Sixième crise d’extinction : il faut sauver les bébés phoques… et les écosystèmes!, par Alain Pagano*

Alain Pagano L’humanité est responsable de la sixième crise d’extinction de la biodiversité que connaît notre planète. Mais pourquoi devrions-nous protéger la biodiversité? Et surtout comment faire?

*Alain Pagano est maître de conférences en écologie et membre du Conseil national du PCF.


Pourquoi protéger la nature ?
Tous les experts le disent, nous vivons la sixième crise d’extinction de la biodiversité, avec ses bouleversements potentiels, imprévisibles et la disparition de pans entiers du patrimoine vivant. À cela devrait succéder la naissance de nouvelles formes de vie, comme cela a été le cas lors des cinq crises précédentes. Alors, jouons une minute le rôle d’avocat du diable : pourquoi donc protéger la nature, la faune, la flore, les écosystèmes ? La question s’est posée, se pose, à certains devant des combats incompris, à juste titre ou non d’ailleurs. Elle se pose plus fortement quand on oppose protection de la nature à développement humain. Qui n’a pas trouvé exagéré l’arrêt d’une construction d’autoroute pour sauver des scarabées pique-prune ? Qui n’a pas moqué le combat « romantique » de Brigitte Bardot pour sauver les bébés phoques parce que c’est trop mignon? La question étant pourquoi les bébés et pourquoi phoques seulement ? Pourquoi pas des espèces moins « sexy » : bébés araignées, moustiques, limaces, vers, serpents… ? Le côté « fleur bleue » est moqué parce qu’il manque de cohérence, se fonde sur du sentimentalisme et préfère parfois les animaux à l’humain, comme s’il fallait choisir !
Mais bon, si on enlève l’incohérence, le sentimentalisme, l’opposition humain/autres espèces et qu’on préfère cohérence, rigueur scientifique, logique globale, je repose la question: pourquoi donc protéger la nature, la biodiversité, les écosystèmes ?
À cette question, il existe plusieurs types de réponses. Elles sont complémentaires et non opposables :
De type rationnel : c’est pour la survie du vivant, y compris nous-mêmes. Argument qui se discute peu, en réalité, au regard de l’ampleur de certains bouleversements écologiques, je pense notamment au dérèglement climatique… dont les conséquences sont encore difficiles à prédire ! Quand une espèce disparaît de la « chaîne alimentaire » (aujourd’hui on préfère le terme réseau, car il correspond mieux à la complexité du vivant), des cascades d’extinction d’espèces sont possibles. Ne jouons pas aux apprentis sorciers ! La survie de notre propre espèce est questionnée par ces bouleversements à l’origine desquels nous sommes.
De type philosophique : l’humain favorise des extinctions d’espèces, il doit « réparer les dégâts ».
De type culturel : c’est pour sauvegarder le patrimoine naturel au même titre qu’on peut s’intéresser au patrimoine historique, culturel… On apprécie des paysages naturels, des rencontres fortuites avec des espèces sauvages lors de nos ballades. C’est un argument un peu plus romantique. Mais il se respecte, comme se respecte le fait de s’extasier devant de vieux monuments ou une exposition d’art contemporain.
De type intéressé : la nature est profitable à l’homme. C’est un aspect qui mériterait développement. On trouve cette notion dans le concept, très à la mode scientifique, de « services écosystémiques ».

Crise d’extinction de la biodiversité
Dans l’histoire de la vie, il y a donc déjà eu cinq grandes crises d’extinction de la biodiversité, la plus connue étant celle qui a entraîné la disparition des dinosaures. Au cours de ces crises, jusqu’à 95 % des espèces ont disparu. La plupart de ces crises ne peuvent avoir une cause humaine, puisque à l’époque où elles se sont produites l’homme n’était pas encore apparu sous sa forme Homo sapiens. Je n’en dirai pas tant de la sixième grande crise d’extinction de la biodiversité, celle que nous sommes en train de vivre.
Elle se manifeste déjà par un taux estimé d’extinction d’espèces très supérieur à celui du moment de la disparition des dinosaures. Il y a des menaces d’extinctions préoccupantes pour de nombreuses espèces (je cite quelques cas connus comme oiseaux, amphibiens, abeilles, coraux…), et 40 % des espèces de mammifères présentent des marques de déclin de leurs populations. Nous sommes déjà dans l’urgence : il faut des actions, des solutions. Les causes de la disparition des espèces sont multiples; certaines sont « naturelles », mais beaucoup sont liées à l’activité humaine telles que:
– la destruction des habitats naturels, leur fragmentation. Ainsi, quand on coupe un massif forestier en deux pour y faire passer une autoroute, empêchant les migrations des animaux d’un côté à l’autre, on fragmente l’habitat ! Cela aboutit à un appauvrissement des échanges migratoires, reproducteurs, et donc à une consanguinité accrue, une érosion qui précipite le déclin des populations. C’est considéré comme la cause majeure d’extinction des espèces ;
– les espèces envahissantes. Quand une espèce est introduite hors de sa zone de distribution habituelle et qu’elle se met à pulluler, elle peut nuire aux autres espèces de la région, prendre leur place et les pousser à l’extinction. Le cas de Caulerpa taxifolia, l’« algue tueuse » de Méditerranée, est connu pour avoir été fortement médiatisé, mais les exemples sont légion;
– la pollution. Les pesticides, par exemple, sont fortement soupçonnés d’être impliqués dans le déclin des populations d’abeilles. Mais on pourrait prendre d’autres exemples ;
– l’apparition de nouvelles maladies. Par exemple, la chytridiomycose, qui affecte les grenouilles et crapauds tropicaux, fait des ravages : la quasi-totalité de leurs populations a disparu. Cette maladie, récente, est due à la présence d’un champignon pathogène, Batrachochytridium dendrobatidis, qui pourrait être liée à des déplacements d’animaux à cause de l’homme et/ou du réchauffement climatique ;
– les changements liés au réchauffement climatique sont de plus en plus invoqués dans la disparition de la biodiversité : mort de baobabs millénaires, blanchiment des coraux… La liste risque malheureusement de s’allonger.
Je ne prétends pas être exhaustif quant aux causes d’extinction, mais je veux montrer que l’humain, clairement, est en grande partie responsable de cette crise.

Comment protéger la biodiversité
D’abord, on ne le fait pas au doigt mouillé, car on risque de faire des erreurs, des bêtises. On suit une méthodologie scientifique, la biologie de la conservation. Et il y a plusieurs directions :
– la réparation d’écosystèmes (que j’ai déjà évoquée dans des articles précédents de Progressistes) ;
– la mise en place de réserves naturelles ;
– l’aménagement de tunnels à faune en dessous des autoroutes ou les écoducs au-dessus des autoroutes pour « défragmenter » les habitats, et la remise en état les routes migratrices des animaux ;
– le développement de banques de semences végétales pour permettre des semis si la population de telle ou telle espèce est menacée ;
– l’élevage en zoo et, dans certains cas, la réintroduction en milieu naturel ;
– enfin, l’éducation, la sensibilisation à la protection de la biodiversité.
Des retours d’expérience, notamment lors des congrès scientifiques internationaux de biologie de la conservation, montrent qu’il est possible de protéger des espèces menacées de ces diverses manières et qu’il convient de donner force à ces actions. Il n’y a pas de fatalité à leur déclin. Il faut se donner les moyens de changer notre impact sur l’environnement en changeant de type de société.
Et il faut également agir en donnant les moyens aux chercheurs, aux praticiens de la conservation de la biodiversité. La protection de la biodiversité devrait être une grande cause nationale, pour la vie et pour notre bienêtre sur cette planète. Il n’est pas trop tard pour agir.

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