L’ESR aujourd’hui : une précarité organisée, Quentin Pénichon*

À l’abandon et laissée à son propre sort, la jeunesse étudiante en France est la grande sacrifiée des dernières politiques libérales. Elle subit des précarités multiples : de revenu, de logements, de santé ou concernant le droit d’étudier dans la filière de son choix. L’ESR (enseignement supérieur et recherche) concerne une part non négligeable de la jeunesse en France.

*QUENTIN PÉNICHON est secrétaire à l’organisation de l’Union des étudiant-e-s communistes.

Avec 2,7 millions d’étudiants et d’étudiantes, c’est près de 48 % des 18-25 ans qui sont en études supérieures. Historiquement, l’ESR n’a pas toujours représenté une part aussi importante de la jeunesse. Ce taux résulte d’un processus de massification de l’enseignement supérieur, laquelle a abouti à des mesures politiques de diversification géographique et sociale.

En effet, l’ESR a réellement commencé à se massifier durant les années 1960, lorsque la population étudiante a été multipliée par 5. Une des conséquences a été un développement des universités extra-muros, s’accompagnant également d’un développement des universités « nouvelles » et de la création de plusieurs centaines d’IUT.

« il n’existe que 170 000 logements CROUS pour 2,7 millions d’étudiants, un ratio ridiculement bas qui empêche une mobilité des étudiants entre les lieux d’enseignement supérieur »

UN SYSTÈME D’ENSEIGNEMENT SUPÉRIEUR ABANDONNÉ

Si la massification de l’ESR a été accompagnée par des mesures permettant une diversification géographique et sociale de l’enseignement supérieur, peu de politiques ont été menées pour répondre à une détresse étudiante toujours plus importante.

De fait, il existe aujourd’hui un manque criant de personnel éducatif au sein de l’enseignement supérieur, ce qui est un obstacle à une formation de qualité dans l’ensemble du territoire national. Cela est à coupler avec un manque de place au sein même des formations, ce qui ne répond absolument pas à l’augmentation encore bien présente de la population étudiante. Que dire encore du logement étudiant grandement défaillant, ne représentant que 170 000 logements pour 2,7 millions d’étudiants ?

Plutôt que de mener des politiques d’aide à la formation, les gouvernements libéraux successifs ont mené des attaques contre le service public de l’enseignement supérieur. Ainsi, nous avons pu assister à une hausse des frais d’inscription touchant l’ensemble des étudiants. Les plus touchés étant les étudiants étrangers, dont l’inscription en licence équivaut à 2 770 €. Nous assistons également, avec Parcoursup, à une accentuation de la sélection à l’entrée de l’université ou encore au sein même du parcours universitaire avec la sélection en master.

Ces politiques portent des conséquences néfastes pour les étudiants et étudiantes. D’une part, la qualité de la formation est grandement dégradée par un manque d’investissement dans l’ESR. D’autre part, ce manque d’investissement couplé au désir de rendre élitiste l’enseignement supérieur ne permet pas de réduire la précarité étudiante, il la renforce même.

UNE PRÉCARITEÉ INSTALLÉE AVANT LA CRISE

La précarité des étudiantes et des étudiants n’est pas nouvelle ; elle concerne un grand nombre de domaines, dont le logement, l’alimentation ou encore le matériel. Cette précarité s’est vue renforcée par la situation catastrophique qui a atteint de plein fouet le milieu étudiant, tandis qu’aucune réelle mesure n’a été prise pour assurer aux étudiants et étudiantes un accès à une formation de qualité sans qu’ils aient à se soucier prioritairement de leurs besoins de subsistance.

Bien avant la crise sanitaire, les politiques libérales avaient fait « exploser » la précarité étudiante : en 2018, ce sont 20 % des étudiants qui vivaient en dessous du seuil de pauvreté. De plus, la moitié des étudiants et étudiantes ne pouvait subvenir à leurs besoins primaires. Un chiffre considérable quand on sait l’importance de la formation dans notre société. Cela a pour conséquence un renforcement des inégalités dans le suivi des formations, notamment par le biais du salariat étudiant : pour suivre des études, 1 étudiant sur 2 se trouve dans l’obligation de se salarier pour subvenir à ses besoins. Or le salariat étudiant est la première source d’échec dans l’enseignement supérieur, l’étudiant en question ne pouvant se consacrer à 100 % à la réussite de sa formation.

Cette recherche d’un revenu incertain est à mettre en parallèle avec la précarité du logement. Nous l’avons dit, il n’existe que 170 000 logements CROUS pour 2,7 millions d’étudiants, un ratio ridiculement bas qui empêche une mobilité des étudiants entre les lieux d’enseignement supérieur. Le logement a un coût et le peu de logements CROUS existant ne permet pas de loger l’ensemble des étudiants et étudiantes pour un loyer abordable.

Ces formes de précarité ont pour conséquence une précarisation de la formation elle-même, renforcée par les politiques libérales menées contre l’ESR. Le manque d’investissement dans le CROUS, le manque de personnel, d’infrastructures ou encore de places sont autant de facteurs menant à une précarisation de nos formations.

UNE PRÉCARITÉ ÉTUDIANTE EXACERBÉE PAR LA CRISE SANITAIRE

Bien que la précarité existât avant la crise sanitaire, cette dernière est venue l’aggraver et a mis au jour, si besoin était, la situation catastrophique dans laquelle se trouvent les étudiants et étudiantes.

D’une part, la faiblesse du revenu s’est fait grandement ressentir. Alors que 20 % des étudiants et étudiantes vivaient déjà en- essous du seuil de pauvreté, 37 % de ceux-ci ont vu leur revenu baisser. Et pour cause, ce sont des milliers d’étudiants qui ont perdu leurs boulots estivaux ou annuels. La conséquence s’est vite manifestée : les demandes d’aides d’urgence au CROUS ont augmenté de 40 % sur la période de la crise sanitaire.

La mise en place des cours en distanciel durant une grande partie de l’année a également accentué les inégalités dans le suivi des études. En effet, tous les étudiants ne sont pas logés à la même enseigne ; certains n’ont même pas accès à une connexion internet stable ou encore à un matériel adéquat pour suivre correctement les cours.

Ces raisons ont poussé à un décrochage massif des étudiants et étudiantes durant la crise sanitaire ; en effet, 1 étudiant sur 6 a décroché durant cette période, soit parce qu’il n’avait pas les moyens de suivre les cours de manière régulière, soit parce qu’il s’est trouvé dans l’obligation d’arrêter les études pour travailler, et donc subvenir à ses besoins.

LA DÉTRESSE PSYCHIQUE, UNE PRÉCARITÉ PARTICULIÈRE

Par ailleurs, cette précarité des étudiants et étudiantes a été couplée à une précarité psychique. La mise en place des cours en distanciel a en effet eu pour conséquence d’isoler une partie importante de la population étudiante. Additionné à une précarité du revenu grandissante, nombre d’étudiants et d’étudiantes se sont retrouvés dans une détresse psychique importante. Durant la crise sanitaire, ce sont pas moins de 70 % des étudiants et des étudiantes qui se considèrent en mauvaise santé, voire en très mauvaise santé. Ces données vont même jusqu’à établir que 20 % d’entre eux ont été dans un état dépressif et/ou suicidaire.

Malgré ces cris d’alarme, peu de mesures ont permis de pallier la situation en matière de détresse psychologique. Encore une fois, les politiques libérales menées par les gouvernements successifs ont été marquées par une raréfaction des investissements dans les services de santé et de loisirs à destination des étudiants et des étudiantes. La conséquence directe de ces politiques est la difficulté d’accès aux soins des étudiants et étudiantes ; que ce soit à cause du manque de personnel et d’infrastructures ou bien à cause de trop faibles revenus, 33 % des étudiants renoncent aux soins pour des raisons financières.

LA NÉCESSITÉ D’UN ENSEIGNEMENT SUPÉRIEUR OUVERT À TOUS

Ces constatations portent en elles l’exigence d’agir concrètement afin de modifier en profondeur l’ESR, dans l’objectif de répondre aux défis actuels. Pour ce faire, il faut se doter d’un nombre important de propositions visant à pallier les difficultés rencontrées par les étudiants et étudiantes.

Tout d’abord, il est important de financer efficacement l’enseignement supérieur dans son ensemble. Ce financement permettra la construction de nouvelles infrastructures afin de pouvoir accueillir plus de jeunes. Il permettra également de recruter plus de personnels afin de garantir un encadrement efficace de l’ESR.

Les CROUS ne doivent pas non plus être délaissés. La gestion catastrophique de la crise sanitaire qui a frappé de plein fouet l’enseignement supérieur nous montre l’importance d’avoir à notre disposition un système d’aide sociale efficace. Ainsi, un financement plus important des services du CROUS permettra de réduire, en partie tout au moins, la détresse des étudiants et étudiantes.

Il est important aussi de s’engager dans la construction de davantage de logements à destination des étudiants et étudiantes, afin de répondre à leur mobilité, toujours plus accrue, mais également pour loger la population étudiante à moindre coût.

Enfin, la création d’un revenu étudiant, fixé à un niveau supérieur au seuil de pauvreté, doit permettre à chacun et chacune d’étudier dans des conditions dignes, sans être perturbé par des soucis pécuniaires. Celui-ci, financé par le budget de l’État et par la Sécurité sociale, sera également fixé en fonction des conditions de vie de l’étudiant (lieu de vie, type de logement, etc.). Par conséquent, une part fixe de 850 € sera mise en place, laquelle pourra être augmentée en fonction de la situation de chacun.

Il est urgent de pouvoir répondre de façon pertinente aux difficultés de l’enseignement supérieur et de la recherche afin de se doter d’une jeunesse formée et compétente pour relever les défis de demain.

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