Le plan climat Empreinte 2050 du PCF vise à réduire l’empreinte carbone de la France, et non pas seulement les émissions territoriales. Cela suppose une stratégie de relocalisation qui va à rebours des politiques patronales de ces dernières décennies et à contre-courant de l’idéologie de la décroissance.
Luc Foulquier est ingénieur-chercheur en écotoxicologie, Marcel Prévost est ingénieur CEA. Les auteurs sont membres de la commission Écologie du PCF.
*AMAR BELLAL est directeur de Progressistes et membre du Comité exécutif national du PCF en charge de l’écologie.
UNE NOUVELLE INDUSTRIALISATION
Nous appelons à une nouvelle révolution industrielle, que nous nommons « nouvelle industrialisation » pour caractériser les paradigmes de notre siècle. Pas de retour à un état antérieur mais la réponse aux besoins de l’humanité à partir du réel et des grands défis environnementaux, dont celui du climat qui est le plus structurant.
L’industrie représente 19 % des émissions territoriales de gaz à effet de serre, qui ont décru de moitié depuis 1990. Cette diminution est essentiellement due à la désindustrialisation du territoire plutôt qu’a une décarbonation du secteur ; et de façon concomitante les émissions importées ont augmenté pour passer de 38 à 51 % entre 1995 et 2021.
Durant des décennies, on a subi le matraquage d’une l’idéologie patronale qui rêvait d’« entreprise sans usines » (Serge Tchuruk, 2001, patron d’Alcatel), mais il y a eu aussi ce courant de pensée à gauche selon lequel défendre la production était forcément être productiviste et aller à rebours d’une politique écologique. Aujourd’hui, fort heureusement, les lignes ont changé, et on se remet à parler sérieusement d’industrie comme levier essentiel pour faire face aux défis globaux.
Une nouvelle industrialisation sociale et écologique est donc essentielle. Elle devra permettre de fournir des produits sains, accessibles, durables et dans des conditions dignes pour les travailleuses et travailleurs. Elle se fera par la relocalisation des productions, la réappropriation publique de filières stratégiques, la transition énergétique, et développera l’économie circulaire ainsi que les circuits courts. L’enjeu de la circularité de l’économie est essentiel. Penser bien en amont, dès la conception, la durabilité des produits, leur réparabilité, et donc une simplification des objets produits, est incontournable ; cela appelle à former de nouvelles générations d’ingénieurs avec une vision beaucoup plus globale et au service de la société.
C’est aussi l’idée que la valeur d’usage doit prendre le dessus sur la valeur d’échange. Que doit-t-on produire et comment ? Pour quel usage ? Pour quelle utilité sociale ? Tout cela doit se décider démocratiquement, et non plus être laissé à l’arbitrage des actionnaires. Cela remet en cause bien sûr tout le système de marketing et publicitaire aliénant, qui modèle nos désirs et pilote les besoins pour produire plus et vendre plus.
La transition énergétique créera de nouveaux besoins : voitures électriques, pompes à chaleur, infrastructures ferroviaires, nucléaire, énergies renouvelables, réseaux électriques, infrastructures de production et de stockage d’hydrogène… Le plan climat du PCF[1] Empreinte 2050 prévoit que l’industrie française y réponde beaucoup plus et beaucoup mieux qu’elle ne le fait actuellement, et il y a de la marge après les vagues de désindustrialisation de ces décennies qui nous placent maintenant en queue de peloton en d’Europe. Il est important d’évaluer ces besoins, au moins avec des ordres de grandeur. Peu de partis politiques font ce travail de prospective, or il est essentiel car il conditionne les politiques à mener et montre les difficultés à répondre à des besoins sociaux bien concrets tout en respectant les contraintes environnementales.
Empreinte 2050 est un nom qui n’a pas été choisi par hasard. En effet, la stratégie de relocalisation industrielle à laquelle vise ce plan permettra de faire bénéficier aux industries d’électricité décarbonée, atout majeur de notre pays, et réduira donc significativement l’empreinte carbone de la France.

Cette nouvelle industrialisation conduira le pays sur de nouvelles voies :
– une voie économique aboutissant, entre autres, au nécessaire rééquilibrage de notre balance commerciale dans la plupart des secteurs (voir tableau ci-après). Elle nécessitera la mise en place d’un pôle public d’investissement dédié à la réindustrialisation et à la décarbonation de l’industrie, et le renforcement des réglementations de protectionnisme climatique (taxe carbone aux frontières et bonus/malus automobile, notamment). Se contenter d’attirer des investisseurs principalement étrangers pour créer de nouvelles usines est une politique peu résiliente.
– une voie sociale. Actuellement, dans l’industrie la moyenne des salaires est de 20 % supérieure à celle des services ; de plus, un emploi industriel génère trois à quatre emplois dans le reste de l’économie. La visée est d’obtenir de meilleures rémunérations et une baisse du chômage, ce qui doit avoir pour conséquences de nouvelles rentrées de cotisations et un renforcement du tissu social. La société a tout à y gagner.
– une voie démocratique. Les travailleurs, acteurs premiers du changement, devront disposer de nouveaux pouvoirs. Pour contrer l’exploitation capitaliste qui ravage le vivant, il est impératif que les salariés puissent faire de la production une activité créative qui la mette en adéquation avec les besoins humains, et ce dans le respect de l’environnement.
– une voie écologique enfin. Certains types de consommation, tels que le textile, doivent être remplacés par des biens de qualité produits en France à prix maîtrisés. La promotion incessante de nouveaux articles de mode doit être réglementée. La revente ou le don de vêtements qui ne servent plus seront encouragés. Les réglementations sur la réparabilité des objets (notamment électroménagers et électroniques) seront renforcées.

Source : Uniden, données issues de l’étude de 2018, calculées d’après Eurostat ; hypothèses Empreinte 2050.
LA RÉINDUSTRIALISATION POUR FAIRE FACE AU DÉFI CLIMATIQUE
C’est la contrainte climatique d’atteinte de la neutralité carbone en 2050 et la nécessité de répondre à des besoins sociaux (le droit à la mobilité, à vivre dans des logements confortables, etc.) qui guident les choix d’Empreinte 2050. La réflexion sur l’énergie – comment on la produit et en quelle quantité – est une donnée de sortie, et non pas le point de départ de la réflexion, contrairement à ce que l’on pourrait croire. Sur le volet de la réponse aux besoins sociaux, nous n’avons pas fait le pari de rupture brutale dans les modes de vie : on pense par exemple que la voiture individuelle sera encore massivement utilisée en 2050, même en ayant largement développé les transports publics. Par conséquent, l’industrie automobile sera encore bien présente en 2050. Pour nous, le levier de la sobriété est à utiliser en dernier recours, quand on a plus le choix et qu’on se heurte à une contrainte physique (l’aviation par exemple). L’inverse, c’est-à-dire la décroissance et la sobriété à tous les étages et placées comme point de départ, conduirait selon nous à une vue d’esprit qui ne se traduira jamais dans les faits. Les changements de mode de vie trop brutaux n’auront en effet jamais l’adhésion de la majorité de la population.
En 2050, l’industrie sera décarbonée, principalement grâce à l’électrification. Mais une part de biogaz servira pour des procédés nécessitant de produire de la chaleur haute température ; donc principalement pour la métallurgie, la production de ciment, de verre et de papier. Des hydrocarbures serviront encore à la production de plastiques, dont la consommation aura été considérablement réduite. L’hydrogène, ressource coûteuse, sera réservé à des usages industriels essentiels, tels que la production d’acier par réduction directe du minerai de fer et la fabrication d’ammoniac pour les engrais. Le recours à la biomasse est limité au minimum, pour préserver les autres usages et la biodiversité.
Le plan prévoit également de relocaliser la production de panneaux photovoltaïques en s’appuyant sur des entreprises comme Photowatt (qu’il faudra relancer), ce qui permettrait aussi d’en exporter vers nos voisins européens très demandeurs. La production du silicium est très énergivore. L’industrie éolienne européenne doit également être protégée.
LA PLACE DE LA RECHERCHE ET DU PROGRÈS TECHNOLOGIQUE
Empreinte 2050 ne fait pas de paris technologiques risqués ou incertains. La recherche doit être soutenue, elle est porteuse d’espoir, mais on reste prudents et lucides : nous avons une obligation de réussite pour l’objectif de neutralité carbone en 2050, c’est pourquoi, à la différence d’autres scénarios, nous fondons le nôtre uniquement sur des technologies matures ou quasi matures. Par exemple, la technologie d’anode inerte pour la production d’aluminium est au stade du démonstrateur industriel, tout comme l’électrification du vapocraquage des hydrocarbures à très haute température pour la production de plastiques, ou encore l’électrification du procédé électrochimique de production de silicium, qui est au stade de la recherche fondamentale. On peut aussi mentionner la captation des émissions résiduelles issues des cimenteries pour en faire des carburants de synthèse. L’arrivée à maturité de ces technologies est indispensable à l’atteinte de la neutralité carbone. D’où la nécessité que l’État et les industriels investissent massivement pour accélérer les progrès nécessaires.
POUR UN NOUVEAU TYPE DE CONSOMMATION ET D’ÉCHANGES INTERNATIONAUX
Relocaliser, c’est rééquilibrer la balance commerciale, c’est moins s’endetter, c’est privilégier des métiers à forte valeur ajoutée et avec de bons salaires. Les produits seront certes plus chers, mais les salaires seront plus élevés. C’est d’abord la désindustrialisation qui est facteur d’appauvrissement, et non l’inverse. Un terme de l’équation à prendre en compte également c’est la productivité : on peut produire la même quantité avec moins de temps de travail car les salariés français sont plus qualifiés et les processus de production sont plus modernes. Du point de vue environnemental et du droit du travail comme sur le plan technologique, ouvrir une mine de lithium en France n’a pas la même signification que de l’ouvrir en Chine, Et il faut assumer que des activités délaissées reviennent en France ; l’activité minière est un exemple, on peut aussi citer le raffinage de terres rares et de métaux stratégiques dont la France a été longtemps en pointe, ou encore le textile. Il y a un savoir-faire français dans ces domaines et on peut révolutionner ces métiers, étant entendu qu’il ne s’agit pas produire dans les conditions de la Chine ou de l’Inde.
D’autre part, il ne s’agit pas de relocaliser « bêtement » en reproduisant à l’identique la structure de consommation française : une partie de la solution passera par la circularité de l’économie, et aussi par un travail visant à piloter démocratiquement les besoins par les services publics, l’éducation, les politiques culturelles, sportives, familiale, secteurs clés pour sortir de l’aliénation de la société de consommation.
Il n’est pas question pour nous d’être prescriptif et de donner la liste de ce qu’il faut consommer ou pas, ou de dire comment il faut vivre, ce serait inaudible et mal venu dans un pays où il y a encore 10 millions de personnes vivant sous le seuil de la pauvreté. Les citoyens en ont un peu marre des donneurs de leçons qui souvent ne manquent de rien ou n’ont manqué de rien et prônent tel ou tel mode de vie. Il s’agit de desserrer l’étau d’une forme de surconsommation, par la pratique de la culture, du sport, d’autre formes de loisir et de tourisme démocratisé, et cela passe aussi par des services publics reconstruits.
Enfin, nous restons résolument internationaliste : il y aura toujours des échanges avec des pays tiers et lointains, on ne sera jamais autonome à 100 % et on ne prône pas une forme d’autarcie. Il est souhaitable aussi que les grands pays d’Asie, comme la Chine et l’Inde, atteignent eux aussi leurs objectifs climatiques à horizon 2050-2060, et que les luttes des travailleurs dans ces pays soient synonymes de progrès sociaux avec de meilleurs conditions de travail : ce qui fera que les échanges avec ses pays se feront aussi sur des base écologiques et sociales saines.

[1]. https://www.pcf.fr/plan_climat_du_pcf
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