Le spatial par ceux qui le font, Sébastien Rostan, Thomas Meynadier, Denis Carbonne Et Franck Perrin*

Le secteur spatial européen, et français en particulier, est à un moment décisif. La finance et les actionnaires demandant toujours plus de rentabilité immédiate, les salariés hommes et femmes des agences (CNES, ONERA), des groupes TAS et ADS et de leurs nombreux sous-traitants sont soumis depuis plusieurs années à une pression très importante : charge de travail toujours plus grande, choix techniques imposés, salaires rabotés, licenciements sous toutes formes entraînant une perte d’expertise dans les entreprises. Au-delà des salaires, les conditions de travail ont été dégradées entraînant une souffrance au travail grandissante. Une forte spécificité du spatial, que ce soit dans le secteur privé ou dans le secteur public, est qu’il a longtemps été un domaine régalien car seule la puissance publique, nationale puis européenne, avait les moyens de mener à bien des programmes qui n’offraient pas une rentabilité économique immédiate. Jusqu’à aujourd’hui, les agences publiques (CNES, ESA, Eumetsat pour la météo…) définissent avec l’État/Europe, les priorités les budgets nécessaires ainsi que les spécifications des programmes aux industriels. Elles sont garantes d’un taux de marge positif bien que réduit, veillent au soutien et à la viabilité économique des fournisseurs et sous-traitants à travers les territoires : le fameux retour géographique. Les agences garantissent donc l’intérêt public face aux règles du marché libéralisé et financiarisé. Cette situation s’est maintenant profondément modifiée, en raison de plusieurs changements simultanés : – la financiarisation accélérée de l’industrie, qui n’a d’autre but que de transférer toujours plus de richesse, via des dividendes, aux actionnaires, par une politique court-termiste, sans les investissements qui seraient pourtant nécessaires ; – l’apparition de nouveaux acteurs dits du new space, portés par des capitalistes de la Silicon Valley et des investisseurs privés qui pour certains, poussés par une idéologie de l’expansion à tout prix, voient le spatial comme un relais de croissance ; – la politique publique libérale qui « laisse faire » les industriels et nouveaux venus en les subventionnant, mais sans volonté de contrôle sur les finalités, tout en sacrifiant l’intérêt public, comme celui de la science ; – le projet de fusion des industriels européens. Les directions Airbus, Leonardo et Thales ont annoncé ce 23 octobre 2025 la signature d’un protocole d’accord manifestant leur intention de fusionner leurs activités spatiales au sein d’une nouvelle société, créant possiblement de fait un monopole ; – la réorientation des priorités de la filière vers la militarisation du secteur, au détriment des autres activités. La preuve en est que la stratégie spatiale française présentée par Emmanuel Macron le 17 novembre dans les locaux du commandement de l’espace a été élaborée par des militaires, sans participation des travailleurs ni débat parlementaire. Dans ce contexte, il est apparu comme primordial pour la CGT d’organiser, sur proposition de Sophie Binet, les Assises CGT du spatial à Toulouse (11 juin 2025) afin de permettre des débats publics, d’analyser ensemble les enjeux économiques et sociaux de cette filière, de donner la parole aux acteurs et actrices du spatial sur leurs attentes, en particulier en matière de durabilité de cette industrie. Cette journée, dense, a permis à 150 participants représentants plus d’une vingtaine d’entreprises du secteur de débattre avec les parlementaires les plus engagés sur le sujet (président de groupe Espace, rapporteur de missions parlementaires), des économistes, des chercheurs, des militants écologistes. Les discussions et analyses de cette journée, organisée en trois tables rondes, ont été partiellement retranscrites pour l’élaboration de ce dossier. La première table ronde traite des enjeux économiques avec la participation de trois syndicalistes, trois parlementaires et un économiste ; la deuxième traite des sujets de l’emploi ; la troisième, enfin, avec la participation d’Eliott Marceau, Benoit Meyssignac et l’ancien astronaute français Philippe Perrin, aborde les questions des enjeux environnementaux du secteur spatial.

Sébastien Rostan, Thomas Meynadier, Denis Carbonne et Franck Perrin sont membres du comité d’organisation CGT des Assises du spatial

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