5G, anti-5G: deux professeurs d’université répondent à toutes vos questions

La version originale de cet article de Mathieu Tamigniau est disponible sur le site de la chaîne de télévision généraliste belge RTL-TVI :
https://www.rtl.be/info/vous/temoignages/5g-anti-5g-deux-professeurs-d-universite-repondent-a-toutes-vos-questions-1213684.aspx

Une première antenne de télécommunication a été brûlée dans le Limbourg il y a quelques jours. Elle est l’aboutissement du succès exponentiel des campagnes « anti-5G » sur internet, qui ont même réussi à impliquer l’épidémie de coronavirus. Il était temps d’évoquer la future norme de télécommunication mobile avec la communauté scientifique. Que sont les ondes de la 5G ? Ont-elles un effet sur notre santé ? Quelles sont les différences avec la 4G ? D’où viennent les craintes d’une partie de la population ?

8 ans après le déploiement de la 4G, la 5G s’apprête à lui succéder. Elle permettra des vitesses de téléchargement et de chargement plus élevées, elle aura aussi d’autres champs d’application dépassant l’accès à un internet sans fil et rapide à partir de nos smartphones.

Mais depuis quelques jours, sur les réseaux sociaux, nous voyons apparaître des groupes, des collectifs, des pétitions, des montages vidéo, qui évoquent les dangers de la 5G sur l’homme et sur l’environnement. Beaucoup d’informations sont fausses ou sans preuve, certaines sont vraies. Dès lors, vous êtes nombreux à vous poser des questions sur cette nouvelle norme de télécommunication.

« Nous sommes tous en danger face à cette 5G ! Nous sommes des milliards face à quelques centaines de géants et nous n’avons pas encore pu nous faire entendre car nos modes de diffusion sont bafoués… », nous a écrit Violette via le bouton orange Alertez-nous le 10 avril. Elle a joint un lien vers une vidéo sur YouTube baptisée ‘Apocalypse 5G’. Des informations liant l’épidémie de covid-19 au déploiement de la 5G ont aussi émergé. « Est-il possible que le placement des antennes 5G dans le monde puisse être la cause d’un plus grand pourcentage de décès ?« , nous a demandé Julie le 7 avril.

On s’est dit qu’il était temps de tirer les choses au clair, avec l’aide de deux scientifiques. Philippe De Doncker, ingénieur civil physicien de l’ULB, s’est spécialisé dans les ondes des télécommunications. Il travaille actuellement à la Faculté des Sciences appliquées de l’Ecole Polytechnique de Bruxelles. Il nous expliquera ce que sont les ondes, et leur impact sur l’environnement.

Nicolas Van Zeebroeck est enseignant à la Solvay Brussels School of Economics and Managment, et spécialisé dans les télécommunications. Il nous parlera des différences entre les 2/3/4G et la 5G.

Pour être tout-à-fait transparent, et c’est important car les médias généralistes (voir plus bas) sont parfois accusés d’être de mèche avec les politiques et l’industrie pour faire accepter le déploiement de la 5G, je me suis également entretenu avec un ingénieur responsable des développements du réseau d’un opérateur. Il a tenu à rester anonyme et m’a éclairé sur certains aspects purement techniques.

Où en est la 5G en Belgique ?

Avant de résumer nos interviews avec ces deux experts, évoquons les bases et faisons le point sur l’état du déploiement de la 5G dans notre pays. La situation est un peu chaotique et contribue sans doute à la méfiance des citoyens. Accrochez-vous, il faut suivre.

En Belgique, c’est l’IBPT (Institut belge des services postaux et des télécommunications) qui gère le « spectre radio« . Un peu comme des aiguilleurs du ciel qui gèrent l’espace aérien belge et ceux qui veulent l’utiliser, l’IBPT est responsable de ceux qui veulent utiliser telle ou telle fréquence (qui s’exprime en mégahertz, MHz ou gigahertz, GHz) pour émettre des signaux, donc pour faire transiter des informations (des appels vocaux, des données numériques petites ou grandes, la ‘radio’, etc…) via des antennes.

Ce sont les Régions qui gèrent les risques liés aux ondes

Comme les niveaux de pouvoirs sont éclatés en Belgique depuis plusieurs années, il s’avère que « les risques liés aux rayonnements non ionisants (donc les fréquences d’ondes qui n’ont rien de radioactif, NDLR) relèvent de la compétence des Régions en matière de protection de l’environnement« , précise le porte-parole de l’IBPT, Jimmy Smedts.

Une norme internationale

On parle de ‘normes de rayonnement’ pour encadrer le déploiement du matériel de télécommunication mobile. L’Organisation mondial de la santé (OMS) fait confiance aux études de l’institut scientifique indépendant ICNIRP (International Commission on Non-Ionizing Radiation Protection) basé en Allemagne. Cet institut estime que les ondes sont sans aucune conséquence sur l’environnement si la puissance du matériel qui les émet est limitée à 41 V/m (soit volt par mètre) sur la bande des 900 MHz (les autres bandes ont d’autres limites).

Une norme régionale plus stricte

En Belgique, les Régions, qui sont donc responsables, ont décidé d’imposer des normes nettement plus strictes. Exemple: 20,58 V/m en Flandre (voir les détails), seulement 3 V/m en Wallonie (uniquement si l’antenne est placée dans une zone habitée, voir l’explication) et 6 V/m à Bruxelles (voir les détails).

Ces normes sont complexes à interpréter. Mais ce qu’il faut retenir, c’est que le matériel 5G devra s’intégrer dans les installations existantes via des antennes supplémentaires (voir plus bas). Et que donc, la 5G sera facile à déployer en Flandre, un peu moins facile dans certaines villes de Wallonie, et impossible sans changer les règles à Bruxelles (ce qui avait déjà été le cas avec la 4G à l’époque).

Impact de l’absence de gouvernement

L’IBPT prépare le terrain législatif depuis plusieurs années au sujet de la 5G. « La loi doit changer, on doit modifier le spectre ; après il y a des arrêtés royaux qui donnent des spécifications aux opérateurs (comme l’obligation de couvrir un tel pourcentage du territoire ou de la population)« , explique le porte-parole. Mais vu la situation politique de notre pays (on n’a plus vraiment de gouvernement de plein exercice depuis le départ de la N-VA en décembre 2018, sans parler de l’épidémie de coronavirus), « le dossier est bloqué au niveau du Comité de concertation » (qui rassemble responsables fédéraux et régionaux) car « tous les aspects télécoms doivent être concertés avec les Régions« . En deux ans, donc avant la chute du gouvernement, « aucun accord n’a pu être trouvé« , notamment à cause d’un problème de répartition des recettes (car oui, les opérateurs paient pour utiliser les nouvelles bandes de fréquence).

Solution temporaire pour un premier déploiement de la 5G

Cependant, « comme il y a une date limite pour la mise en service de nouvelles fréquences de télécommunication imposée par l’Europe » et « pour éviter que la Belgique ne prenne trop de retard », « on a un peu regardé pour voir ce qu’on pouvait faire » dans le respect de la loi. Et l’IBPT a opté pour une « attribution de droits d’utilisation provisoires qui permettraient un premier déploiement de la 5G » (voir les détails). Cette procédure est en cours.

Initiative de Proximus qui remplace des antennes 3G par des antennes 5G

Tout ça n’a donc rien à voir avec l’initiative récente de Proximus, qui annonçait fin mars, à la surprise générale, le déploiement de la 5G. « En fait, ils utilisent les fréquences de la 3G pour y mettre du matériel 5G« , explique le porte-parole de l’IBPT. Ils n’avaient pas besoin de l’accord de l’IBPT pour ce faire. « Mais ça veut dire qu’ils ne peuvent plus utiliser à 100% cette bande pour la 3G« , dont le signal a dû baisser en qualité. « Cependant, l’installation de ce matériel s’est fait dans le respect des normes de rayonnement » dont on vient de parler, vu qu’ils ont, pour faire simple, échanger une antenne 3G contre une antenne 5G.

Au passage, vu le contexte actuel (méfiance envers la 5G + coronavirus), le coup de communication de Proximus n’a pas plu à certains bourgmestres qui, sans doute suite à la pression d’une partie de la population (ou par pure démagogie…), ont demandé à Proximus d’éteindre ces antennes (voir les détails, mais la liste s’allonge tous les jours). Ils ajoutent donc leur grain de sel dans un processus décisionnel déjà très complexe. 

Vous l’avez compris: la 5G n’arrivera donc pas en Belgique, de manière globale et concertée, avant 2021.

 

Schéma présentant les différents types du spectre électromagnétique, dont font partie les ondes radio utilisées pour la 5G

 

Que sont les ondes des télécommunications mobiles ?

Rentrons dans le vif du sujet avec Philippe De Doncker, de la faculté des sciences appliquées de l’Université Libre de Bruxelles (ULB). A la base de toute la polémique sur les effets sanitaires et environnementaux de la 5G, il y a les ondes.

« Les antennes des stations de base de tous les systèmes de télécommunication sans fil émettent effectivement des ondes, qui sont des champs électriques qui se propagent dans l’air, dans l’espace autour de l’antenne et jusqu’au récepteur, donc jusqu’à l’utilisateur« , explique le professeur.

Ces champs électriques parviennent à transmettre de grandes quantités d’informations (une vidéo en haute définition, par exemple). « Ces ondes sont des signaux qui varient de façon sinusoïdale au cours du temps, à une certaine fréquence (ce sont les gigas ou mégas Hertz du spectre dont on a parlé). En modifiant ou en modulant ces sinusoïdes, il est possible de transmettre de l’information, comme on le fait depuis des décennies sur la radio FM, par exemple« .

« Le récepteur« , par exemple un smartphone via son modem 5G, « détecte cette variation, cette  modulation, et démodule, comme on dit, donc il décode les informations et interprète la modulation pour en déduire les informations  qui ont été transmises« . Assemblés très rapidement, ces paquets d’informations peuvent former une vidéo, une photo, une page web, de la musique, etc.

Le professeur rappelle que « les ondes sont omniprésentes » dans notre monde. « Ça rassemble tous les phénomènes: à la fois les radiofréquences comme les télécommunications, mais aussi les phénomènes lumineux. Dès qu’il y a une lumière quelque part, ça veut dire qu’il y a une onde qui transporte cette lumière, si on veut. Donc on est immergé dans un bain d’ondes à différentes fréquences, et le spectre de fréquence est extrêmement large. Depuis les très basses (quelque Hertz), jusqu’au très hautes, comme la lumière visible, par exemple » (voir tableau ci-dessus).

Donc, « les radiofréquences utilisées pour les transmissions sans fil sont un cas particulier de ces ondes électromagnétiques, et elles vont environ de 500 MHz à 3 GHz pour les systèmes actuels« .

Ces ondes ont-elles des effets sur notre santé ?

C’est LA grande question, bien entendu. Celle qui cristallise les revendications des ‘anti-5G’. « Toutes les ondes ont des effets. Le tout est de savoir si ces effets sont néfastes, ou pas. Quand on va au soleil, il y a une augmentation de la température » ou des brûlures, ce sont les effets évidents de certaines formes d’ondes.

Pour l’instant, « le consensus scientifique autour des systèmes de télécommunication est de dire que dans les limites qui sont imposées par les normes (les V/m évoqués plus haut), il n’y a aucun mécanisme néfaste pour la santé qui a pu être identifié« .

Certains évoquent un manque de recul par rapport aux effets des radiofréquences sur l’être humain, et veulent y lier l’augmentation des cancers. Philippe De Doncker estime que « c’est un point important et justement, on commence à avoir beaucoup de recul, et il existe des statistiques dans certains pays par rapport à des maladies qu’on pourrait associer aux ondes, comme certains cancers« .

Et « dans ces statistiques comptabilisées depuis plusieurs dizaines d’années, on ne voit pas d’augmentation particulière de ces maladies correspondant à l’émergence des systèmes sans fil« . Or, « si des effets réels existaient, ils devraient être visibles dans les statistiques qui sont à disposition« .

Cette position a été partagée officiellement par Katleen Dillen, experte santé de Test-Achats, lors d’une audition au Parlement fédéral en janvier 2020, dont le rapport est accessible sur cette page. On peut y lire ceci :

« Test Achats partage le point de vue de nombreuses autorités de santé nationales et internationales selon lequel il n’y a actuellement, sur la base d’études scientifiquement étayées (menées sur des cultures cellulaires, des modèles animaux et dans des études épidémiologiques), pas assez de preuves indiquant que les radiofréquences électromagnétiques des téléphones mobiles et des antennes-relais seraient nocives pour la santé de l’homme à court et moyen terme (20 ans). La technologie étant encore trop récente, on ne peut tirer des conclusions à long terme (jusqu’à 50-60 ans); à cette échéance, des études sont donc encore nécessaires pour évaluer les effets biologiques potentiels de l’usage fréquent » des appareils mobiles.

Lors de cette même audition, Eric van Rongen, le président néerlandais de l’ICNIRP, « qui se compose d’un groupe d’experts indépendants qui n’ont aucun lien avec des sociétés commerciales ou des institutions« , a fait les tours des études scientifiques sérieuses. Il conclut lui aussi qu’en cas d’exposition prolongée et intense (donc si vous tenez votre smartphone à côté de votre oreille durant des heures), « des effets nocifs éventuels peuvent uniquement se produire à la suite d’une augmentation de la température du corps ou de la peau« . Mais que « aucune preuve ne montre que l’exposition aux micro-ondes (un autre nom pour les ondes des radiofréquences) contribue à l’apparition de cancer« . Le président de l’ICNIRP a accordé une interview, longue mais facile à comprendre, à mes confrères de DataNews, le 2 mars dernier (traduite ici en français).

Que va apporter la 5G par rapport à la 4G ?

Cela fait partie des affirmations des ‘anti’: « La 4G suffit, la 5G ne sert à rien« . Comme vous l’imaginez, la 5G va globalement améliorer la qualité du réseau mobile. Année après année, les chiffres le montrent, la quantité de données téléchargées en internet mobile augmente significativement. Et les habitudes des consommateurs, surtout les plus jeunes, ne vont qu’accentuer ce phénomène. Selon les opérateurs, les capacités de la 4G sont à saturation depuis quelques années, et une nouvelle technologie est nécessaire pour répondre aux usages des consommateurs. 

Plus vite

« Cette nouvelle norme permet d’accélérer les vitesses de communication des données numériques« , explique Nicolas Van Zeebroek, professeur d’économie numérique à la Solvay Brussels School, une faculté de l’ULB. Donc, ça ira plus vite, tout simplement. Des tests menés en Flandre permettent d’atteindre un débit théorique de 1,2 Gbps, soit 1.200 Mbps (votre connexion internet à la maison est sans doute située à 70 Mbps, ce qui est plus ou moins rapide que la 4G, selon les zones). Mais cette vitesse ne sera atteinte que dans de très bonnes conditions, donc pas trop loin de l’antenne, avec peu d’obstacles et pas trop de connexions simultanées. J’ai essayé la 5G de Proximus là où j’ai trouvé une antenne, du côté de Waterloo et Hal, et je n’ai pas dépassé les 200 Mpbs, alors que la 4G+ y atteint déjà les 300 Mbps dans de bonnes conditions.

Possibilité pour une entreprise de créer son propre réseau 5G

Les autres différences ne sont pas orientées directement vers le particulier, mais plutôt vers les entreprises. « Il y a avec la 5G la possibilité de créer des réseaux privés et fermés. Une entreprise ou un espace géographique délimité comme un aéroport, peut utiliser cette norme pour des applications industrielles et plus ciblées« .

Interconnexion d’objets, voitures autonomes

Enfin, selon le professeur de Solvay, « le troisième élément particulier, c’est de faciliter les communications point à point, donc les communications entre les appareils équipés d’une puce 5G, à courte ou longue distance. Cela permet d’interconnecter des machines, des systèmes, etc. Par exemple, des grues qui se coordonnent entre elles« . Car l’une des forces de la 5G, c’est la quasi élimination de la latence, c’est-à-dire le délai de réponse au début d’une connexion (on pourrait dire le ‘démarrage’ ou l’accélération et le freinage de la connexion, ce qui est différent de la vitesse). La 5G va également permettre la vraie conduite autonome, la vraie voiture intelligente. « Pour le trafic, on peut imaginer des voitures qui communiquent entre elles de manière instantanée. Il y a des grandes discussions en Europe sur la norme qu’il convient d’utiliser, et la 5G est une des normes qui pourraient être utilisée« . En ligne de mire: réduire les embouteillages avec des ‘convois’ de voitures sur autoroutes, par exemple, ou éliminer les accidents entre véhicules.

Y aura-t-il « plus d’ondes » avec la 5G ?

Techniquement, derrière ces changements entre la 4G et la 5G, qu’est-ce qui change ? « Ce sont principalement les protocoles qu’on utilise pour transférer une information. Il y a un aspect ‘hardware’, donc l’équipement, le matériel, qui doit être mis à jour, car il faut des antennes et des processeurs qui soient conçus pour transférer des données dans ce format-là, et à ce rythme-là. Et bien évidement, les appareils qui se connectent à ce réseau doivent avoir une puce 5G, qui permet de communiquer avec un réseau qui dialogue dans ce langage-là« .

Dans l’esprit de certaines personnes, la 5G va causer une augmentation de la puissance et de la quantité d’ondes dans l’air. Mais est-ce vrai ? « Le problème, c’est qu’on ne déploie pas la 5G en supprimant la 4G. On la déploie par-dessus la 4G. C’est comme ça depuis le début: chaque nouvelle norme vient s’ajouter aux autres normes encore en vigueur. En Belgique il y a encore des endroits où vous allez capter de la 2G ou de la 3G car la 4G n’est pas disponible« . De plus, si on supprimait la 2G, les vieux GSM ne fonctionneraient plus ; et certains ont encore des smartphones ou des équipements qui sont uniquement compatibles 3G et non 4G.

« Donc effectivement, on émet des ondes supplémentaires, dans un nouveau spectre », en l’occurrence pour la 5G les fréquences entre 3,6 et 3,8 GHz (pour le moment). « Ce qui est faux, c’est de croire que ces ondes sont plus nocives ou plus puissantes. La 5G fonctionne dans un spectre qui est en partie en chevauchement avec les autres normes. Dans chaque pays, le régulateur (l’IBPT chez nous) a pour prérogative de déterminer dans quelles bandes de fréquence il convient de travailler pour chacune des normes. Et il va octroyer ces bandes de fréquence aux opérateurs, qui vont utiliser ce spectre comme ils le souhaitent« .

En Europe, ce sont les nouvelles bandes de fréquence comprises entre 3,6 et 3,8 GHz qui sont préconisées. Elles permettent à la 5G de fonctionner de la meilleure des manières. Il y a une règle avec les radiofréquences: plus la fréquence est haute, plus la capacité est importante, mais moins la portée est grande. Donc on envoie plus, mais moins loin, c’est un peu comme la différence entre un 100m en sprint et un 400m à allure modérée. La GSMA (association de la téléphonie mobile) conseille dans ce document aux régulateurs et aux opérateurs l’usage de plusieurs bandes: « sous les 1 GHz » pour une meilleure couverture et pour connecter les ‘objets’ (qui n’ont pas besoin d’une large bande passante), « entre 1 et 6 GHz pour un bon mélange d’avantages en termes de couverture et de capacité« , et « 26 GHz pour permettre les ultra-hauts débits envisagés par la 5G« . Sur ces 26 GHz, on parle des « ondes millimétriques » et elles inquiètent car il n’y pas vraiment d’étude sur leur impact. Mais, et c’est important de le savoir, elles ne sont pas prévues avant plusieurs années, et seront ciblées pour des usages spécifiques (entreprises), pas pour les particuliers. En Belgique, actuellement, la 5G qui se prépare au niveau des opérateurs se contentera du « bon mélange d’avantages » avec les 3,6 – 3,8 Ghz.

Rappelons que les opérateurs doivent trouver le moyen d’intégrer ce nouveau matériel 5G dans leurs installations existantes, tout en respectant les normes de rayonnement dont on a parlé au début de l’article. Je me répète: ce sera facile en Flandre où les normes sont moins restrictives, un peu moins facile en Wallonie, et impossible à Bruxelles sans modifier les normes (donc il y a encore du travail de ce côté, en plus des discussions d’ordre financier).

 

 

De quoi ont peur les « anti 5G » ?

Il est temps de donner la parole à ceux qui sont contre le déploiement de la 5G. La situation est inédite dans le sens où certains extrémistes n’hésitent pas à mettre le feu à des installations. Ce fut le cas au Royaume-Uni (plus de détails dans cette dépêche Reuters en anglais), et il y a eu un cas en Flandre, dans le Limbourg (photo ci-dessus, il s’agit d’une antenne Base/Telenet sur laquelle Proximus n’avait même pas placé de matériel 5G…). L’IBPT a même limité l’accès à la carte des antennes pour éviter d’éventuelles nouvelles destructions (cela endommage toutes les télécommunications mobiles, pas uniquement la 5G).

Que disent les opposants à la 5G ? C’est très complexe, et il ne faut certainement pas réduire le phénomène à des personnes qui partagent des publications (articles et vidéos) aux origines douteuses sur les réseaux sociaux.

D’après tout ce qu’on peut voir, entendre et lire, il y a trois tendances:

L’une est sanitaire : une forte conviction qu’il y a des effets néfastes sur l’Homme et l’environnement ; l’autre est éthique ou philosophique: l’envie d’un autre modèle de société, qui arrête de se baser sur les progrès technologiques (c’est la notion de décroissance) ; la dernière est délicatement liée à certaines théories du complot qui associent les médias, les grandes entreprises technologiques et les autorités politiques (pour résumer: ‘ils’ s’entendent pour imposer la 5G, entre autres choses, aux citoyens qu’ils voudraient réduire à l’état de mouton).

Les craintes de Marie-Laure: flicage, satellites et antennes partout

J’ai discuté avec Marie-Laure. Elle est à l’origine de la pétition ‘anti 5G’ qui a recueilli 100.00 signatures sur la plateforme Change.org. Sa pétition a été supprimée, sans explication (« j’ai juste reçu un email comme quoi j’avais enfreint les conditions générales« ). Une suppression qui accentue l’impression de « complot« , forcément.

« J’habite Bruxelles, je suis musicienne et auteure« . Elle reconnait n’avoir « aucun lien » avec les nouvelles technologies mais elle a « lu beaucoup d’articles » au sujet de la 5G. « Il suffit de s’y intéresser pour voir de quoi il s’agit et ce qu’il y a en amont« , mais elle ne s’informe pas auprès « des médias mainstream: je n’y crois pas tellement« . Elle me parle en premier lieu d’un « très bon article dans Kairos« . Il s’agit du site d’Alexandre Penasse, la personne qui a posé une question étonnante à Sophie Wilmès lors d’une conférence de presse du Conseil National de Sécurité. Il évoque largement sur son site un « journalisme libre » qui serait « censuré » par les politiques (« suppôts du pouvoir financier« ) et les médias traditionnels (« suppôts du pouvoir politique« ). Ce sont les fondations des théories du complot à travers le monde.

Revenons à la pétition. Pourquoi l’a-t-elle lancée ? « Je n’ai pas envie d’être fliquée, je n’ai pas envie que mes enfants vivent avec des milliers de satellites qui pourrissent le ciel, je n’ai pas envie qu’il y ait des antennes toutes les 5 ou 6 maisons pour que ça fonctionne« .

Concernant les satellites, Marie-Laure évoque des projets parallèles de certaines entreprises internationales (comme Starlink, un projet de Space X, l’entreprise spatiale d’Elon Musk – donc rien à voir avec les opérateurs belges) de lancer des satellites de télécommunications en orbite, afin de créer un réseau parallèle d’internet sans fil performant. Ces initiatives sont en cours (et en Belgique, jeudi dernier, on a observé le lancement de quelques uns des satellites Starlink, justement). Même si certaines se disent liées à la 5G, elles n’ont technologiquement rien à voir avec la 5G dont on parle actuellement, et n’auront sans doute un intérêt que pour apporter une connexion internet dans des zones très isolées. Remarquez que l’internet via satellite existe déjà depuis quelques années, la liste des fournisseurs disponibles en Belgique se trouve sur le site du Ministère de l’Economie.

Concernant les antennes « toutes les 5 ou 6 maisons« , c’est une référence aux ondes millimétriques dont on a parlé, à savoir la seconde phase de déploiement de la 5G, pour atteindre des débits très élevés dans certains endroits, pour des usages bien spécifiques et sans doute industriels (donc pas de déploiement généralisé sur notre territoire). Il faudrait alors, théoriquement, plus de sites pour ces antennes 26 GHz (rappelez-vous de la loi sur les ondes: très grande capacité/vitesse = courte portée). Mais en Belgique, cette deuxième phase n’aura pas lieu tout de suite, on n’en connait donc pas les détails pratiques.

Marie-Laure évoque également « l’absence de principe de précaution« . On en parlé largement dans cet article: on a 20 ans de recul et il n’y a pas de corrélation, selon les études les plus sérieuses, entre augmentation des maladies et déploiement des radiofréquences. Elle a cependant « des doutes » sur les conclusions des scientifiques, et évoque d’autres études qui parlent d’effets nocifs sur la santé. Chacun choisit ses sources, mais il semble plus prudent de faire confiance à l’Organisation mondiale de la santé (OMS), qui se réfère elle-même à l’ICNIRP, institut scientifique neutre et indépendant.

Pas le même accueil pour les émetteurs FM de la radio pourtant proches des réseaux télécom

On vient d’évoquer plusieurs raisons dans le témoignage de Marie-Laure. Mais pour conclure ce dossier, on a demandé à nos deux professeurs d’université pourquoi selon eux – pas d’analyse scientifique, donc, juste un avis personnel – il y avait une telle méfiance envers la 5G.

« A mon sens, c’est dû à la proximité des antennes-relais. En une dizaine d’années, on en a vu s’installer des centaines, elles ont envahi le paysage urbain. Et elles s’accompagnent du caractère un peu mystérieux des ondes, et de la difficulté de compréhension de ces phénomènes« , selon Philippe De Doncker, professeur à l’Ecole Polytechnique de Bruxelles. « Pourtant, dans une ville comme Bruxelles par exemple, des émetteurs importants d’ondes électromagnétiques, avec des fréquences relativement proches (de la 5G), existent depuis des dizaines d’années: ce sont les émetteurs FM de la radio, qui produisent des ondes d’une amplitude tout à fait comparable aux réseaux de télécommunication. Et personne ne s’en est jamais inquiété« . L’inquiétude concernant la 5G « est donc en grande partie irrationnelle« , selon lui. « Il y a des premières mesures qui ont été réalisées sur des stations pilotes 5G en France, et elles ont montré que le niveau d’exposition moyen ne sera pas plus élevé qu’il ne l’est actuellement avec la 4G« .

D’après Nicolas Van Zeebroek, professeur d’économie numérique à Solvay, « cela vient aussi en partie du fait que la presse relaye souvent les cas d’électrosensibilité (voir notre reportage de 2017qui plongent les médecins dans des abîmes de perplexité, car on n’arrive pas en prouver la véracité avec des méthodes scientifiques. Mais les plaintes sont là, elles interpellent et sont relayées dans la presse« .

Des mots qui font peur ?

Autre élément: « Il y a une perception que ces ondes ne sont pas totalement naturelles, même si nous sommes en permanence bombardés d’ondes, à commencer par celles de la lumière. Mais il y a la perception de ce phénomène artificiel et imperceptible (celui de la transmission de données dans les airs donc), et cela entraine une certaine méfiance« . Il y a également, selon lui, l’usage des mots rayonnement et exposition, « ce sont les mêmes termes que pour la radiation nucléaire, et une confusion mentale s’opère sans doute: on sait que les radiations nucléaires sont très cancérigènes, pourquoi les autres ne le seraient pas ?« .

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.