Le Forum économique mondial de Davos s’est tenu en janvier 2026, comme chaque année depuis 1971, dans la ville du même nom en Suisse. Sa composition et son fonctionnement ressemblent beaucoup plus à un club de grandes fortunes dont les intérêts ne correspondent pas du tout à ceux des peuples, notamment en matière d’écologie et de démocratie.
*Chloé Maurel est normalienne, agrégée d’histoire et docteure en histoire contemporaine.
Comme chaque année depuis sa création en 1971 par l’économiste allemand Klaus Schwab, Davos, cette ville huppée de Suisse, a accueille la réunion de ce forum qui se présente comme une « plate-forme pour améliorer l’état du monde ». Or sa composition et son mode de fonctionnement révèlent une réalité beaucoup moins universelle et beaucoup moins progressiste : Davos est essentiellement un club de grandes fortunes et de dirigeants d’entreprises dont les intérêts ne correspondent pas du tout à ceux des peuples.
P-DG DE MULTINATIONALES, MILLIARDAIRES ET TÊTES COURONNEES…
Ce forum fonctionne comme une arène privée pour l’élite économique plutôt que comme un forum démocratique ouvert et représentatif de l’ensemble de la population mondiale. On y discute de l’état du monde et des relations internationales, mais ce devrait bien plutôt être à l’ONU, dans le cadre d’une Assemblée générale extraordinaire, que ces discussions devraient se faire, avec la participation des représentants de tous les États membres !
Tout d’abord, la sociologie des participants à ce forum montre clairement sa dimension élitiste. L’édition 2026 illustre bien le profil dominant : près de 3 000 participants au total, dont environ 1 700 dirigeants d’entreprises et près de 850 dirigeants de grandes entreprises ; ces chiffres sont fournis par le forum lui-même. Autrement dit, le cœur de Davos est constitué de grands patrons et d’acteurs du capitalisme.
En outre, la représentation politique est incomplète. Davos attire certes des chefs d’État et de gouvernement : autour de 64 représentants étatiques pour cette édition 2026 – un chiffre souvent mis en avant par les organisateurs –, mais qui reste marginal si on le confronte à l’espace réellement universel qu’est l’ONU avec ses 193 États membres, chacun, qu’il soit riche ou pauvre, avec une place formelle et égale à l’Assemblée générale. La comparaison est éclairante : l’ONU est une arène interétatique inclusive par conception ; Davos reste une réunion à accès sélectif, où la voix des gouvernements est largement subordonnée aux intérêts privés. Cela s’inscrit bien dans l’air du temps, à une époque où le nombre de milliardaires dans le monde atteint des sommets inédits et où ils ne cessent de s’enrichir : depuis 2020, la fortune des milliardaires s’est accrue de plus de 80 % et les inégalités mondiales ne cessent de se creuser.
UNE PERSPECTIVE PRO-MARCHÉ ET PRO-GRANDES FORTUNES
De plus, si certes les thématiques mises en avant à Davos – climat et environnement, inégalités, gouvernance technologique – recoupent souvent les priorités publiques, la manière dont elles sont abordées reflète clairement une perspective privilégiant le marché : solutions partenariales public-privé, innovation privée, instruments financiers, confiance en la « tech » pour résoudre tous les problèmes. Alors que les solutions fondées sur l’extension des services publics et la redistribution des richesses, grâce à une meilleure imposition des très hauts revenus, sont exclues des propositions. Les sessions fonctionnent par invitation et accès payant ; la parole publique est donc transformée par des mécanismes d’entrée qui privilégient les acteurs ultrariches capables de financer leur présence.
Par ailleurs, Davos se caractérise par une flagrante hypocrisie environnementale : alors que ce forum se vante de traiter des urgences climatiques, l’impact carbone de l’événement et des déplacements de ses invités est considérable. Des analyses et enquêtes de terrain montrent une augmentation marquée du trafic d’avions privés liés à l’édition annuelle : plus de 1 000 participants fortunés sont arrivés à Davos en jet privé, ce que les ONG dénoncent à juste titre comme incompatible avec la lutte contre le réchauffement climatique. Cette contradiction symbolise ce qu’on pourrait appeler la « dissonance éthique » de Davos : prêcher la transition tout en perpétuant les pratiques à forte empreinte des élites de l’argent.
UNE NÉCESSAIRE RÉAFFIRMATION DE L’ONU
Aujourd’hui, pour répondre efficacement aux défis mondiaux et globaux, à savoir les guerres, la justice climatique, la réduction des inégalités, la nécessaire régulation des multinationales…, il faut des espaces d’échange et de dialogue où la légitimité n’est pas monnayée. L’ONU, malgré ses limites et l’inégalité réelle entre États, demeure le principal cadre où chaque État membre dispose d’un siège et d’un droit à la parole. Les mouvements civiques, les associations, les syndicats, les réseaux scientifiques et les parlementaires doivent pousser pour des formats délibératifs ouverts, transparents démocratiques, qui ne se réduisent pas à une scène d’image pour milliardaires et des P-DG se faisant passer pour des philanthropes.
Davos n’est certes pas totalement inutile : il facilite des rencontres, des coalitions public-privé et des échanges d’expertise. Mais le présenter comme un « forum démocratique » est inexact, voire potentiellement dangereux car cela légitime l’idée que la gouvernance mondiale peut être conduite principalement par les intérêts concentrés de la richesse. Alors que pour transformer le monde pour aller vers plus de justice il faut que les décisions se prennent dans des instances représentatives et démocratiques, soumises à des mécanismes publics de contrôle, et non dans les salons feutrés d’un club de milliardaires.
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