Abstract digital brain with interconnected glowing nodes and neural network lines

L’IA a mangé son pain blanc, Sylvain Delaitre et Jean-Luc Malétras*

Depuis l’introduction de l’informatique dans le travail, nous sommes confrontés à un antagonisme entre deux conceptions, deux voies, de l’informatisation ([1]). Les phases de celle-ci se sont succédé depuis la fin des années 1970 sans qu’aucun enseignement sur le fond ne soit tiré des phases antérieures. Nous sommes aujourd’hui « conduits » à passer à une nouvelle phase de l’informatique baptisée « intelligence artificielle ».

*SYLVAIN DELAITRE est ingénieur-chercheur et membre du Conseil supérieur de la réserve militaire.

JEAN LUC MALÉTRAS anima le secteur industrie de l’électronique au sein de la Fédération des travailleurs de la métallurgie (FTM-CGT) de 1982 à 1998.

INTELLIGENCE ARTIFICIELLE : DE QUOI PARLE-T-ON ?

Une remarque liminaire : le terme anglais intelligence, qui a le sens de « compréhension globalisante » est trompeur. Pourtant, il a été repris tel quel en français, ce qui crée beaucoup de confusion.

L’« intelligence » en question repose sur un gigantesque stock de données issues des savoirs et des savoir-faire acquis au fil du temps par le travail humain. Autrement dit, une « intelligence » nourrie d’un travail passé, un travail « mort » (Marx), reposant sur une masse de matière fossile (Tariq Krim) stockée non pas dans un « nuage » mais dans de gigantesques cimetières dénommés data centers ([2]), centres ou bases de données, en français.

Interface de l’intelligence artificielle générative ChatGPT.

Les algorithmes de l’IA ne retirent de ces immenses bases de données que les récurrences les plus fréquentes, qui ne correspondent pas forcément avec le réel. Le référendum de 2025 sur le Traité constitutionnel européenne en est un bon exemple : le non n’apparaît guère, car le nombre d’articles parus pour un succès du oui est beaucoup plus important que celui en faveur du non).

Sans la capacité réelle à saisir l’implicite, à considérer la part informelle et relationnelle du travail qui ont rendu possible l’émergence de ces données, l’IA n’est qu’un « automate computationnel », comme l’a caractérisé l’association X-Alternative. Selon Tariq Krim, créateur de Cybernetica, un club de réflexion dédié au numérique de l’incertitude, réduire la complexité du savoir humain à des régularités statistiques « conduit à produire un monde textuel lisse, auto-cohérent, mais artificiellement stabilisé […]. Utiliser systématiquement les mêmes raccourcis intellectuels finit, à force, par nous faire oublier les anciennes méthodes […] Peut-on vraiment apprendre, comprendre, saisir la nuance quand on ne lit que des versions compressées du savoir ? ».

Les propriétés essentiellement statistiques – en termes de distribution gaussienne et en termes de méthode statistique de calcul d’un optimum relatif, la méthode dite de « descente de gradient » – à la base du fonctionnement actuel des IA doivent alerter sur le caractère approximatif et simplement probable de ces technologies. « Informatique approximative » serait donc finalement la meilleure désignation de ce que représentent ces technologies, qui ne font que produire du vraisemblable, et non de la vérité, de l’approximativement vrai, voire des hallucinations. Ce que les Anglais appellent « Napoleon won at Waterloo » : elles inventent quand elles ne trouvent pas…

Faire « vivre du travail mort » (des données froides) implique de l’alimenter, de le confronter à la pratique de nouvelles expériences offrant la capacité de corriger les résultats proposés par l’informatique, donc de conserver une maîtrise humaine. Dans certains domaines professionnels, nous avons pour le moment encore le stock de travailleurs qualifiés possédant une pratique professionnelle maîtrisée. Une fois ce stock de savoirs et de savoir-faire épuisé, une fois que ces qualifications et métiers auront disparu ou lorsqu’ils se seront raréfiés, qu’en sera-t-il ? L’IA c’est la dégénérescence du sens du travail, une nouvelle génération d’informatique qui brille par le siphonage partiel des expériences professionnelles avec pour objectif de faire disparaître le travail vivant. L’IA, en fait, scie la branche sur laquelle elle est assise, sous le contrôle d’une poignée d’entrepreneurs et de scientifiques qui chevauchent un tigre en espérant ne pas se faire dévorer ([3]).

Le réveil risque d’être très douloureux. Sous son côté bluffant, cette informatique porte des bouleversements profonds, notamment celui de la suppression de l’apprentissage collectif, de l’échange contradictoire, des temps de la décision, en fait tout un cheminement qui conduit à la maîtrise de son métier, à l’élévation de sa qualification, toute une alchimie qui concourt à la créativité, à faire sa place au travail et dans la société. À la place, on nous propose des outils « créateurs », en quelque sorte un prêt à porter, dénués de toute sérendipité possible, de cette qualité propre à l’humain qu’est l’intelligence des situations et des indices qui nous permettent de nous faire une idée sur un sujet, de construire une connaissance.

L’informatique n’est pas devenue intelligente, comme le proclame un slogan marketing, en fait porteur d’illusions diaboliques. Tout est fait pour détourner l’attention sur la nature et l’origine des bouleversements en cours.

DES BOULEVERSEMENTS EN COURS

La révolution informationnelle ([4]) induit une restructuration organisationnelle qui entre en conflit avec l’organisation de la révolution industrielle. Celle-ci s’est construite sur un découplage des relations professionnelles, une marchandisation des relations dans le travail, chacun devenant client et fournisseur.

Ainsi s’est introduit dans le monde du travail une séparation radicale entre ceux qui conçoivent et ceux qui produisent. Tout travail intellectuel doit être enlevé de l’atelier pour être concentré dans les bureaux de planification et d’organisation de l’entreprise. En conséquence, un travail et des relations « souterrains » se sont développés pour pouvoir travailler comme l’ont montré un grand nombre de psychiatres et d’ergonomes à propos du travail prescrit et du travail réel (Christophe Dejours, Yves Clot, Jacques Durrafourg ?, Alain Wisner…).

Cette organisation scientifique du travail a conduit à un silotage antinomique avec les exigences de la révolution informationnelle qui demande à la fois plus de connaissances « pointues » et plus de transversalités, d’échanges, de coopération, de partage dans et hors du travail.

Nous sommes confrontés à un conflit « tectonique » majeur dont les causes sont bien antérieures à l’IA.

DEUX ( ??) CONCEPTIONS DE L’INFORMATIQUE ET DE L’INFORMATISATION

Depuis le début de l’informatisation, il existe un profond antagonisme entre deux conceptions de l’informatique et de l’informatisation, selon la place que l’on accorde à l’homme (« l’homme dans la boucle ? ou pas ? »).

Dès son apparition, l’informatique a été orientée comme un outil pour poursuivre et amplifier la réduction du travail vivant, et gagner en productivité et en rentabilité avec un management fondé sur l’usage in-humain de l’humain, par « le remplacement de l’humain possible lorsque l’on a transformé l’humain en robot », pour reprendre les propos de Mathieu Triclot ([5]).

Destruction des métiers et mise en silos des activités

Cette informatisation s’est réalisée par étapes. Schématiquement, les années 1980 sont marquées par une suite de micro-informatisations dans chacun des métiers et chaque de secteur d’activité, avec son lot de redéploiements internes et de suppressions d’emplois. Cette informatisation sectorisée, une fois consolidée au plan de chaque entreprise, a permis d’engager une externalisation hexagonale trompeusement baptisée « essaimage ». Des ateliers entiers ont été externalisés, les formations d’un grand nombre de métiers manuels (fraiseurs, tourneurs, soudeurs…) ont été délaissées. Cette pratique s’est étendue aux services (maintenance, entretien…). Ainsi, les entreprises issues de l’essaimage ou accueillant les « essaimées » ont vécu et vivent encore aujourd’hui sur un stock de métiers et de qualifications. Un stock qui n’a pas été entretenu et qui a terriblement fondu avec la fin du « papy boom ». Les conséquences, on les connaît : la pénurie de soudeurs qualifiés dans le nucléaire en est une représentation.

L’informatisation généralisée et internationalisée des années 1990 a permis d’aller plus loin.

Le temps de la délocalisation débridée

La stratégie dite de « recentrage sur le cœur de métier » a donné lieu à une gigantesque nouvelle phase d’externalisation internationale, dont le covid a révélé les effets, notamment notre état de dépendance et de désindustrialisation.

Cette suite d’évolution de l’informatique a gravement affecté l’ensemble des métiers : des savoir-faire ont disparu ou se sont raréfiés. Les « métiers support » ont particulièrement été ciblés dans ces différentes phases d’informatisation. Les secrétaires ont quasi disparu, leur valeur ajoutée a été niée et leur charge de travail a été pour partie absorbée par les outils informatiques et transférée sur les autres catégories, notamment ingénieurs et cadres.

Cette période a été aussi marquée par des actions syndicales inédites et instructives mais, hélas, ignorées ou caricaturées par les médias. D’autres restent sur des jugements hâtifs et partiels « l’essentiel des revendications porte sur l’adaptation des travailleurs, évitant la question plus politique de l’organisation du travail » ([6]).

UNE AUTRE VISION : LE CAS DE L’INFORMATISATION DU CONTRÔLE AÉRIEN

L’histoire comparée de l’informatisation du contrôle aérien en France et aux États Unis dans les années 1980 apporte des enseignements importants sur la possibilité de faire évoluer de façon très différente un système technique et d’agir sur le sens à lui donner.

Le travail des contrôleurs aériens a été révolutionné par l’informatisation.

L’approche états-unienne visait à une automatisation de l’activité en trois étapes, avec pour finalité d’exclure l’humain du pouvoir de décision. C’est ainsi que, en 1981, à la suite d’une grève massive des aiguilleurs, le président Reagan a ordonné le licenciement de 11 345 contrôleurs grévistes sur les 13 000 que comptait la profession. L’armée et les contrôleurs non grévistes prennent le relais, et le syndicat (PATCO) perd son accréditation légale.

Côté français l’approche est inverse. Elle reposait sur la centralité de la place de l’opérateur humain dans la boucle de régulation informatique ([7]). Précision importante, cette centralité existe depuis la création, en 1960, de son système de contrôle aérien Cautra (Coordinateur automatique du trafic aérien). Ce système traite certaines fonctions du contrôle : traitement automatisé du plan de vol ; automatisation d’une partie de la coordination entre les différents secteurs de contrôle ; automatisation de l’information radar traitée par ordinateur, de la visualisation vidéosynthétique, du système anticollision. C’est un dispositif construit sur un principe évolutif (quatre versions entre 1960 et 2000), une évolution technique « progressive, sans révolution et surtout ne menaçant pas ce qui serait comme le point central de l’activité de contrôle : la décision ».

En France, l’évolution des outils a toujours été, jusqu’en 1980, l’émanation d’un travail interne reposant sur une coopération « conflictuellement créative » des forces endogènes (contrôleurs, techniciens, ingénieurs) de cette administration, et ce via le Centre d’expérimentations de la navigation aérienne, le CENA ([8]).

Comme le relève Sophie Poirot-Delpech ([9]), « toute réflexion sur l’introduction de nouvelles fonctions doit prendre en compte le point de vue de l’opérateur et avec, dans la mesure du possible, la participation de ce dernier de l‘étude préalable aux expérimentations. Le groupe Cautra a mis en esquisse une méthodologie de recherche collective: contrôleurs, ingénieurs et psychotechniciens réfléchissent ensemble ».

Les aiguilleurs ont réussi dans le temps à mener un travail constant et à garder une maîtrise sur l’évolution de leurs outils, et donc sur l’évolution et l’organisation de leur travail. Depuis les années 1980, cette approche se trouve être remise en cause, et le mythe de l’IA relance aujourd’hui les rêves de l’automatisation.

DÉVELOPPER L’IA OU L’IH ?

Ce qui devient majeur dans la mutation du travail, c’est la création et l’échange d’informations, c’est-à-dire le développement de l’intelligence humaine à tous les niveaux de l’entreprise et de la société, l’exigence majeure de nouvelles formes de coopération directe, horizontale, entre les hommes, entre les hommes et les robots, entre les fonctions autrefois cloisonnées ou divisées.

Pour le syndicalisme, il y a des rendez-vous à ne pas manquer : celui du travail est capital ([10]). Il faut rapprocher les disciplines, rapprocher le sociologue, l’ergonomiste, l’économiste, le gestionnaire, l’informaticien…, comme ce fut le cas à la création de la cybernétique où dominait une approche pluridisciplinaire et non une chasse gardée des sciences cognitives et tisser des ponts entre les catégories et les métiers avec comme boussole le développement de l’intelligence humaine. Qui peut le faire ?

L’action pour la reconquête d’une filière de l’imagerie médicale en France apporte un exemple concret des avancées possibles. Dans cet exemple, le rôle original du syndicat a été central. Dans le contexte de la concurrence et de la compétition-prédation qui constitue l’environnement de l’entreprise, le syndicat est seul à même de mettre en relation des métiers de tous horizons, des territoires différents. Ce qui représente la condition et la possibilité nécessaires à la création de synergies indispensables à l’innovation.

En ce sens, le syndicat joue un rôle de service public de mise en relation. Par la présence de ses syndiqués dans l’ensemble des entreprises, centres de recherche et territoires, la CGT, qui se distingue par ses orientations statutaires visant à l’intervention des salariés sur les choix de gestion des entreprises afin de placer l’économie au service du social, est seule en capacité de mettre en relation des dirigeants d’entreprise, des acteurs de la recherche et de la formation, des élus locaux et nationaux, des utilisateurs finaux de l’innovation… pour élaborer et faire progresser des stratégies alternatives. Le syndicat se trouve ainsi être l’institution capable de promouvoir des coopérations, une démarche de solidarité de filière dans un univers capitaliste où c’est la règle de la concurrence et du chacun pour soi qui prévaut.

L’informatique œuvre, depuis le départ, dans une direction diamétralement opposée. Or point de salut sans une intervention des salariés sur la vie de l’entreprise, le bureau, le labo. Il est nécessaire de participer aux choix stratégiques et sur les visées à donner aux techniques mises à son service.

Il nous faut revenir au principe de base d’une méthodologie de recherche collective, pour une informatique qui réponde aux pratiques et attentes des professionnels, et qui soit axée sur la centralité de la place de l’opérateur humain.Le syndicat revient alors au rôle fondamental que lui assigne la Charte d’Amiens de 1906, condition du renforcement des pouvoirs des travailleurs et de leur citoyenneté.

Notre avenir dépend de notre implication dans l’élaboration et la mise en œuvre maîtrisée de projets utiles à la population et à son environnement. On aurait tort de penser qu’il suffirait – une fois le pouvoir conquis – de démocratiser les outils existants. Une technologie, un système pensé comme un outil de domination ne peuvent être réemployés à des fins émancipatrices : il faut en changer.

Il nous faut, pour ce faire, (re)créer des lieux de rencontre et de partage pour permettre la convergence des expériences professionnelles, notamment par la création de centres de prototypage et de réindustrialisation, qui font cruellement défaut en France, pour coconstruire des projets alternatifs répondant à nos pratiques professionnelles et respectant nos règles sociales, comme cela vient d’être conquis par l’action singulière des syndicats CGT Thales avec la création d’un centre de prototypage et de développement (accélérateur industriel) Axel ([11]). Une formidable expérience d’éducation populaire dont sa phase de déploiement reste à écrire collectivement.


(1) Jean Lojkine et Jean-Luc. Malétras, la Guerre du temps. Le travail en quête de mesure, L’Harmattan, Paris, 2002.

([2]) Un centre de données sur site moyen compte généralement entre 2 000 et 5 000 serveurs. Sa superficie peut également varier entre 1 800 et 9 000 m2. Consommation énergétique : environ 100 MW. Essentiellement dissipée en chaleur (ce qui est paradoxal pour des données froides).

[3] Giuliano Da Empoli, l’Heure des prédateurs, Gallimard, 2025.

([4]) Paul Boccara, « Sur la révolution industrielle du xviiie siècle et ses prolongements jusqu’à l’automation », la Pensée, no 115, juin 1964 ; « Révolution informationnelle, dépassement du capitalisme et enjeux de civilisation », Économie et Politique, no 626-627, 2006 ;
Jean Lojkine, « la Révolution informationnelle », PUF, 1992.

([5]) Mathieu Triclot, philosophe, spécialisé dans l’épistémologie et l’histoire des sciences et des techniques (https://www.ens.psl.eu/actualites/cybernetique-intelligence-et-imagination).

([6]) Maud Barret Bertelloni, Pauline Gourlet & Félix Tréguer, « Quand les syndicats affrontaient le numérique », le Monde diplomatique, sept. 2025.

([7]) Alain Gras, Caroline Moricot, Sophie Poirot-Delpech, Victor Scardigli, Face à l’automate : le pilote, le contrôleur et l’ingénieur, Publications de la Sorbonne, 1994, p. 196.

([8]) CENA : Centre d’expérimentations de la navigation aérienne (1959), il devient en 1980 Centre d’études…, davantage tourné vers la recherche.

([9]) Sophie Poirot-Delpech, Mémoire et histoires de l’automatisation du contrôle aérien, L’Harmattan, 2009.

([10]) Gérard Alézard, Travailler au futur, n°11 (https://boutique.humanite.fr/common/product-article/5979).

([11]) Michel Pernet, Quand la CGT soigne l’industrie du médical, Le Temps des Cerises, 2025. Voir l’article en travail sur “Axel”

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