Le delta du Mékong vietnamien en développement, PAR NGUYỄN NGọC TRÂN

Le delta du Mékong menacé d’une part par le changement climatique et la conséquente élévation du niveau de la mer, et de l’autre par l’utilisation de ses eaux en amont. L’impact est double parce que les effets de ces deux actions sont imbriqués.

*NGUYỄN NGọC TRÂN, docteur ès sciences, est vice-président de la commission des Relations extérieures de l’Assemblée nationale du Vietnam.


Le delta d’un fleuve est le résultat d’interactions entre trois facteurs : le cours d’eau, les vagues et les marées. Situé à la lisière du bassin du Mékong, au contact de la mer de l’Est et du golfe de Thaïlande, le delta du Mékong s’est formé depuis environ 6000 ans par le dépôt des sédiments du Mékong et du retrait de la mer.

Les défis d’hier

Après 1975, le Vietnam commence la planification de l’utilisation des sols de la partie vietnamienne du Delta, notamment l’exploitation des trois régions jusque-là presque en friche et peu peuplées : la plaine des Joncs (PdJ), le quadrangle de Long Xuyen (QLX), et la péninsule de Cà Mau (PCM). Pour l’aménagement de ces régions, les problèmes essentiels à résoudre sont les sols acides sulfatés et l’alun, la répartition irrégulière de l’eau dans l’année et l’intrusion saline par la marée. La crue annuelle du Mékong inonde une grande partie de la PdJ et le QLX pendant trois à quatre mois, à des profondeurs variant de 1,50 à 4 m : l’eau est en excès en saison des pluies. En saison sèche, la sécheresse et le manque d’eau fissurent le sol de la PdJ et du QLX. De ce fait, les couches de jarosite et de pyrite sont oxydées, l’alun monte à la surface. Au début de la saison des pluies, l’alun délavé va dans les cours d’eau, y fait baisser le niveau du pH (potentiel hydrogène) et retarde le commencement de la nouvelle récolte de riz. L’intrusion saline pose un autre défi : le seuil de la salinité de l’eau inférieure à 4 g/L délimite la superficie de la riziculture. Le Vietnam a beaucoup fait pour relever ces défis.

En quarante années plus de 20 000 km de canaux de toutes les catégories ont été creusés. Grâce à ce réseau, la nappe phréatique a empêché l’oxydation des couches de pyrite et de jarosite, et par là « étouffé l’alun », comme disent les paysans. Par ailleurs, de nombreuses écluses ont été construites en vue d’empêcher l’intrusion saline et de désaliniser les zones affectées. Ces deux efforts conjugués ont permis d’augmenter notablement la superficie des terres rizicoles avec deux récoltes par an. La production totale de riz dans le Delta était approximativement de 4,6 millions de tonnes en 1976, de 7 millions de tonnes en 1986. En 2016 elle était supérieure à 24 millions.
L’exportation de riz du Delta représente à peu près 90 % de l’exportation nationale de cette denrée. Le prix à payer pour cet effort pour promouvoir la production rizicole et assumer la responsabilité du « grenier de riz du pays » était que de vastes étendues de forêts de meulaleca disparaissaient rapidement dans la PdJ, dans le QLX et dans la PCM (régions de U Minh supérieure et inférieure). Les zones basses ont été asséchées au maximum afin d’augmenter le taux d’assolement du sol, ce qui fait apparaître le risque de la baisse de la nappe phréatique lorsque le débit du Mékong n’est plus assez important. Poursuivant la croissance extensive, dès les années 1990 plu sieurs provinces, à commencer par An Giang et Đồng Tháp, ont délimité des aires protégées par des digues construites à une hauteur dépassant le niveau de la crue maximale, ce afin d’y faire une troisième récolte annuelle. La superficie totale vouée aux récoltes dans les deux provinces atteint plus de 300 000 ha en 2010. En échange de ce gain, le prix payé a été la perturbation du régime hydrologique à l’extérieur des digues, la baisse de fertilité des sols et la dégradation de l’environnement à l’intérieur. L’aquaculture et la pêche, y compris la pêche maritime, dans le delta du Mékong, encore modestes jusqu’au début des années 1990, contribuent à ce jour à 60 % des exportations nationales totales des produits de pêche et de l’aquaculture. La superficie des aires de culture de crevettes augmente régulièrement. De nombreuses provinces côtières, de Bến Tre à Kiên Giang, ont rapidement achevé leurs plans quinquennaux de crevetticulture en un à deux ans, parfois même plus rapidement. L’une des motivations résidait dans l’écart entre le prix du riz et celui de la crevette : 1 kg de crevettes valait 12 kg de riz à l’époque. Nombre d’écluses construites, notamment dans les provinces de Cà Mau et de Bạc Liêu, pour la production rizicole ont été soit démantelées, soit ouvertes de façon permanente au profit de l’élevage des crevettes. Le coût de la croissance a été également la disparition des forêts de mangrove. Il en est de même de l’utilisation de l’eau souterraine. Un exemple de l’irrationnel à ce sujet : dans de nombreuses régions, le manque d’eau douce pour maintenir le niveau de salinité approprié dans les aires de culture est compensé par le pompage de l’eau douce souterraine ; par contre, dans certains endroits où l’eau est douce, l’eau souterraine saline a été pompée pour assurer la salinité requise dans les aires de culture.

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Le bassin du Mékong comprend, depuis le plateau du Tibet, six zones hydro-écologiques.

Carte hydro-écologique du bassin du Mékong

Big Data et analytics Le bassin du Mékong comprend, depuis le plateau du Tibet, six zones hydro-écologiques[/caption]

Ainsi, l’exploitation des ressources naturelles (terre, eau, forêt) s’est faite au profit de la croissance extensive, sans toujours accorder l’attention nécessaire à la préservation de l’environnement pour le développement durable. Avons-nous bien compris que le Delta est jeune et sensible à nos actions ? Avons-nous évalué pleinement ses réactions afin que notre exploitation soit adéquate et durable? La base scientifique (non seulement en sciences et techniques, mais aussi en sciences sociales et économiques) de nos actions est plus que jamais indispensable. D’autant plus que de nouveaux défis nous attendent.

Les défis présents et à venir

À présent et pour les temps à venir, le delta du Mékong doit affronter quatre défis : deux globaux, un régional et un local. Les défis globaux sont d’une part le changement climatique et l’élévation du niveau de la mer, et de l’autre la globalisation économique et l’intégration internationale. Le delta du Mékong, où vivent près de 18 millions de personnes, est considéré comme l’un des trois grands deltas du monde les plus menacés par le changement climatique : inondation par la montée du niveau de la mer, dévastation/érosion côtière et intrusion saline pénétrant plus profondément dans le Delta. Le défi global lié à l’intégration internationale et au processus de globalisation économique place le Delta sous pression de la haute compétitivité, de la recherche et du maintien d’une position dans les chaînes de valeurs internationales alors que l’économie mondiale fait face à beaucoup d’instabilités à l’issue imprévisible. Les défis régionaux découlent de l’exploitation de l’eau du Mékong en amont, notamment les transferts d’eau intra- et extra-bassins (grande inconnue du côté de la Chine, les projets thaïlandais de détournement des eaux intra-bassin [Kong- Chi-Mun] et extra-bassin [Kok-Ing-Yom-Nan]), et la construction des barrages hydro-électriques sur le Mékong depuis le plateau tibétain (21 barrages chinois, 9 laotiens, 2 cambodgiens), alors que la demande en eau dans les pays riverains augmente sans cesse. Les barrages hydroélectriques retiennent les sédiments dans leur réservoir entraînant un déficit sédimentaire en aval, origine de la modification morphologique du lit, des berges, des estuaires du Mékong et de la côte du Delta. Les défis locaux résident dans l’exploitation et la gestion des ressources naturelles du Delta (forêts de mangrove, de meulaleca ; terre, eaux de surface et souterraines, sable fluvial…) ; dans le mode de croissance (extensif, visant la quantité plutôt que la qualité). Ils proviennent de l’absence d’un mécanisme de développement régional, absence qui entrave la synergie du Delta dans son ensemble ; de la discontinuité dans les chaînes de production conduisant aux basses valeurs et à la faible compétitivité des produits agricoles du Delta. Ils résident enfin dans les investissements, notamment dans les infrastructures sociales et économiques, qui ne sont pas en adéquation avec les potentialités et la contribution du Delta à l’économie nationale. Les problématiques globales, régionales et locales n’agissent pas isolément mais opèrent ensemble et de manière interconnectée, multipliant les conséquences néfastes. Elles posent en synthèse le défi pour le développement durable du Delta.

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