Notre société est aujourd’hui hyperconnectée : le numérique est partout. Il est devenu indispensable pour effectuer de nombreuses actions : de la déclaration des revenus à la recherche d’emploi, en passant par le commerce en ligne, les réseaux sociaux… Cette explosion du numérique représente une véritable chance pour les personnes handicapées. En effet, celles-ci peuvent maintenant participer pleinement à la vie en société grâce aux outils numériques.
*SYLVIE DUCHATEAU est experte senior en accessibilité numérique, SOPHIE DROUVROY est experte en accessibilité numérique.
QU’EST-CE QUE L’ACCESSIBILITÉ NUMÉRIQUE ?
C’est un ensemble de principes permettant de concevoir des sites web et des applications pour qu’ils soient utilisables par tous, y compris les personnes handicapées. Tout un chacun doit pouvoir accéder aux contenus et fonctionnalités de ces sites et applications, quelles que soient ses capacités physiques, sensorielles, mentales ou cognitives.
L’information doit aussi être compréhensible et pouvoir être lue sur différents supports, accessible donc sur un écran, en audio, en braille, grâce à de gros caractères ou encore en langue des signes. L’accessibilité numérique devient, sous ces conditions, un important levier d’égalité.
En 2005, la France s’est dotée d’un outil législatif majeur en matière d’accessibilité, c’est la loi no 2005-102, du 11 février, « pour l’égalité des droits et des chances, la participation et la citoyenneté pour les personnes handicapées ». Cette loi a marqué une étape importante dans la prise en compte des besoins des personnes handicapées. Elle comprend un volet qui concerne l’accessibilité numérique.
En 2019, un décret d’application est venu renforcer cette loi. Il a élargi le champ initial d’application, qui ne concerne plus seulement les sites de l’État, les collectivités territoriales, les établissements publics, les structures ayant pour objectif de servir l’intérêt, mais aussi les sites d’entreprises dont le chiffre d’affaires est supérieur à 250 millions d’euros par an. Le décret impose aussi un contrôle qui peut donner lieu à des sanctions. Cela dit, les amendes prévues ne sont pas suffisamment contraignantes pour provoquer une prise en considération complète et réelle du sujet de l’accessibilité numérique.

En 2022, l’ordonnance du 19 octobre renforce les sanctions et donne autorité à l’Arcom (Autorité de régulation de la communication audiovisuelle et numérique) pour contrôler et sanctionner ceux qui manqueraient à leurs obligations.
Pourtant, en 2024, la réalité n’est pas celle que l’on pourrait imaginer. Aujourd’hui encore, il y a en France 14 % de personnes handicapées qui sont exclues malgré les obligations légales[1]. Pour ces personnes, il est encore très difficile et compliqué d’accéder à l’intégralité des contenus en ligne.
L’accessibilité numérique n’est pas une case à cocher et c’est plus qu’une obligation légale. C’est également l’opportunité de toucher un public plus large, d’améliorer l’expérience de tous les utilisateurs, y compris les personnes âgées.
QUI EST CONCERNÉ ?
Lorsque l’accessibilité numérique n’est pas prise en compte dans le développement des sites web et des applications, de nombreuses personnes peuvent rencontrer des obstacles.
Voici quelques exemples concrets de difficultés rencontrées par famille de handicap :
– handicap visuel : un numéro de téléphone qui s’affiche dans une image et ne peut pas être interprété par le lecteur d’écran ;
– handicap auditif : un son qui est joué sans indication visuelle ou une vidéo qui n’est pas sous-titrée ;
– handicap moteur : une zone cliquable trop petite qui demande une motricité trop précise pour être sélectionnée ;
– handicap cognitif : des scintillements de pages (un contenu qui clignote ou qui flashe de manière répétée) ou des textes qui défilent et détournent l’attention de la personne ;
– handicap temporaire ou situationnel, qui concerne des personnes qui doivent utiliser la voix pour remplir un formulaire car elles ne peuvent pas se servir de leurs mains, à la suite d’une opération par exemple : si les champs de formulaires et les boutons de validation ne sont pas correctement programmés dans le code, le logiciel de reconnaissance vocale ne peut pas les identifier, ni donc les activer.
Compte tenu du vieillissement de la population, beaucoup de ces situations se retrouvent chez les personnes âgées qui voient moins bien, entendent moins bien, rencontrent des difficultés de motricité fine et mémorisent moins facilement les informations.

Sylvie Duchateau est experte senior en accessibilité numérique depuis plus de vingt-cinq ans. Elle-même aveugle, elle sensibilise, forme à l’utilisation des lecteurs d’écran et effectue des tests utilisatrice de sites web et applications
DIFFICULTÉS RENCONTRÉES
Voici une liste des principales difficultés rencontrées : la navigation est compliquée, les alternatives textuelles aux éléments visuels (images ou vidéos) sont absentes, les contrastes sont insuffisants, les vidéos ne sont pas sous-titrées et les formulaires sont mal conçus.
Le web est très visuel. Certains éléments visuels sont porteurs d’information. S’ils n’ont pas d’alternatives textuelles, les outils utilisés par les personnes aveugles ou malvoyantes ne pourront pas restituer l’information qu’ils véhiculent. Voici un scénario rencontré très souvent : une personne aveugle se trouve dans l’impossibilité de finaliser une démarche administrative car elle doit recopier les lettres affichées dans un captcha ou cliquer sur les images qui représentent un animal. De ce fait, la personne abandonne sa démarche et doit faire appel à une aide extérieure pour la finaliser.
Le web est aujourd’hui très animé. Les personnes avec un handicap cognitif rencontrant des difficultés de lecture sont distraites par des éléments animés et ne pourront jamais lire la page jusqu’au bout. Leur regard est attiré par le texte qui défile, de sorte qu’elles doivent recommencer la lecture de la page en tâchant d’éviter les éléments visuels qui bougent sans arrêt.
Le web a aussi du texte. Il arrive souvent que les couleurs ne soient pas assez contrastées (écriture gris clair sur un fond blanc, par exemple) ou que les textes ne soient pas écrits dans une taille lisible. Une personne malvoyante devra grossir elle-même la taille de la police et utiliser la souris pour faire défiler à plusieurs reprises le texte afin de réussir à le lire, mais elle ne pourra pas augmenter les contrastes.
Les médias sont omniprésents sur le web. S’il n’y a pas de sous-titrage sur les vidéos, pas de transcription sur les podcasts, les personnes sourdes ou malentendantes n’auront pas accès à l’information de ces médias car les premières ne peuvent entendre le son et les secondes pas comprendre ce qui se dit.
Ces obstacles sont sources de frustration.
DES SOLUTIONS
De nombreuses technologies ont été développées pour permettre aux personnes handicapées d’avoir accès à la vie professionnelle, sociale et culturelle, et être autonomes comme tout citoyen lambda :
– le lecteur d’écran : un logiciel qui restitue vocalement ou en braille ce qui est affiché à l’écran ;
– la plage braille : un appareil qui affiche le contenu en braille à l’aide de points braille ;
– différents dispositifs de pointage tels qu’un joystick, des souris adaptées, des dispositifs permettant de piloter l’ordinateur avec le regard ou les mouvements de la tête pour les personnes qui rencontrent des difficultés motrices ;
– le FALC (facile à lire et à comprendre), qui est une réécriture de la langue française ;
– du sous-titrage sur les vidéos ou contenus audio pour que les personnes sourdes ou malentendantes puissent les comprendre.
Les technologies d’assistance sont performantes, parfois très chères et ne suffisent pas toujours à garantir l’accès à l’information. En effet, leur efficacité dépend du respect des critères d’accessibilité par les développeurs de sites web et d’applications. Quand ils ne prennent pas en compte l’accessibilité numérique, par oubli, manque de connaissances ou de formation, ils créent des barrières qui gênent l’usage de ces technologies d’assistance ; et de ce fait l’autonomie des personnes handicapées est entravée, et leur accès à l’information limité.
IMPORTANCE DE L’ACCESSIBILITÉ NUMÉRIQUE
Malgré les progrès technologiques, le manque de sensibilisation et de prise en compte de l’accessibilité par les professionnels du numérique reste un obstacle trop important à l’égalité et à la participation de toutes et tous dans la société.
L’accessibilité numérique joue aujourd’hui un rôle clé pour améliorer l’autonomie des personnes handicapées dans leur vie quotidienne, mais aussi dans leur vie professionnelle et citoyenne.
De plus en plus de services se font essentiellement dans le numérique (déclaration de revenus, prise de rendez-vous médical, inscription sur une liste électorale, participation sur les réseaux sociaux…). Un numérique inaccessible exclut les personnes handicapées et réduit l’égalité des chances dans les outils numériques.
Aussi, si vous allez sur Internet et que vous publiez :
– des images, pensez à ajouter une alternative textuelle à chaque image porteuse d’informations. Demandez-vous si vous pourriez accéder aux messages si on vous lisait le site au téléphone ou si votre écran était éteint. Allez droit au but sans détours inutiles dans vos alternatives textuelles. Il n’est pas nécessaire de décrire une image avec trop de détails ;
– des vidéos, pensez à ajouter des sous-titres à chaque vidéo et une transcription à chaque contenu audio. Si vous vous faites aider par des outils automatiques qui effectuent le travail à votre place, pensez à relire le sous-titrage ou la transcription. Imaginez que vous regardiez un contenu vidéo sans avoir le son, vous constaterez qu’il est frustrant de ne pas comprendre le contenu s’il n’est pas correctement écrit.
Il ne faut jamais hésiter à demander à une personne concernée par le handicap de lire vos contenus, regarder votre site internet ou votre application mobile pour vous assurer qu’ils seront bien utilisés et compris par toutes les personnes.
Si le sujet vous a convaincu et vous souhaitez commencer par quelque chose : la sensibilisation et la formation sont les premières choses à mettre en place. Sachez qu’il existe des formations qui permettent de comprendre à quel point le quotidien d’une personne aveugle ou sourde qui navigue sur un contenu inaccessible diffère de celui de quelqu’un qui peut tirer profit… Vous pouvez également vous former à la création de contenus accessibles : il existe de nombreuses formations pour les équipes de développement, de design, de contribution, qui vous permettront de penser accessible tout au long de la conception et de la réalisation de vos sites ou applications.
CONCLUSION
L’accessibilité numérique est un enjeu de société qui ne peut plus être ignoré. Dans un monde où le numérique est omniprésent et indispensable, il est essentiel de garantir l’accès à l’information de toutes les citoyennes et citoyens, y compris les personnes handicapées.
Si, en tant que citoyen lambda, vous rencontrez des difficultés d’accessibilité ou constatez un non-respect de la loi, n’hésitez plus à le signaler à l’Arcom, qui est désormais l’organisme de contrôle à interpeler. Plus nous serons nombreux à dénoncer l’inaccessibilité d’un site ou d’une application, plus elle sera incitée à prendre en compte les remarques.
Il est impératif que chacune et chacun prenne conscience de l’importance de l’accessibilité et s’engage avec détermination dans sa mise en œuvre. Chacun à son niveau peut agir : en intégrant les bonnes pratiques d’accessibilité dès la conception des sites web et des applications, en formant, en sensibilisant les équipes, et en testant régulièrement avec des personnes handicapées.
Au-delà de l’égalité des chances, l’autonomie et la dignité pour des millions de personnes handicapées est bien plus qu’une obligation légale, c’est une nécessité pour construire le monde de demain.
[1] Il existe différents chiffres sur le handicap en France. Nous nous basons ici sur le rapport de la DRES « Le handicap en chiffres », paru le 21 avril 2023.
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