L’espace doit rester un bien commun, Hélène Dupont*

*Hélène Dupont est rédactrice en chef adjointe de Progressistes

Le 20 juillet 2021, Mary Wallace, dite «Wally Funk », peut enfin réaliser son rêve : invitée par Jeff Bezos, qui réalise là un excellent coup médiatique, elle participe au vol spatial de la compagnie de tourisme spatial Blue Origin. Un bonheur longtemps attendu pour une femme au parcours exemplaire, ayant réussi haut la main les tests d’aptitude pour participer aux vols spatiaux de la NASA dans les années 1960, avant que le programme auquel elle participait ne soit interrompu, réservant l’espace aux astronautes masculins. C’est vingt ans plus tard que la NASA enverra, enfin, une femme, Sally Ride, dans l’espace.

Ce vol est également l’aboutissement, exceptionnel, du travail et de l’engagement de nombreux chercheurs, ingénieurs, techniciens, ouvriers, qui tous réussissent l’exploit de rendre possibles des vols spatiaux que l’on nous présente aujourd’hui comme « démocratisés ».

Pourtant, et au-delà de la prouesse technique impressionnante et de la réjouissante revanche d’une pionnière, ce succès collectif prend une saveur douce-amère. La finalité d’un vol spatial est-elle de réaliser les ambitions de quelques-uns, qu’ils soient immensément riches ou extrêmement chanceux, et de faire de l’espace un énième champ de profit pour quelques entreprises privées ?

Lorsque, au XXe siècle, Wally Funk se pressait sur les rangs du départ, c’était dans le cadre de missions qui n’avaient rien de récréatif, et c’est encore le cas pour les missions financées, pensées et réalisées par les agences spatiales, qu’il s’agisse de la NASA ou de l’Agence spatiale européenne : explorer l’espace, c’est faire progresser la science, développer les technologies, accroître, le temps d’une mission puis longtemps après l’atterrissage, la somme des connaissances humaines.

Bien sûr, développer des vols commerciaux va contribuer à démocratiser certaines technologies et, peut-être, à mettre en lumière la recherche spatiale auprès d’un plus grand nombre, suscitant des vocations bienvenues. Il n’en ressort pas moins que ce nouveau terrain de jeu accaparé par les ultrariches pose question (rappelons que le prix d’un vol touristique d’une heure débute à 200 000 € € pour atteindre plusieurs millions !) . D’autant que l’impact environnemental de cette appropriation de l’espace par quelques entreprises privées est à contre-courant des efforts indispensables pour la préservation du climat, ne serait-ce qu’en termes de bilan carbone. Le rêve de quelques-uns coûte donc bien cher à tous !

Alors que le secteur des vols privés touristiques se développe, et que l’on peut se sentir démuni face à cette prédation incontrôlée du bien commun que doit rester l’espace, il est grand temps de revaloriser les financements de l’Agence spatiale européenne : elle dispose d’une somme remarquable d’expériences et d’expertises qui, elles, seront mises au profit du plus grand nombre. Renforcer ses moyens, c’est contribuer à préserver une voie légitime et nécessaire sur le devenir de l’exploration spatiale.

C’est une ambition commune, assortie des moyens financiers nécessaires, qui nous permettra de nous réjouir, cette fois sans arrière-pensée, des succès à venir des femmes et des hommes appelés à évoluer dans l’espace. Les missions spatiales conjuguent science de haute volée et imaginaire foisonnant, faisons en sorte que l’intérêt suscité par ces quelques vols touristiques très médiatisés remette en évidence le rôle indispensable des agences spatiales intergouvernementales.

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