Abeilles : 140 ans de massacre entomologique, par Rémi Fourche*

L’effondrement des populations d’abeilles inquiète. Mais le phénomène n’est pas nouveau, car l’incidence des traitements chimiques sur les pollinisateurs apparaît dès la mise en place des premiers épandages rationnels. Plus visibles que celles des autres pollinisateurs, les intoxications des abeilles domestiques dépendent de divers facteurs : matière active employée, mode d’action, formulation, type de dispersion, périodes de traitements ou caractéristiques climatiques… 

*Rémy FOURCHE est historien, laboratoire d’études rurales (EA 3728), université Lumière, Lyon-II.


Les produits phytosanitaires ont pour objectif de réduire les populations d’un déprédateur afin de garantir un rendement suffisant, de sauver une récolte ou d’éviter une toxicité due à la présence d’un hôte indésirable. Or les effets dits « non intentionnels » vont à l’encontre du but visé. C’est le cas pour les phénomènes de résistance ou de multiplication d’un ravageur autrefois discret, mais aussi pour les intoxications d’hyménoptères.

Les abeilles américaines, premières victimes
À la fin des années 1860, les entomologistes officiels américains mettent au point des traitements insecticides qui reposent sur l’usage de composés arsenicaux. Ils sont destinés à limiter les populations de doryphores, destructeurs des pommes de terre. La réussite du procédé favorise leur application à d’autres cultures, dont les fruitiers. Or, si les productions affichent dès lors une grande qualité commerciale, la nocuité pour les abeilles est immédiatement perceptible. Dès 1881, quelques lignes dans une revue apicole montrent le lien de causalité entre traitements et mortalité d’abeilles. Les études scientifiques nord-américaines s’accorderont vite sur le sujet et, les traitements floraux n’étant pas nécessaires, les publications agricoles recommandent alors de les éviter. Renforçant le discours scientifique, des lois de protection des abeilles sont promulguées par certains États. La première est prise en Ontario où, dès 1892, les traitements insecticides sont prohibés durant la floraison.
Cependant, au crépuscule du XIXe siècle, les avis et interdictions ne sont pas toujours suivis. In fine, bien que le secteur apicole états-unien soit extrêmement lucratif, les épandages dépendent de la balance entre les gains et les pertes. Localement, 90 % des populations d’abeilles peuvent être anéanties, et la question de l’impact d’autres substances, dont la nicotine, est posée.

C’était encore la belle époque!
Grâce à l’intérêt porté à l’agriculture américaine et aussi aux relations entre entomologistes, l’usage des arsenicaux est suivi en France. Ces insecticides paraissent d’autant plus intéressants que le spectre du doryphore hante l’Europe dès les années 1870.Que de tels produits soient interdits depuis 1846 ne perturbe pas l’État. En effet une adaptation de la méthode américaine au silphe de la betterave est publiée par le Journal officiel en 1888. Illégal, mais toléré au nom de l’intérêt national, l’usage de ces insecticides se développe sur les vignes, et avant la Première Guerre mondiale de nombreux essais sont effectués sur diverses cultures. Se calquant sur les États-Unis, la plupart des publications agricoles précisent que les épandages doivent être réalisés hors période de floraison. Ces recommandations ne sont pas toujours suivies ni connues pour les arbres fruitiers. Aussi, lorsque les arsenicaux sont autorisés, en 1916, le législateur prend la peine de préciser que les traitements ne sont pas autorisés durant la floraison. Par ailleurs, lorsque le produit est un attractif, le stade phénologique n’a pas d’importance. Or l’une des premières intoxications françaises, démontrée expérimentalement à Marseille au début du XXe siècle, concerne la nocuité d’une substance arséniée et sucrée. Il s’agissait d’un insecticide destiné à combattre la mouche de l’olive. Le principe, mis en place en Italie par adaptation des méthodes américaines, avait démontré sa nocivité pour les pollinisateurs transalpins. Cependant, les traitements insecticides n’étant pas généralisés, les mortalités des abeilles ne peuvent être en France, même lorsque le toxique est ramené dans la ruche, que marginales.

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La période de gloire des arsenicaux
Dans l’entre-deux-guerres on assiste à une généralisation des traitements. Tout d’abord l’acclimatation du doryphore popularise l’intérêt des insecticides. Ensuite, pour les arbres fruitiers, plantes mellifères, l’intérêt apparaît double. Les insecticides permettent certes de sauver les récoltes, mais ils répondent aussi à un besoin de marketing ou à des contraintes commerciales. Ainsi, à la fin des années 1920, la Grande-Bretagne oblige la France à fournir des cerises indemnes de mouche de la cerise. Pour ce faire, des pièges avec appétants sucrés et arséniés sont préconisés. Dès 1928, un apiculteur et producteur de cerises mentionne dans l’Isère une « hécatombe d’abeilles ». En ce qui concerne les épandages classiques, au sortir de la guerre les traitements durant la floraison sont une réalité dans certains secteurs comme Orléans ou Chambourcy. Des incidents sont mentionnés : en 1929, la région de Metz connaît ainsi une mortalité « allant jusqu’à la destruction complète des colonies ».
Les pays limitrophes sont également plus ou moins touchés. En Suisse, des études semblent peu probantes, alors qu’un exemple allemand de traitement d’une forêt est mentionné à la suite de la destruction d’un millier de ruches en 1931. Il ressort de cette période relativement courte, durant laquelle les traitements entrent dans les mœurs, que les effets des arsenicaux sont connus, que les apiculteurs souhaitent savoir ce qu’il en est des autres substances (cyanure de sodium, fluosilicate de baryum, roténone…) mais que la question n’est pas, en France, examinée.

De l’espoir aux hécatombes
Lorsqu’en 1942 la Gazette apicole présente les nouveautés issues de la chimie de synthèse elle affirme « qu’il est permis d’espérer que la question de l’arsenic, si angoissante pour les apiculteurs, est sur le point d’être résolue ». Or, dès la Libération, des abeilles sont intoxiquées lors des traitements des champs de colza et des arbres fruitiers fleuris réalisés avec des produits de synthèse. Si pour les fruitiers il n’est pas nécessaire d’opérer durant la floraison, l’intérêt de l’oléiculture fait que les abeilles sont sacrifiées sur l’autel du redressement national. Malgré tout, les mortalités sont suffisamment importantes pour que le législateur interdise assez vite les traitements en pleine floraison à l’aide des organochlorés (DDT dès 1947) puis des organophosphorés. Même les pièges sucrés doivent être conçus pour ne pas tuer les abeilles. Ainsi, durant quelques années, on pourrait penser que les empoisonnements sont marginalisés. Or, au début des années 1950, les épandages dérogatoires sur colza sont nombreux. Cela s’explique par une modification du cortège parasitaire. À la Libération, le principal ravageur présente un cycle permettant de l’atteindre avant la floraison, alors que quelques années plus tard un nouvel insecte apparaît : le charançon des siliques. Ce dernier ne peut être contenu qu’au moment de la floraison et, dès 1953, le détruire revêt un caractère obligatoire. Écrivant au ministère de l’Agriculture et se référant aux essais nucléaires, un apiculteur évoque en 1954 « l’année du Bikini apicole ». Face aux intoxications massives dans les régions plantées en colza, la législation impose en 1956 de n’utiliser lors de la floraison que les produits peu toxiques pour les pollinisateurs. Un seul organochloré semble répondre alors à ce critère : le Toxaphène. Progressivement, le nombre de matières actives s’étoffe, et durant quelques années il ne semble pas y avoir de problèmes majeurs. Pourtant, les premiers systémiques (aldicarbe ou phosphamidon, par exemple) apparaissent déjà comme ayant une grande capacité d’empoisonnement.

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Les produits se succèdent, les destructions aussi
Le répit ne dure pas. Dès les années 1970, les intoxications reprennent. Certains agriculteurs ne respectent pas la réglementation et usent de produits moins chers et toxiques. En 1973, il leur est attribué la destruction de 4.221 ruches dans l’Indre. L’un des accusés est le parathion, suspecté de désorienter les abeilles.Mais certaines intoxications surprennent les acteurs agricoles. En 1975, les traitements aériens causent la destruction d’au moins 25000 ruches. Des insecticides destinés à détruire les pucerons des céréales en sont responsables. L’hypothèse avancée est que le miellat des pucerons retient les toxiques et attire les abeilles. Avec l’apparition des pyréthrinoïdes de synthèse, dont la deltaméthrine, qualifiée en 1974 de « plus puissant insecticide connu », les empoisonnements se poursuivent. En 1982, les apiculteurs professionnels de Rhône-Alpes considèrent que les « hécatombes et accidents dus aux insecticides […] ont dépassé le seuil du supportable ». En 1985, cette matière active est responsable d’empoisonnements dans onze départements. Pour contrer ces effets secondaires, les services du ministère de l’Agriculture rappellent en permanence l’obligation d’user de produits peu toxiques. Le sont-ils moins? Dès 1974 un universitaire italien explique, lors du congrès apicole international de Grenoble, que des substances considérées comme inoffensives pour les abeilles sont toxiques par contact ou ingestion. Sa conclusion est que les insecticides présentent tous des risques, ce qui semble corroboré par diverses observations de terrain. À partir du milieu des années 1990, les épandages de néonicotinoïdes, insecticides systémiques particulièrement toxiques, sont considérés comme responsables de l’effondrement des colonies. S’il est trop tôt pour opérer une analyse historique, force est de reconnaître que ces pesticides jouent obligatoirement un rôle dans les problèmes rencontrés par tous les pollinisateurs et probablement par l’entomofaune, par l’ensemble des insectes présents. Il est cependant probable que la disparition des abeilles soit multifactorielle et inclue les maladies, les parasites et les modifications floristiques liées à l’agriculture et à l’urbanisation.

Un commentaire

  1. Bonjour Ivan,

    Je viens de lire avec attention l’article consacré aux abeilles.

    Es-tu intéressé à savoir que le 10 mai 2017, à la Maison de l’Amérique latine et sous le patronage de l’Ambassade du Vénézuéla, j’avais organisé une conférence-débat dont le titre était : La vie sur Terre sans les abeilles, est-ce possible ? Lors de cette initiative, dont le président d’honneur était Jean Ziegler, au titre de rapporteur spécial auprès de l’ONU sur la question du droit à l’alimentation dans le monde, deux associations que, je pense, tu dois connaître ont pu expliquer la situation à ce moment-là puis échanger avec le public (environ 70 personnes dont 4 ambassadeurs d’Amérique latine) sur la situation (très grave) des abeilles. Il s’agissait du MNLE et de l’UNAF (Union Nationale des Apiculteurs de France = 22 000 adhérents, 50% professionnels et 50% amateurs). Peut-être serais-tu intéressé à savoir ce que contient l’enregistrement vidéo des deux conférenciers et le débat qui suivit ( = 1h30). ?

    Pour le MNLE, l’intervenant était Pierre Lenormand et pour l’UNAF, c’était son Secrétaire général. Je crois que les informations données par les deux intervenants pourraient intéresser ta revue. Fraternellement.

    Dominique F. DIONISI Tél : +33 (0)6 88 23 48 98 Ce n’est pas le temps qui passe mais nous qui ne faisons que passer.

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