Énergie nucléaire : un service public pour répondre aux besoins

Entretien réalisé,  par Clément Chabanne

Progressistes : Avant d’entrer dans le détail sur l’énergie nucléaire, pouvez-vous nous présenter votre vision d’ensemble d’une politique énergétique des « Jours heureux » ?

Fabien Roussel : Il y a d’abord un objectif simple : répondre aux besoins. Cela commence par combattre les inégalités d’accès à l’énergie en France et dans le monde entier. L’énergie est une condition d’accès aux droits fondamentaux, de la santé à l’éducation, en passant par les transports. Au cours du XXIe siècle, la population mondiale augmentera. Pour 2050, on l’estime à 9 milliards, dont 70 millions en France. Les besoins en énergie vont donc augmenter, et il nous faudra y répondre et corriger les inégalités déjà existantes.

Le changement climatique dû à l’activité humaine depuis le début de l’ère industrielle ne fait plus aucun doute, cela a été réaffirmé par le GIEC dans son dernier rapport. Ce sont nos modes de développement qui doivent être remis en cause. Le système capitaliste, avec ses logiques de rentabilité financière et de profit, est aujourd’hui incapable de répondre aux défis écologiques et sociaux. Il faut agir très vite et fort. Nous devons réduire drastiquement nos émissions de gaz à effet de serre pour lutter contre le réchauffement climatique. Il faut agir immédiatement dans les secteurs les plus émetteurs, celui des transports et du chauffage des logements et bâtiments, réduire l’impact des activités agricoles et l’empreinte carbone des produits importés. C’est cette transition énergétique-là qui doit être au cœur des débats : celle des énergies carbonées vers des énergies moins ou non polluantes. C’est aussi celle du transfert d’usage vers l’électricité. Le nucléaire, pilotable et décarboné, que notre pays a la chance de maîtriser, est une composante essentielle du mix électrique de demain.

Aujourd’hui, la gigantesque augmentation des prix de l’énergie, y compris de l’électricité, dé­montre la malfaisance des logiques de marché dans un secteur dont l’objectif devrait être de répondre à des besoins de première nécessité. Avec les logiques prédatrices du marché, l’accès aux ressources est source d’inégalités, de tensions, voire de guerre. Nous affirmons donc que l’énergie doit relever du service public. Nous voulons concevoir de façon complémentaire la transition énergétique et la reconstruction de l’industrie française. Cette nouvelle industrialisation nécessite un grand service public, qui maîtrise les différentes technologies du mix énergétique, qui ne soit pas soumis à la concurrence et qui intègre toutes les entreprises qui ont à conduire la transition énergétique.

Ce service public permettrait d’éviter et les gâchis financiers et la dilapidation de subventions publiques, ainsi que les désastres sociaux que créent la mise en concurrence et la recherche du profit. Il y a besoin de réaliser une véritable planification industrielle permettant aux entreprises industrielles d’investir, de recruter et de former une main-d’œuvre qualifiée au niveau des besoins. Il faut leur donner de la visibilité, donc il faut planifier et maîtriser ce secteur stratégique.

Progressistes : Pour répondre à ces besoins, envisagez-vous de prolonger le parc nucléaire au-delà de 40 ans ?

F.R. : Oui, nous sommes favorables à une prolongation au-delà de 40 ans. Celle-ci est d’ailleurs déjà acquise pour certaines tranches, par exemple à Tricastin, comme l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN) l’a déclaré. Sur le principe, nous considérons que c’est à l’ASN de donner son accord, en fonction des visites décennales et compte tenu de l’effort d’entretien et de rénovation déployé par EDF. Le parc nucléaire français doit être prolongé aussi longtemps que la sûreté le permet.

Pour la sûreté des installations, le contrôle de l’ASN est fondamental, mais le rôle des équipes de conduite avec leur culture de sûreté est tout aussi important. Ce sont ces équipes qui ont récemment découvert des défauts sur les canalisations d’injection de sécurité de certains réacteurs et ont alerté l’ASN. Il faut faire confiance à ces travailleurs du terrain, qui sont concernés en premier chef par les enjeux de sécurité.

Enfin, dans notre conception d’une écologie qui ne punisse pas les classes populaires, il faut noter que prolonger le parc actuel aussi longtemps que la sûreté le permet est une solution qui concilie un bas niveau des prix de l’électricité et la diminution des émissions de GES du fait du non-recours aux centrales à gaz pour compenser les intermittences de l’éolien et du photovoltaïque.

Progressistes : Quelle est votre position concernant les EPR, et notamment le démarrage de l’EPR de Flamanville ?

F.R. : Commençons par Flamanville. Si l’ASN estime que l’EPR a le niveau de sûreté suffisant pour fonctionner, il doit démarrer. Nous avons l’objectif d’atteindre la neutralité carbone à l’horizon 2040-2050. La mise sur le réseau d’une centrale pilotable bas carbone de 1 600 MW permettra de moins solliciter les centrales fossiles pilotables existantes. Dans un contexte de tension du réseau électrique et si les conditions de sûreté sont remplies, nous soutenons ce démarrage.

Concernant les EPR en général, il faut se féliciter : ils marquent un progrès en matière de sécurité. Oui, il faut en construire, et le plus rapidement possible ! On ne peut plus se satisfaire de la situation actuelle où la fermeture de tranches à Fessenheim et de centrales thermiques à Gardanne ou au Havre met en péril l’approvisionnement du réseau.

Le rapport « Futurs énergétiques 2050 » montre que les scénarios ne faisant pas appel au nouveau nucléaire affichent des hypothèses risquées et un coût système complet plus cher que les scénarios où l’on investit dans le nucléaire. Nous sommes donc favorables à la construction de 6 EPR supplémentaires au minimum. Ces nouveaux moyens de production permettront d’assurer une énergie de masse bas carbone pour la réindustrialisation de la France et permettront d’asseoir les compéten­ces françaises en matière de construction de réacteurs.

Progressistes : Proposez-vous d’investir dans le développement d’une nouvelle génération de réacteurs, type ASTRID ?

F. R. : Bien avant la décision d’arrêt d’ASTRID, nous avions regretté la décision d’arrêter Superphénix. Cette décision prise par Lionel Jospin sous la pression des Verts de l’époque a constitué un véritable « Munich nucléaire ». C’était une faute sur les plans politique, scientifique, économique et écologique. Un coup terrible a été porté à la filière nucléaire au moment où notre pays était reconnu mondialement dans ce domaine.

L’arrêt d’ASTRID est une répétition de ce coup dur. Il est plus que temps de reprendre le bon chemin et de relancer les efforts de recherche. Avec nos investissements pour le cycle fermé du combustible, le nucléaire civil français pouvait être précurseur de l’économie circulaire. Réduire les déchets le plus possible, récupérer ceux qui subsistent, les trier, valoriser tout ce qui peut l’être en l’état actuel des connaissances, conditionner et stocker les déchets ultimes de façon sûre et réversible… C’est ce que nous défendrons dans cette campagne.

Pour limiter la quantité d’actinides mineurs et supprimer le plutonium des déchets finaux, le développement de la 4e génération de réacteurs (de type ASTRID notamment) est essentiel. C’est pourquoi nous som­mes favorables à la reprise du développement du prototype ASTRID, abandonné en 2019. La recherche sur cette 4e génération est aussi une réponse à la question de la réduction des déchets radioactifs et de leur toxicité avec la perspective de supprimer à terme l’approvisionnement en uranium naturel et de fermer le cycle du combustible.

Le CEA possède une expérience technologique reconnue mondialement sur les réacteurs à neutrons rapides. Dépendre des États-Unis, de la Chine ou de la Russie pour la construction de ces réacteurs serait une aberration. C’est pourtant le risque si nous refusons d’investir. C’est pourquoi le député communiste André Chassaigne a saisi l’Office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et technologiques (OPECST) afin que soient évaluées la pertinence scientifique et technique et les conséquences de cet abandon.

Progressistes : Souhaitez-vous développer la filière des SMR (petits réacteurs modulaires) ?

F.R. : il ne faut rien négliger, mais nous ne sommes pas au point sur cette filière en France. Hormis la propulsion à usage nucléaire, aucun projet n’a pour l’instant vu le jour. L’actuel projet Nuward envisagé par EDF, le CEA, Technicatome et Naval Group n’aboutira pas avant 2030, au mieux. Il faut donc être clair sur deux points : les SMR ne remplaceront pas les centrales de puissance actuelle et il leur faudra au moins deux décennies pour être pleinement opérationnels. C’est pourquoi l’urgence est de décider le lancement d’au moins 6 EPR, capables de produire beaucoup d’électricité sur un petit nombre de sites, pour renouveler le parc nucléaire à la fin des années 2030.

Pour autant, les besoins en électricité décarbonée vont être tellement énormes qu’il ne faut écarter aucune technologie pour le futur. Les SMR peuvent répondre aux attentes de certains pays soucieux de limiter leurs émissions de CO2 et qui veulent remplacer les énergies fossiles par des moyens décarbonés et pilotables. Les petits réacteurs modulaires peuvent répondre à ce besoin.

Progressistes : Êtes-vous favorable au recyclage des combustibles nucléaires ?

F.R. : Oui, bien sûr. L’économie de matières naturelles est une belle perspective. Cela suppose de maintenir un effort industriel dans une filière où la France dispose encore d’une certaine « avance » que bien des pays voudraient nous voir perdre… La France maîtrise l’ensemble de la chaîne de valeur de la production nucléaire, dont le retraitement du combustible. C’est un atout pour notre indépendance énergétique.

Notre avancée vers l’économie circulaire dans le nucléaire doit d’ailleurs être partagée internationalement.

Progressistes : Faut-il maintenir le projet Cigéo de stockage des déchets nucléaires en profondeur ?

F.R. : Pour l’instant, l’enfouissement en couche géologique profonde est reconnu mondialement comme la seule solution viable pour la gestion de très long terme des déchets nu­cléaires de haute activité et à vie longue. Le PCF soutient cette solution si toutes les garanties sont données d’une maîtrise publique. Nous défendons également la réduction de la production de déchets nucléaires dans le mix énergétique futur, sans parler de la sortie de l’armement nucléaire.

Ce projet a une durée d’exploitation de plus d’un siècle. Sa conception doit donc être adaptable à toutes les évolutions envisageables de l’utilisation de l’énergie nucléaire et aux progrès scientifiques et technologiques qui pourraient intervenir sur une période aussi longue. L’effort de recherche entrepris dans le laboratoire souterrain de Bure doit continuer au-delà de la mise en exploitation. Nous devons préparer des solutions techniques innovantes dans Cigéo, des solutions qui permettront d’améliorer la sûreté du stockage.

Il faut insister sur un point. Même si la France arrêtait du jour au lendemain tous ses programmes nucléaires, ce projet resterait indispensable. Le stockage des déchets devra être assuré sur la très longue durée et dans le respect absolu des règles de sûreté. Il revient à la puissance publique de garantir les caractéristiques techniques et financières d’un tel projet. Elle devra confirmer qu’elle en garde la maîtrise. La sécurité dans le nucléaire, dans le traitement des déchets ne doit pas dépendre des logiques de rentabilité ou de profit. Ces logiques sont à l’opposé des exigences de sécurité et de sûreté dont la filière nucléaire a besoin.

En 2006, les élus communistes ont qualifié d’« avancée » la loi du 28 juin 2006 qui définit les conditions de création de Cigéo et pose le principe de sa réversibilité. Il ne serait pas responsable de reporter à plus tard notre choix sur la gestion finale des déchets. Stocker en profondeur les déchets dont la dangerosité ne diminuera pas et qui ne sont pas valorisables est la solution la plus responsable. Elle permet, entre autres, de limiter la charge transférée aux générations futures. C’est en ce sens qu’en 2016 les groupes communistes au Sénat et à l’Assemblée nationale ont apporté leur soutien à la loi sur la réversibilité. Les générations successives ont donc la possibilité soit de poursuivre la construction puis l’exploitation des tranches successives d’un stockage, soit de réévaluer les choix définis antérieurement et de faire évoluer les solutions de gestion. Le PCF a déposé un cahier d’acteur pour le projet Cigéo ainsi que pour le plan national de gestion des matières et des déchets radioactifs, le PNGMDR.

Progressistes : Quelle réforme préconisez-vous pour l’ARENH, l’accès régulé à l’énergie nucléaire historique ?

F.R. : Nous souhaitons la nationalisation d’EDF avec monopole sur la production et la distribution de l’électricité pour le retour d’un vrai service public de l’énergie, ce qui découlera mécaniquement de la suppression du mécanisme de l’ARENH. Nous avons fortement combattu la loi NOME, qui a instauré ce mécanisme. Nous étions également farouchement opposés au nouveau tarif de l’électricité comprenant une part du prix du marché, qui par nature est très volatil : c’est à cause de cette composante qu’aujourd’hui nous ne maîtrisons plus réellement le tarif de notre électricité. Aussi, nous pensons qu’il faut revenir à un prix du kilowattheure calculé sur le coût réel de la production, du transport et de la distribution.

Progressistes : Faut-il revoir la PPE, la programmation pluriannuelle de l’énergie, qui prévoit la fermeture des 14 réacteurs à horizon 2035, dont Fessenheim ?

F. R. : Il y a deux éléments de contexte très importants. Premièrement, il n’est pas acquis que les réacteurs de 900 MW soient prolongés au-delà de 50 ans. Deuxièmement, les EPR2 ne pourront probablement pas diverger avant 2035. Donc la fermeture de réacteur sans impératif de sûreté est un non-sens écologique et économique. Il faut supprimer cet impératif de fermeture et revoir la PPE.

Le PCF s’est toujours opposé à la fermeture de la centrale de Fessenheim : c’est une erreur sociale, économique, industrielle et environnementale. Ce gâchis a pour origine un choix arbitraire fait par François Hollande pour obtenir un accord électoral avec EELV lors de la présidentielle de 2012. La France a fait le choix de se passer d’une puissance de 1 800 MW sans qu’aucune source pilotable de remplacement n’ait été mise en service. C’est une erreur que nous condamnons.

Progressistes : Quelle part d’électricité nucléaire faudrait-il avoir dans le mix électrique à horizon 2050 ?

F.R. : Pour un parti politique, c’est difficile de se projeter et de l’estimer dès à présent. Il y a plusieurs paramètres inconnus qui alimentent un débat scientifique et technique très riche.

Disons d’abord que si la France a peut-être eu à certains moments une part d’électricité nucléaire un peu trop importante, il est clair qu’au niveau européen il n’y en a pas eu assez. Cela confère à la France un avantage, qu’elle a intérêt à maintenir et pour cela engager les efforts nécessaires, notamment sur le plan industriel. Une planification industrielle s’appuyant sur des programmes à long terme doit permettre aux entreprises de biens d’équipement et à leurs sous-traitants d’investir, de former des salariés qualifiés.

Examinons ensuite certains scénarios proposés par les scientifiques et les professionnels du secteur. Le scénario no 3 de Réseau de transport d’électricité (RTE) prévoit la construction de 14 tranches, mise sur la construction de SMR, retarde la fermeture des réacteurs prévus dans la PPE et prolonge certains réacteurs au-delà de 60 ans. Finalement, avec ce scénario nous atteignons une part du nucléaire de 50 % dans le mix électrique pour une consommation d’électricité de 645 TWh/an, soit + 36 % par rapport à 2019. C’est une hausse modérée, alors que pour la même période l’Allemagne envisage une augmentation de 70 % et le Royaume-Uni de 80 %. Ce scénario est jugé insuffisant par d’autres scientifiques. D’ailleurs, les académies des sciences et des technologies ainsi que des associations ayant de fortes compétences scientifiques et techniques ont abouti à des scénarios où la production du mix électrique avoisine 900 TWh en 2050, soit presque le double de la consommation de 2019, avec un pourcentage du nucléaire qui atteint 80 %. Il y a donc un débat scientifique et technique.

La conclusion que nous en tirons est que RTE doit prolonger son étude en envisageant plus de consommation et plus de nucléaire, en concertation avec les académies et les associations compétentes.

Pour avancer dans ce débat, et trouver des solutions techniques aptes à concilier préservation de l’environnement et satisfaction des besoins, nous voulons donner une puissante impulsion à la recherche. Dans le domaine du nucléaire civil, nous ciblons notamment les surgénérateurs. Cet effort de recherche permettra de mettre au point des solutions technologiques répondant aux critères écologiques (décarbonations, dépollutions) et sociaux (bas prix de l’énergie pour tous les usagers, anticipation et planification des emplois). Elle devra concerner tous les modes de production d’électricité décarbonée (renouvelables, nucléaire de fission de 3e génération, mais aussi et surtout de 4e), comme leur interaction avec le réseau (stockage, pilotage…).

En l’état actuel, plusieurs scénarios sont sur la table. Nous les distinguons. Seuls sont crédibles ceux qui auront une production d’énergie en corrélation avec la réponse aux besoins de notre pays, avec la nécessaire réindustrialisation, avec la forte hausse de notre consommation d’électricité en raison des transferts d’usage à opérer.

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