Dans les pas de l’école soviétique d’échecs. L’école soviétique victime d’une tentative de parricide, Taylan Coskun*

« Je ne crois pas en la psychologie, je crois aux bons coups.  », Robert James Fischer, dit Bobby Fischer

*Taylan Coskun, membre du comité de rédaction de Progressistes

En 1948, le très communiste Mikhaïl Botvinnik, le Patriarche, inaugura une longue chaîne de champions du monde soviétiques, puis postsoviétiques. Cette chaîne de soixante ans a été interrompue une seule fois : un États-Unien battit les uns après les autres les joueurs formant le fleuron de l’école soviétique. En 1972 à Reykjavik, ce joueur, Bobby Fisher, a ravi le titre de champion du monde à Boris Spassky. Le lecteur curieux peut trouver dans la presse de l’époque les commentaires sur ce « match du siècle ». Il apprendra beaucoup sur ce que cet événement a représenté en pleine guerre froide : « la victoire du monde libre contre le régime totalitaire de derrière le rideau de fer », « l’exploit d’un génie solitaire », « le courage individuel qui surmonte la résistance collective et apeurée des joueurs à la grise mine », etc. Les poncifs ont la peau dure !

Derrière ces discours, quelques éléments que l’on passe d’ordinaire sous silence : Bobby Fisher, personnalité inclassable, eut une vie tourmentée, entre éclairs de génie et accès de folie. Il était traversé de contradictions : tour à tour anarchiste de droite, voire d’extrême droite, tenant des propos antisémites, défiant son gouvernement, fustigeant ses compatriotes (« incapables de lire des livres et qui préfèrent rester avachis devant la télévision »). Il fut déchu de sa nationalité pour avoir, au mépris de l’embargo et de l’interdiction états-unienne, disputé un match retour avec Spassky en 1992 dans ce qui fut la Yougoslavie.

Très jeune, il apprit le russe pour lire les publications échiquéennes paraissant en URSS : aussi les travaux de l’école soviétique irriguèrent sa carrière. Il côtoya durant les années 1950-1960 les meilleurs joueurs soviétiques, ces adversaires qu’il admirait. Il tissa des relations d’amitié avec certains d’entre eux, d’abord avec le Magicien de Riga, le flamboyant Mikhaïl (« Micha ») Tal, qui battit régulièrement le jeune Bobby, au point qu’un jour Tal, à titre d’autographe, signa du nom de Robert Fisher en disant : « J’ai battu tellement de fois Bobby, que j’ai droit à sa signature ! ».

Et avec Boris Spassky, qu’il battit pour le titre de champion du monde, Fischer avait des relations d’amitié et de respect mutuel. On se rappelle la fameuse 6e partie de leur match à Reykjavik : à la fin du jeu gagné par Fisher avec style, Spassky, d’une grande élégance, se leva et joignit ses applaudissements à ceux du public. Comme « acte servile à l’égard du régime de terreur communiste »…

Au vrai, les joueurs soviétiques, loin de l’image de robots sans âme ni personnalité que la presse de l’époque et d’aujourd’hui a tendance à exploiter, étaient des personnalités singulières, chacun ayant un style propre, une vive intelligence et un esprit d’indépendance. Ils ont pratiquement formé Robert Fischer qui, à son tour, a contribué à leur progression, en les poussant à dépasser leurs limites afin de lui faire face. C’est une grande histoire d’émulation plutôt que de concurrence.

Parce qu’il était de fait un enfant spirituel et un héritier du Patriarche, je qualifierais la victoire de Fischer contre l’école soviétique de « tentative de parricide ». D’ailleurs, lui-même n’y a pas survécu : il a disparu des tournois après sa victoire.

Il a évité de remettre en jeu le titre du champion du monde face à la star soviétique montante de l’époque, Anatoli Karpov, qui eut donc droit au titre par forfait de l’adversaire. Aussi, pour conquérir la légitimité du champion du monde, il lui fallut gagner plus de tournois internationaux que tous ses prédécesseurs réunis. Ainsi, après cette épreuve en forme de tragédie grecque, l’école soviétique a poursuivi son histoire.

Et aujourd’hui l’actuel champion du monde, Magnus Carlsen, a décidé qu’il ne remettra pas en jeu son titre – comme Fischer l’a fait en son temps – contre son adversaire russe, Ian Nepomniachtchi.

À suivre…

SAUREZ-VOUS JOUER COMME UN CHAMPION DU MONDE?
Voici quelques positions issues du « match du siècle » entre Fischer et Spassky.

La fin de la fameuse 6e partie. Comment Bobby
Fischer, qui a les Blancs, joue et gagne?

Fischer, avec les Noirs, surprend Spassky
et gagne. Comment ?

Réponse : 1 T×f6 (Trouvez la suite.)
Réponse : 1… – F×a4

Une réflexion sur “Dans les pas de l’école soviétique d’échecs. L’école soviétique victime d’une tentative de parricide, Taylan Coskun*

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