*Taylan Coskun est membre du comité de rédaction de Progressistes
Planifier aux échecs dans les pas de l’école soviétique.
« Lorsque vous avez éliminé l’impossible, ce qui reste, si improbable soit-il, est nécessairement la vérité ».
SHERLOCK HOLMES
Savoir dans quelle situation nous sommes est un préalable à toute décision, aux échecs comme dans la vie. Comme nous l’avons souvent dit, les échecs sont un jeu à information complète : la configuration des pièces ne cache a priori aucune information, contrairement au poker où ne pas connaître toutes les cartes donne son sel au jeu.
Ici, les deux joueurs ont toutes les informations sous les yeux. Mais est-ce bien vrai ? En fait, ce que les joueurs ne voient pas c’est ce que les pièces deviendront en fonction des décisions prises par l’un et l’autre adversaire, alternativement. Ce qui échappe aux sens, ce qui ne peut se réduire à l’information que nous avons, c’est l’évolution ultérieure de la partie aux échecs. Planifier, c’est l’art typiquement humain de s’orienter dans un épais brouillard d’incertitudes. Il n’est pas besoin de planifier si on sait tout !
En effet, personne ne peut disposer de la connaissance parfaite de l’avenir aux échecs, sinon ce ne serait pas du jeu. Ce qui est vrai des échecs est vrai de la vie. Le monde ne peut se réduire à la connaissance que nous en avons ni aux informations qui nous parviennent, même si tout semble clairement étalé sous nos yeux. La société de l’information qu’on nous vante est de ce point de vue un leurre. Dans un clair-obscur, les joueurs évaluent plus ou moins la position pour ensuite, grâce aux questions qu’ils se posent, choisir des coups candidats et enfin en éliminer un maximum par la capacité à en imaginer les conséquences. Imaginer, c’est faire exister en pensée ce qui n’existe pas ici et maintenant. En faisant fonctionner cette capacité on aboutit au choix raisonné d’un coup suffisamment bon.
Le terme de « coups candidats » est issu d’un livre légendaire de l’école soviétique d’échecs, écrit par Alexander Kotov : Penser comme un grand maître. Kotov propose de jouer aux échecs en activant notre imagination, d’abord en nous mettant à la place de l’adversaire et en essayant de deviner la meilleure réponse qu’il pourrait nous opposer. Se demander quels échecs, quelles prises et quelles menaces l’adversaire peut faire nous permet d’éliminer des coups candidats envisagés selon le propos de Sherlock Holmes. Cela s’appelle la prophylaxie. Penser comme un grand maître, c’est penser que notre adversaire est aussi potentiellement un grand maître capable de réfuter nos coups ; c’est en quelque sorte une manière de penser contre soi pour prendre la bonne décision. Selon la méthode Kotov, évaluer, trouver les coups candidats et en écarter en se mettant par l’imagination dans le rôle d’un grand maître permet de jouer pleinement aux échecs. Pour incarner ce travail d’imagination, il est recommandé de choisir un grand maître dont le style vous plaît (un activiste comme Tal, un réactif comme Petrossian, un intuitif comme Capablanca, un pragmatique comme Lasker…), d’étudier ses parties et d’essayer de l’imiter. Cela aide aussi l’imagination à trouver les bons coups et le plan qui fonctionne.
Planifier implique nécessairement le facteur humain et son lot d’incertitudes. Tant il est vrai que les machines calculent coup après coup, et donc ne font pas de plan. Enfin, planifier doit s’arrêter à un moment. On ne peut jamais éliminer toute incertitude. Il faut bien exécuter notre décision, aussi improbable que puisse être la solution que nous avons trouvée, adoptée. Souvent négligée, l’exécution, c’est-à-dire le courage de jouer le coup que nous avons choisi, est partie intégrante du plan, au risque de perdre. Voici ce que le grand Raúl Capablanca disait à ce propos : « Ne vous abstenez jamais de jouer par peur de perdre. Si vous pensez qu’un coup est bon, jouez-le sans vous soucier du résultat. L’expérience est le meilleur professeur. N’oubliez pas : pour devenir un bon joueur d’échecs, il faut d’abord perdre des centaines de parties.

