Les filières industrielles au service de la satisfaction des besoins, Marie-Claire Cailletaud*

La dramatique crise sanitaire qu’a traversée le monde indique les limites d’un développement prédateur pour l’humain et la nature. Elle met en évidence la fragilité de notre système productif, sa très grande dépendance à des productions situées dans d’autres pays.

Par Marie-Claire Cailletaud, membre du Conseil économique social et environnemental pour la CGT.

LE MYTHE DE LA SOCIÉTÉ POSTINDUSTRIELLE

Théorisée durant la seconde moitié du siècle dernier, la so­ciété postindustrielle, avec le « concept » d’entreprises sans usines développé en 2001 de manière opportune et dévastatrice par Serge Tchuruk, alors P-DG d’Alcatel, a accompagné la doctrine des « chaînes de valeur » de l’États-Unien Michael Porter. En découpant le processus de production en segments que l’on localise aux endroits les plus rentables, en mettant en concurrence impitoyable les sous-traitants et les filiales, en exerçant une pression sur les prestataires, un grand groupe prend l’allure d’une pieuvre qui étend ses tentacules sur la planète et lui presse la moelle.

Alors que les défis environnementaux nous imposent d’économiser les matières et de diminuer les déplacements inutiles, l’augmentation de la distance moyenne du producteur au consommateur final dans les chaînes de valeur internationales a bondi de 70 %, et ce pour des raisons de rentabilité. Par exemple, une ceinture de sécurité équipant une voiture fabriquée aux États-Unis pourra être produite à partir de fibres au Mexique, où la main-d’œuvre est mal payée, envoyée au Canada pour être teinte et revenir au Mexique pour être cousue avant d’être assemblée aux États-Unis. Un grand constructeur automobile affirme travailler avec 17 000 sous-traitants !

Cet exemple, très illustratif, se décline de manière éclatante dans tous les secteurs. En décomposant un objet fini (automobile, turbine…) et en localisant la provenance de tous ses éléments, on met en évidence que la production est dans des pays à bas salaires pour ce qui fait appel

à de la main-d’œuvre, dans d’autres en fonction des besoins en telle ou telle matière première ou en ressources, voire en ingénierie. L’utilisation massive du numérique a encore accéléré ce phénomène. Le niveau de rentabilité exigé par les « investisseurs » est possible parce que l’on surexploite des hommes et des femmes et parce que les conséquences sur l’environnement ne sont pas prises en compte (émission de gaz à effet de serre [GES]), pillage de ressources naturelles, exploitation dans des conditions sociales et environnementales inacceptables, risques sanitaires, usure des routes, dégazage dans les océans et pollutions diverses, atteintes à la biodiversité, etc.).

Mais cette organisation a son talon d’Achille qui vient précisément d’être mis à nu : si un maillon de la chaîne lâche, c’est tout le système qui peut se paralyser. Cela peut sembler une évidence, puisque l’organisation de la production via les chaînes de valeur s’est faite uniquement sur un critère financier, et non sur des critères techniques. La mise en œuvre de cette politique a accentué encore plus la division mortifère entre travail manuel et travail intellectuel, entre travail qualifié et non qualifié, entre conception et réalisation, aggravant encore plus les inégalités entre les travailleurs et entre les pays. La division du travail inhérente au système actuel, en permettant de diminuer le pouvoir des travailleurs, car le savoir c’est le pouvoir, entre en contradiction avec la centralité du travail et la créativité nécessaires pour répondre aux incroyables défis posés à l’humanité. Cela met en lumière la nécessité de programmer l’obsolescence de ce développement vorace.

L’augmentation de la distance moyenne du producteur au consommateur final dans les chaînes de valeur internationales a bondi de 70 %, et ce pour des raisons de rentabilité.

LA FRANCE A extraverti À OUTRANCE

Nous vivons l’échec du développement libéral qui entraîne dans sa fuite en avant la majorité des femmes et des hommes qui peuplent le monde. Gouverner par les nombres, les yeux rivés sur les tableaux Excel et le cours de la Bourse fait l’impasse sur la réponse aux besoins, la préservation de l’environnement, l’intérêt général et les biens communs, le travail et l’épanouissement humain.

La France, qui a suivi ce mouvement, a doublement pêché en délocalisant et en extravertissant à outrance jusqu’à laisser dépecer ses fleurons industriels qui tiraient l’activité du tissu industriel et du pays. Cela a conduit à un déficit structurel de notre balance commerciale et à une augmentation déraisonnable de notre empreinte carbone. Le constat est sévère, à tel point que le gouvernement a été obligé d’employer les mots honnis du système : « relocalisation », « planification », « souveraineté », voire « nationalisations »… Bien vite oubliés.

Derrière les mots, les raisonnements n’ont pas changé et, comme le disait Einstein, on ne résoudra pas les problèmes avec les modes de pensée qui les ont générés. Il n’y a plus d’esprit industriel en France depuis des décennies.

STOPPER L’HÉMORRAGIE

La période nous invite encore plus à agir : il est impératif d’arrêter l’hémorragie des emplois et de mettre en place un véritable programme de reconstruction du pays à partir d’un changement profond de paradigme.

Le système productif doit être là pour répondre prioritairement aux besoins de la population. Et il doit le faire dans un cadre imposé par la protection de notre environnement de sorte que l’homme et la nature puissent à nouveau vivre en harmonie.

En effet, cause écologique et cause anthropologique sont indissociables. Certains voudraient nous faire croire que l’écologie serait soluble dans le capitalisme « vert » et que les enjeux écologiques seraient réductibles aux comportements individuels. Comment peut-on penser que consommation bas de gamme, production bas de gamme et faiblesse des salaires sont déconnectées ? Comment ne pas corréler les émissions de GES des véhicules individuels au prix de l’immobilier, à l’existence de transports collectifs de qualité, à l’organisation du travail ? Comment ne pas lier consommation « inutile » et publicité commandée par les grands groupes meublant le « temps de cerveau humain disponible » pour susciter des désirs de consommation et des frustrations ? Comment, enfin, ne pas lier émissions de GES, flux tendus et stocks dans les camions…

Si production et consommation font système, repenser une nouvelle civilisation à partir de l’humain dans son rapport à la na­ture permet de se centrer sur la cause anthropologique, qui impose de sortir du capitalisme. Aucune issue ici dans un capitalisme amélioré ou verdi, qui continuera à imposer son mortel court-termisme. C’est un tout autre système qu’il faut bâtir, en révolutionnant les rapports de production et le travail, remettant ainsi en cause le système de profits qui obère l’avenir.

Nous sommes à l’aube d’un changement de civilisation, qui ne pourra se faire dans le sens de l’émancipation humaine que si chacune et chacun s’en préoccupe et que si le projet nouveau est construit puis porté et incarné par un mouvement démocratique sans précédent.

RECONSTRUIRE LES FILIÈRES INDUSTRIELLES

Répondre aux besoins nécessite en effet de définir collectivement ces besoins, ce que nous devons produire en matière de biens et de services, d’objets émancipés… et la manière dont nous produisons. Il est nécessaire d’articuler les différents niveaux (territorial, national, européen, mondial) et de penser les coopérations à mettre en place.

Les décisions doivent intégrer les défis nouveaux qui sont lancés à nos générations. Cela implique de développer une véritable économie circulaire, avec des filières industrielles qui prennent en compte le cycle de vie complet des produits, de l’écoconception au démantèlement-recyclage afin de valoriser la matière, de relocaliser des productions pour rapprocher les lieux de production des lieux de consommation, de fabriquer des produits à haute valeur ajoutée réparables, recyclables, interconnectables. Et bien sûr de mobiliser les financements pour l’industrie. C’est un nouveau modèle industriel, fondé sur des relations durables, totalement imbriqué avec les services, et où, grâce à l’apport des technologies du numérique, l’humain occupera une place centrale, avec une élévation des qualifications pour toutes et tous du fait de la priorité donnée à la formation initiale et continue.

Avec de solides pôles publics de haut niveau – socle de la solidarité et du vivre ensemble – dans la santé, l’éducation, l’eau, l’énergie, les transports, l’alimentation, permettant un renouveau démocratique, nous serons en capacité de répondre aux besoins sociaux et aux défis environnementaux qui sont étroitement imbriqués et d’impulser une vision ayant pour base la réponse à l’intérêt général et la coopération. Repartir du travail, viser à l’émancipation, retrouver un sens commun grâce à un projet collectif partagé permettrait de sortir le pays de l’ornière.

MAÎTRISE PUBLIQUE DES SECTEURS STRATÉGIQUES

Il est indispensable d’identifier les secteurs stratégiques, de poser la question fondamentale de la propriété (nationalisation et réappropriation publique et sociale) de secteurs stratégiques tels l’énergie, les transports, la santé, l’eau, les télécoms, et de reconstruire des filières industrielles solides pour élargir le socle industriel du pays, garantir son indépendance et être en capacité d’établir des coopérations en Europe et dans le monde.

L’énergie occupe une place particulière. En effet, les filières industrielles constitutives du mix énergétique pilotable et décarboné doivent non seulement permettre de sortir de la précarité énergétique les 13 millions de nos concitoyens qui la subissent, mais aussi être le pilier d’un renouveau industriel basé sur la décarbonation de l’économie, l’efficacité énergétique et les transferts d’usage. Ainsi, le prix et la qualité de l’énergie sont structurants, alors que le marché « libre et non faussé » conduit à une explosion structurelle des prix, encore aggravée par la terrible guerre de la Russie à l’Ukraine.

La production énergétique devrait bénéficier à l’implantation pérenne d’industries dans nos territoires, en garantissant via des contrats à très long terme une visibilité sur plusieurs décennies. En échange, cela permettra aux industriels du secteur énergétique, sous maîtrise publique, d’investir pour le futur.

Toutes ces propositions appellent un État stratège, pour le pays comme pour la défense d’une politique industrielle pour l’Europe, doté d’une forte volonté politique.

Cela nécessite de construire le rapport de forces pour que la bataille séculaire entre le capital et le travail penche enfin du côté des travailleurs et faire ainsi mentir Warren Buffet, un des hommes les plus riches au monde, qui déclarait cyniquement : « La lutte des classes, ça existe, évidemment, mais c’est ma classe, la classe des riches, qui en est à l’initiative. Et cette guerre, nous sommes en train de la gagner. »

Une réflexion sur “Les filières industrielles au service de la satisfaction des besoins, Marie-Claire Cailletaud*

  1. Bonjour
    Votre sous-titre RECONSTRUIRE LES FILIÈRES INDUSTRIELLES paraît contradictoire avec le texte que je partage, « reconstruire est ambigu », il s ‘agit plus de faire évoluer les filières industrielles ou (et) en concevoir d ‘autres.
    Au risque de cautionner le verdissement des filières existantes.
    JP Martel
    Président du MNLE PDL Naturellement
    0670446112

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