Biodiversité et néocolonialisme «vert», Amar Bellal*

*Editorial par Amar Bellal, rédacteur en chef de la revue Progressistes

Comme chaque année, le rapport du WWF sur la perte de biodiversité nous alerte sur le chiffre spectaculaire de 60 % des espèces disparues depuis 1970. Mais de quoi parle-t-on vraiment ? Ce chiffre est-il vraiment crédible ou a-t-il besoin d’être précisé, sachant qu’il y a couramment confusion entre les termes « espèces animales » et « populations d’animaux » ? On peut observer en effet une chute importante de population – par exemple les mésanges ou même les moineaux en France – sans pour autant qu’il s’agisse de disparition d’espèce. Ce point est important, car une disparition pure et simple, si elle survient à l’échelle de la planète, est irréversible : on n’en est pas encore aux exploits génétiques du film Jurassik Park qui permettraient de ressusciter une espèce disparue. Ainsi, quand on parle de « 60% des espèces disparues depuis 1970 », chiffre repris dans beaucoup de médias, il s’agit en réalité pour une bonne part de diminution de populations d’animaux dont la plupart ne sont pas menacés de disparition. Certes,le rythme de disparitions d’espèces actuellement est plus important que lors des dernières extinctions de masse qu’a connues la planète dans le passé,et doit nous alarmer, mais on est encore loin d’atteindre ce taux de disparitions. Et tout cela reste un constat malheureusement provisoire : avec une planète à + 3 C, et même + 4 °C, de réchauffement global, et en rajoutant quelques décennies de pollutions supplémentaires des sols, de l’air et du milieu aquatique, avec l’acidification et le réchauffement des océans, ce chiffre peut effectivement être atteint d’ici à la fin du siècle.

Revenons au problème plus spécifique de la baisse des populations d’animaux en lien avec la pauvreté. Quand dans un pays d’Afrique ou d’Asie la population des êtres humains est multipliée par 3 ou 4 depuis 1970, il n’est pas étonnant que la nature recule et que les populations d’animaux, elles, diminuent. (On a connu cela en Europe, qui était recouverte de forêts il y a quelques siècles.) Et c’est en partie tout à fait normal. Mais s’ajoute à ce phénomène la pauvreté de ces pays, avec l’incapacité de financer la construction d’équipements modernes réduisant la pollution : systèmes d’épuration d’eau, logements salubres remplaçant des bidonvilles, énergie moderne autre que la combustion du bois. La pauvreté est un facteur aggravant : quand on est dans une situation de survie, le problème de la pollution devient secondaire. On peut et on doit veiller bien sûr à ce que cette diminution de populations d’animaux ne se transforme pas en phénomène massif aboutissant à la disparition d’espèces, par la création de parcs naturels, des dispositifs modernes d’aménagement, des mesures de conservation, etc., mais la lutte contre la pauvreté reste incontournable.

Gardons-nous donc de leçons déplacées et faciles sur la biodiversité qui pourraient s’apparenter à du mépris vis-à-vis des habitants de ces pays qui sont légitimement en plein développement. Il est normal qu’il y ait moins de girafes ou de lions dans des zones entières en Afrique. Qui accepterait en France que des loups puissent encore rôder autour de nos habitations? Accepterions-nous de revenir à un pays couvert à 90 % de forêt, et ainsi réduire nos zones d’habitation et nos surfaces agricoles ? De plus, on a tendance à mettre dans le même sac la déforestation due à des plantations d’huile de palme ou de soja, ou à tout autre projet largement contestable, et la nouvelle donne démographique dans le monde qui fait que, mécaniquement, il y a moins d’animaux car l’habitat s’étend. Omettre de parler de tous ces aspects, ainsi que du légitime développement de ces pays, c’est défendre l’idée que la préservation de la nature se ferait au détriment des hommes eux-mêmes et de la satisfaction de leurs besoins. Ce serait faire preuve d’une forme de néocolonialisme, « vert » en la circonstance.

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