar Bellal

Le syndrome Robinson Crusoé et la tentation du retour à la terre, Amar Bellal

Edito-Sortir de l ecologie de salon

 

« Penser global, agir local », une de ces formules consensuelles à hisser au même niveau que le fameux « indignez-vous ! », tellement elle séduit. Elle est consensuelle au point d’être utilisée aussi bien par l’UMP que par l’extrême gauche en passant par le Modem, même si, selon le bord politique, on n’y mettra évidemment pas le même contenu. À gauche, il y a plusieurs lectures possibles. Avouons-le, une partiede la gauche a fait le deuil de la possibilité de changer les pouvoirs au niveau national et en Europe. Ainsi, s’il est devenu impossible de changer les lois et l’orientation des gouvernements, alors il revient au citoyen par ses actions, par son mode de vie, de changer la donne, de bousculer le « politique » jugé conservateur quelle qu’en soit l’étiquette. On érigera alors un mode de vie comme un positionnement politique, une « preuve par l’exemple » en somme : je fais du vélo, je mange bio, je sauve la planète. La manière de consommer remplace alors l’exercice traditionnel de la citoyenneté, perçu comme une impasse (les élections, les luttes, les partis, les syndicats, ne changeront rien). Cette démarche poussée à l’extrême, on ira jusqu’à quitter la ville, ouvrir une ferme et démontrer que, loin de la folie des hommes, il est possible de vivre autrement. C’est ce qu’on peut appeler le syndrome « Robinson » ou le « retour à la terre ».

On ne soulignera jamais assez la démagogie de ce discours. Au moindre problème de santé sérieux, ces Robinsons des temps modernes,courront se faire soigner dans l’hôpital de la ville la plus proche à coup de scanner, avec les derniers progrès de la chimie et de l’imagerie médicale, pour sauver leur vie ou celle de leurs enfants. Et la médecine est un seul aspect de la modernité, parmi des milliers d’autres, dont nous ne nous soupçonnons même plus l’existence tellement notre mode de vie paraît aller de soi (eau potable à disposition, mortalité infantile quasi-nulle, chauffage, éclairage, récoltes agricoles toujours assurées, disparition des famines…). C’est le résultat de siècles de progrès, d’essais-erreurs d’hommes et de femmes qui ont cherché à comprendre la nature pour s’en affranchir et nous ont permis d’atteindre l’espérance de vie que nous connaissons, anormalement élevée pour les pauvres mammifères que noussommes. Ajoutons à ce progrès, l’aspect social: en effet, l’hôpital est remboursé par la sécurité sociale, système conquis par des luttes très dures, des mobilisations collectives. Ces mobilisations sontaujourd’hui passées sous silence, ces conquêtes menacées. On moque le travail des syndicats et des partis politiques qu’on qualifie d’« archaïque et dépassé », en plus de critiquer la connaissancescientifique responsable de tous les maux. Par certains aspects, cette pensée peut être qualifiée de « réactionnaire ». Il est intéressant de remarquer le succès d’un Pierre Rhabi, une des figures de ce mouvement, habituellement célébré par les milieux de gauche, mais qui est aussi invité par le Medef à discourir devant des patrons: sa critique de la sécurité sociale, du progrès et son appel à la frugalité n’y

sont sans doute pas pour rien. Si ce discours séduit autant et que les livres défendant ces thèses sevendent aussi bien, c’est qu’il y a en chacun de nous une envie enfouie de renouer avec la nature et de retrouver un paradis perdu. Ce qui pose problème ici, c’est lorsqu’on théorise cette envie sur le plan politique et qu’on prétend que c’est la solution à de graves problèmes d’envergure mondiale (l’alimentation, l’énergie, l’eau…), au lieu de se contenter de satisfaire ce désir inconscient par des randonnées ouquelques jours de bivouacs en pleine montagne dans les Pyrénées! Ce type de nostalgie traduit aussi une aspiration à revenir à des échelles plus réduites, que l’on peut contrôler: faire son jardin, choisir deconsommer autrement, nous donnent l’impression de reprendre en main notre destin, loin de l’inaccessibilité des pouvoirs institutionnels dont on ne voit pas comment ils pourraient changer. Si ces aspirations individuelles légitimes peuvent être récupérées par la bourgeoisie, elles peuvent aussi nourrir la gauche progressiste dans ce qu’elles ont de meilleur. À condition de faire ce travail de compréhension, d’articulation, entre le local et le global, entre l’individu et le collectif, en montrant que l’un ne s’oppose pas à l’autre mais doivent nouer une relation dialectique, de synergie.

La gauche doit avoir l’intelligence de lier les actions et initiatives de proximité, les réponses aux aspirations individuelles, avec des objectifs de progrès social pour toute l’humanité. Une gauche qui nerenonce pas à orienter le progrès scientifique et technique au service de l’environnement. Celle qui souligne l’importance de changer l’orientation des politiques nationales et européennes pour disposer de leviers de financements, de services publics à la hauteur et des lois répartissant mieux les richesses. Et pas de démagogie : cela exigera des batailles très dures, beaucoup de lutte de classe, de la sueur, des larmes et des mobilisations collectives.

Cette autre gauche-là, on la rencontre aussi à l’échelon local, dans beaucoup de municipalités, notamment communistes, et qui manifestent beaucoup d’efforts, de persévérance et de créativité dans le domaine environnemental et social. Ce dossier est une contribution qui donne à voir la réalité de leur engagement, souvent méconnue. Géothermie, transport, eau, rénovation thermique des logements, agriculture de proximité, biodiversité, traitement des déchets: du local au global, bienvenue chez les écolo-communistes !

AMAR BELLAL est rédacteur en chef de Progressistes

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