
FLAVIEN RONTEIX est rédacteur en chef de Progressistes.
« La France se réindustrialise. » Combien n’a-t-on pas entendu ça de la bouche d’Emmanuel Macron et de tant et tant de ministres ? Ils évoquent l’effort sans précédent, ils martèlent que nous sommes en meilleure position que nos voisins européens et enchaînent les sommets à la « Choose France 2030 ».
Mais les faits sont têtus. En 2024, il y a eu plus de fermetures d’usines que d’ouvertures en France. L’ensemble des études, qu’elles soient menées par la CGT ou par des journaux tels que l’Usine nouvelle, montrent l’ampleur des dégâts. Entre les défaillances d’entreprises, les plans de réductions d’effectifs et les fermetures « sèches », plus de 200 000 emplois directs et indirects sont menacés en 2025, principalement dans l’industrie.
Il est vrai que, jusqu’alors et depuis 2017, il y avait eu davantage d’ouvertures d’usines que de fermetures. Mais la Banque de France montre un envers du décor plus morose. Les usines tournent au ralenti. En moyenne, elles n’étaient utilisées qu’à 73,9 % de leurs capacités en décembre 2024 : un chiffre au plus bas depuis 2010 (hors période covid, évidemment), notamment à cause de la baisse des commandes dans certains secteurs et un pouvoir d’achat des Français en berne.
La situation internationale ne joue pas non plus en la faveur de l’industrie française. Plus de 70 % des exportations du pays sont générées par l’industrie et, en particulier, par l’aéronautique, le pharmaceutique ou encore le luxe. En outre, le premier client de la France, l’Allemagne, est dans une situation bien difficile après avoir enchaîné deux années de récession. La crise outre-Rhin – et, plus globalement, européenne – a des conséquences non négligeables sur l’utilisation des usines en France.
La baisse de la demande dans certains secteurs ne saurait expliquer ce fonctionnement à « bas régime » des usines françaises. Pour ce qui est de l’acier, par exemple, l’ensemble des scénarios prévoient une forte hausse de la demande durant les prochaines années, et donc font apparaître la nécessité d’avoir des surcapacités momentanées. Mais les sous-investissements chroniques font obstacle à ce développement.
À tout cela s’ajoute un manque criant d’ouvriers, de techniciens et d’ingénieurs qui se dirigent vers l’industrie. Qui ne se souvient pas des interminables discussions autour des retards du chantier de l’EPR de Flamanville ? L’une des causes de ce retard : le manque de soudeurs. Un comble pour l’ancienne puissance industrielle qu’est la France. Les soudures dans une installation comme l’EPR nécessitent un très haut niveau de précision ; rapidement, des défauts ont été détectés, nécessitant des reprises. Concrètement, il en manque plus de 20 000 dans le pays, selon les dernières estimations. S’il est difficile de chiffrer exactement les manques, un rapide tour d’horizon des projections et autres études, menées tantôt par l’État, tantôt par le patronat, ou encore par les syndicats, permet de voir qu’ils sont édifiants.
Le ministère de l’Industrie estime à 1,3 million le nombre d’emplois nécessaires dans l’industrie au cours des dix prochaines années, incluant les départs à la retraite. Un objectif qui semble faire consensus, puisque dans les projections les plus ambitieuses, le besoin est chiffré à 110 000 nouveaux travailleurs de l’industrie par an, jusqu’en 2035.
Si le nombre de jeunes diplômés de l’enseignement professionnel est en théorie suffisant pour combler les besoins, en pratique, un jeune sur deux formé aux métiers de l’industrie ne rejoint pas le secteur. Une « évaporation » qui ne cesse de grandir, et les raisons sont là aussi multiples. L’industrie souffre toujours d’une image négative auprès des jeunes, souvent perçue comme peu valorisante ou peu moderne (l’idée d’une « voie de garage » où on se « salit les mains » reste dominante). Plus encore, la mutation des métiers pour répondre aux enjeux de décarbonation ne semble pas assez prise en compte dans les formations, ce qui complique l’insertion professionnelle. La question des salaires reste centrale avec, en point d’orgue, la nécessité de les augmenter dans l’ensemble des branches.
L’installation ou la réaffectation de nouvelles usines et pôles industriels ne devra pas se concrétiser sous le seul prisme de l’emploie. Les questions de la sécurité, de l’environnement et de l’organisation des territoires devront être posées pour assurer un développement harmonieux des activités. L’industrie pâtit encore d’une image de danger et de pollution chez les citoyens, et seule la concertation et l’explication entre habitants, travailleurs, collectivités, entreprises et État peut garantir l’acceptabilité de ces nouvelles industries nécessaires.
Reste à poser l’incontournable planification des besoins pour la grande transition écologique qui doit advenir et dans laquelle une industrie décarbonée est un maillon essentiel. Bonne pour le climat, bonne pour l’emploi, bonne pour le pays, l’industrie a un avenir en France.
Ce dossier pose ses grands enjeux. Bonne lecture !
