La chimie : une filière menacée et des défis environnementaux à relever, Françoise Baran*

Nous avons besoin d’industries chimiques fortes, condition de progrès sociaux et environnementaux. Comme pour les autres industries présentées dans ce dossier, le manque de réflexion sur les enjeux industriels et le désengagement de l’État dans l’organisation de la production conduit à l’affaiblissement de toute la chaîne de valeur. Or la chimie irrigue l’ensemble des secteurs professionnels, de la production de médicaments à la production de carburant pour fusée.

*FRANÇOISE BARAN est secrétaire fédérale de la FNIC-CGT.

La situation économique et sociale que nous vivons doit nous pousser à une réflexion sur les enjeux industriels. Ils sont plus que jamais au cœur de la société que nous subissons, et cela pour l’ensemble des secteurs professionnels. La casse de l’emploi dans l’industrie, ce sont aussi des effets domino en cascade sur les secteurs des services aux entreprises, les emplois induits, les services publics et le tertiaire, comme le commerce. C’est la fragilisation de l’ensemble des territoires au niveau national.

Le prétexte invoqué par les responsables est la nécessité de réagir face à la perte de compétitivité. Pour eux, répondre à l’urgence environnementale n’est plus d’actualité. En réalité, il s’agit de masquer des restructurations majeures qui ont pour conséquence la destruction du socle économique et social de notre société. Sans une industrie forte qui structure le territoire, nos conditions de vie dans leur ensemble sont remises en cause.

Un préalable, incontournable : il nous faut continuer à utiliser le pétrole, à le transformer, que ce soit pour la mobilité ou en tant que matière première. Le pétrole contient des milliers de molécules indispensables bases de l’industrie chimique et pharmaceutique, des industries du caoutchouc et des matières plastiques. Le maillage des transports en commun est tel que penser que demain nous n’allons plus avoir besoin de voiture pour nous déplacer est chimérique. Alors oui, brûler du pétrole dans les moteurs est un gâchis monumental, mais qui a les moyens de se procurer un véhicule hybride ou électrique ?1.

Le pétrole doit être utilisé en tant que matière première. Cela signifie qu’il faut œuvrer au développement de l’industrie pétrochimique et chimique en France, très largement sous-capacitaire au vu des besoins. Tout ce qui ne se fabrique pas ou qui n’est pas produit sur notre territoire, à la tonne près, est importé. Le brut qui arrive en France est raffiné pour 2/3 de la quantité en carburant, le tiers restant est envoyé aux raffineries de la pétrochimie, à la chimie (industrie chimique, pharmaceutique, plastique…).

Ce qui veut dire que le besoin en matière première non énergétique pour répondre aux besoins sociaux est minime. Sur ces sujets, il est essentiel d’élargir le champ de vision au niveau des interdépendances et des communautés de travail et de destin entre les travailleurs, d’avoir donc une vision économique et industrielle dépassant la société ou le site d’appartenance.

QU’EST-CE QUE L’INDUSTRIE DE LA CHIMIE ?

Les industries chimiques interviennent dans tous les domaines de la vie. Elles sont présentes partout autour de nous et répondent à la satisfaction de nos besoins les plus essentiels.

LA CHIMIE AU CŒUR DE TOUTES LES PRODUCTIONS

Pour ce que nous buvons et mangeons, elle intervient du traitement des eaux à l’élaboration de l’électroménager, en passant par les désinfectants, les barquettes et films alimentaires, les pots à yaourt…

Pour notre santé et notre hygiène, elle joue un rôle essentiel dans la préparation des vaccins et des médicaments, dans la mise au point de prothèses, bref dans tout ce qui a trait à la santé et à l’hygiène (lessives, détergents et solvants, savons, shampoings, produits cosmétiques…).

Elle est omniprésente aussi dans notre habitat, fluides thermiques, à commencer par les ciments et mortiers, gaines de ventilations et de câbles, revêtements de sols ou de façades, et jusqu’aux poubelles. Faut-il mentionner les adhésifs et mastics, la laine de verre, les prises électriques… ? La liste serait interminable.

Et si on pense aux transports, on doit reconnaître que la plupart des équipements automobiles (airbags, pare-chocs, tableaux de bord, pièces techniques de moteur et d’habitacle, joints, durites et courroies, pneumatiques, réservoirs, piles à combustible, climatisation…) font appel à l’industrie chimique, tout comme l’aéronautique pour tous les éléments en composites, et jusqu’à à la vaisselle jetable. Sans oublier le bitume des routes et le tarmac des aéroports, ni les carburants (essence, kérosène…). On pourrait dresser de longues listes concernant le transport ferroviaire avec les composants des moteurs électriques de traction de TGV, etc. Et de même pour les bicyclettes (des pneus aux casques).

Pour nos loisirs et pour communiquer, grâce à des travaux de chimistes, nous disposons, entre autres, d’écrans, de composants électroniques de téléphones et ordinateurs, de cartes bancaires, d’appareils photo, d’équipements de sport…

Les produits des industries chimiques interviennent dans tous les secteurs d’activité. Ces industries représentent ainsi un enjeu économique, social et environnemental important pour notre pays et la population.

DE VIEILLES INDUSTRIES… POURQUOI « VIEILLES » ?

En France, historiquement les territoires se sont organisés autour de l’industrie. Les filières vont se construire autour d’une matière première puis se structurer au fil de l’histoire et des découvertes scientifiques sur ses usages, et sur les usages de ses sous-produits.

Une approche historique nous montre d’ailleurs que, là où nous avons des dizaines d’entreprises différentes, nous avions souvent au départ des géants industriels qui, partant d’un produit, se sont développé de nouvelles entités afin d’en utiliser les sous-produits.

C’est aussi parce que l’industrie s’établit dans un bassin d’activités, avec son cortège d’emplois directs et induits, qu’il faut construire des routes et des lotissements, que les commerces et les services publics se déploient, qu’il faut implanter des écoles, des hôpitaux, des réseaux de communication. Les industries chimiques sont disséminées sur le territoire national. Elles ont permis sa structuration, le développement des communes et des régions par les richesses que les travailleurs créent sur place, dans des conditions sociales et environnementales qui seront toujours mieux maîtrisées sur place qu’à l’autre bout de la planète, pour répondre à des besoins exprimés dans tous les domaines de la vie.

DES PLATES-FORMES STRUCTURANTES IDENTIFIÉES…

Malgré la désindustrialisation qui a eu lieu, le territoire français est encore couvert par des plates-formes et de nombreux sites industriels de raffinage, de pétrochimie, de chimie et chimie fine importants. Autour d’eux ou dans une proche région se maintiennent ou même se développent des bassins industriels. Les industries chimiques, du raffinage et de la pharmacie en particulier, sont aussi celles où les travailleurs ont un statut salarié élevé. Ainsi, toute attaque contre l’emploi dans ces industries est porteuse d’une dégradation du statut d’un ensemble de travailleurs.

Les industries de la chimie procurent directement les millions de produits nécessaires à la vie de tous les jours. Elles sont également, et avant tout, indispensables au fonctionnement des autres industries.

Ainsi, pas de production électrique nucléaire sans chimie : l’enrichissement de l’uranium est basé sur un processus chimique. La sidérurgie nécessite, entre autres, les produits réfractaires développés par l’industrie chimique. Même chose pour l’industrie du verre et des céramiques, sans oublier des besoins particuliers comme les coupes de paraisons et les produits de polissage.

Sans chimie, pas de papeterie. Et pas de métallurgie sans les huiles de coupe, les fluides de trempe, de traitement des aciers, ni les lubrifiants industriels pour faire fonctionner les presses de l’industrie automobile ou les laminoirs. Pas d’industrie d’extraction minière non plus sans une industrie qui produise les explosifs, les fluides de forage, les canalisations offshores, etc. Les cimenteries ont besoin des bandes transporteuses en caoutchouc, des produits réfractaires et des ressources de la chimie minérale.

La microélectronique nécessite des gaz inertes, des systèmes et produits de filtration pour les salles blanches, et l’industrie spatiale a ses propres besoins : propergols solides, aérogels, etc. On pourrait également citer l’agriculture, le secteur de l’imprimerie, le textile… Encore de la chimie.

L’état du secteur est un indicateur clé de la bonne santé de la production industrielle d’un pays ou d’une région du monde. On le voit bien aujourd’hui en France : quand la production industrielle se replie d’année en année, ce sont autant de productions qui sont importées.

La chimie est partout, elle est indispensable. Encore faut-il maîtriser son utilisation pour la satisfaction des besoins positifs des populations, et non du capital. La maîtriser aussi et avant tout pour garantir des moyens de production qui ne mettent pas en danger l’humain, et donc son environnement.

D’OÙ VIENT LA DANGEROSITÉ DE L’INDUSTRIE CHIMIQUE ?

L’industrie chimique est montrée du doigt comme dangereuse, polluante, éloignant le genre humain d’un milieu « naturel » idéalisé. En réalité, la chimie a permis le développement de l’hygiène, de vaincre des maladies effroyables, de fournir l’eau potable. Elle a rendu possible le développement des transports, donc des échanges humains, et jugulé des famines d’autant plus intolérables que des populations les subissent encore.

En revanche, dans la mesure où l’économie des produits chimiques est soumise aux logiques de profit et de rentabilité, les conditions de leur production peuvent les rendre nuisibles aux salariés qui les fabriquent, aux populations qui les utilisent et, plus largement, à l’environnement.

C’est en effet le mode de production capitaliste qui est la cause des catastrophes de l’usine Union Carbide de Bhopal dans la nuit du 2 au 3 décembre 1984, d’AZF Toulouse le 21 septembre 2001, de Lubrizol Rouen le 26 septembre 2019, de Beyrouth le 4 août 2020. C’est l’impérialisme guerrier, notamment des États-Unis, qui a engendré le développement de terrifiantes armes chimiques. C’est pour dégager du bénéfice que l’amiante a été si longtemps, et reste, utilisé dans de nombreux pays, même si ce produit est un vrai poison, tout comme les PFAS actuellement2.

[1]Note à Jaime : Je vais demander à Françoise de développer cette question de l’impact de la logique de rentabilité sur la sûreté. Je ne sais pas si elle nous le fera

Les normes environnementales sont prises comme prétexte par les multinationales pour justifier leurs stratégies de délocalisation en quête du profit maximal. Après le social, et le bobard du « coût du travail », c’est l’environnement qui est pointé par les patrons comme incompatible avec la rentabilité. Cela donne lieu à des aberrations capitalistes, comme les trois cas (mais il y a beaucoup d’autres) que nous avons retenus pour l’illustrer.

1. La France dispose encore sur son territoire de quatre sites producteurs de silicium métal pour une capacité de production annuelle supérieure à 100 kt. Cela en fait l’un des principaux producteurs de ce métal stratégique en Europe, avec la Norvège. Mais il n’en faut que 1 kg pour la fabrication d’un panneau photovoltaïque. Le silicium est classé « stratégique » par la Commission européenne. Pourtant, cela n’a pas empêché l’actionnaire Ferroglobe de fermer en 2022 le site de Château-Feuillet, privant le territoire des compétences et des ressources importantes apportées par cet établissement.

2. L’agriculture française est la plus grosse consommatrice d’engrais en Europe. Cela n’a pas empêché le groupe Yara de fermer son site de production de Montoir-de-Bretagne, et d’en faire un dépôt d’engrais venant de Norvège, engrais identiques à ceux initialement produits sur le site. Le coût des 139 licenciements et de la transformation du site correspond à l’investissement nécessaire pour fabriquer dans les conditions de sécurité et environnementales des normes françaises.

3. Nous sommes tous contents d’avoir des pneus en caoutchouc pour nos voitures, et non des roues en bois, sauf que Michelin ne fabrique plus de pneumatiques de tourisme en France, hormis pour le haut de gamme. Dans l’Hexagone, depuis la fermeture de Bridgestone, seul Continental produit des pneumatiques de tourisme, pas assez pour le marché national, et donc il faut en importer.

QUELLES LUTTES ET QUELS POUVOIRS POUR LES SALARIÉS ?

La position centrale des industries chimiques comme pourvoyeuses de produits utiles à tous, et indispensables aux autres industries, amène logiquement, là aussi, à exiger de les soustraire à la logique d’actionnaires privés, dont l’objectif est la rentabilité, pour les placer sur le terrain de leur utilité et de la réponse aux besoins des populations et des salariés qui y travaillent.

La socialisation des industries chimiques – par contrôle public, par nationalisation ou par gestion des salariés – est une revendication pragmatique et de progrès. Comme est juste la revendication d’un bouclier antidumping international qui doit frapper le capital qui empoche la différence entre des produits fabriqués par des travailleurs sous-payés à l’autre bout de la planète et ces mêmes produits achetés par d’autres travailleurs, en Europe par exemple.

Nous sommes aujourd’hui essentiellement confrontés à des visions financières et bien trop court-termistes. Dans ce cadre, nos industries et leurs infrastructures souffrent le plus souvent d’un sous-entretien et d’un sous-investissement (même lorsque les résultats sont records, comme en 2021 et 2022), et les investissements d’ampleur ne se font que lorsque l’argent public alimente massivement un projet ou que le retour économique est rapide.

De plus, sur nos territoires les industriels ont tendance à s’orienter vers les productions de spécialités à forte marge et à délaisser des troncs et branches essentiels. On ne peut pas tout produire sur un même territoire, mais il faut avoir conscience des grands équilibres qui composent les filières. Les infrastructures communes en recherche, formation, etc., souffrent aussi du manque d’engagement sur le bien commun. Cette vision capitaliste à court terme n’est aujourd’hui compensée ni par l’État, qui distribue les subventions sans conditions, ni par l’UE, qui applique des protections douanières en fonction du lobbying des filières plus qu’en fonction des intérêts régionaux.

1. Voir le plan climat Empreinte 2050, qui propose justement une transition de la voiture thermique à la voiture électrique, ainsi que l’article de Victor Lenny dans le no 47 de Progressistes.

2. Un article de Bruno Chaudret, extrait d’une communication à l’Académie des sciences, développe la question des PFAS.

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