Une civilisation « verte » hypothéquée par les menaces de Trump, par Dominique Bari*

Dominique BariLa transition énergétique est aujourd’hui un véritable objet des politiques économiques chinoises. Les contradictions entre ce volontarisme chinois et les États-Unis s’exacerbent et s’actualisent sur le terrain commercial.

* Dominique Bari est journaliste.


L’écologie : un enjeu politique et économique
À l’heure où les États-Unis se désengageaient des accords sur le climat1, la Chine annonçait que d’ici à 2020 elle allait porter à 300 milliards d’euros ses investissements dans les énergies renouvelables. La croissance économique du géant asiatique s’est longtemps faite aux dépens de l’environnement, et tous les clignotants avaient viré au rouge dans ce secteur ; les autorités n’en font pas mystère, qu’il s’agisse de la qualité de l’air, des inondations, des sécheresses, de la déforestation ou de la mauvaise qualité des eaux : fleuves, lacs ou réserves souterraines.
Désormais, Pékin choisit un développement qualitatif, et non quantitatif. L’agenda environnemental s’est accéléré depuis le début des années 2010, et ce sous la pression des préoccupations de la population. Pour mesurer l’évolution des mentalités des pouvoirs publics, on peut se référer à leurs positions au sommet de Copenhague en 20092 et les comparer à celles prises à la COP21 en décembre 2015. Lors du Forum de Boao, le « Davos asiatique », tenu en avril 2018 sur l’île de Hainan, le président Xi Jinping décryptait une nouvelle fois les ambitions d’une Chine apte à devenir un laboratoire d’innovations et le « premier de la classe » en matière d’écologie, de protection de l’environnement, de biodiversité et d’économie d’énergie. Si le pays est le plus grand générateur d’émissions de CO2 dans le monde, il est aussi, désormais, le premier dans les investissements « verts » de la planète.
Cependant, la Chine est confrontée à un double paradoxe. Le premier est de changer de politique écologique tout en continuant son développement nécessaire pour atteindre ses objectifs d’un pays d’une « moyenne prospérité » , débarrassé de la pauvreté. Le second est de transformer un pays pollué pour devenir le premier acteur de la lutte contre la pollution et un modèle environnemental d’ici à 20303. L’enjeu est politique autant qu’économique. En mars 2014, le Premier ministre chinois, Li Keqiang, affirmait que la Chine était « en guerre contre la pollution ». Une dimension écologique, chiffrée, a depuis été intégrée au plan quinquennal actuel (2016-2020), qui prévoit de créer 13 millions d’emplois dans l’éolien, l’hydraulique, le solaire et le nucléaire. Le but est de réduire en cinq ans 25 % des dépenses en eau, de porter la part des énergies non fossiles à 15 % de la consommation d’énergie nationale d’ici à 2020, puis à 20 % à l’horizon 2030, en faisant passer la part de charbon utilisée dans le mix énergétique à 58 % (contre environ 64 % actuellement).

Réorganisation du droit de l’environnement
Comme toujours en Chine, les ambitions sont ciblées dans une vision globale. L’ancien ministère de la Protection de l’environnement a été transformé en ministère de l’Écologie et de l’Environnement (MEE), une nouvelle entité aux responsabilités plus larges et plus claires, s’occupant de questions qui auparavant étaient dispersées entre différents services. Le ministère est aussi en charge des politiques sur le changement climatique : par exemple, il supervisera toutes les politiques relatives à l’eau, de la gestion des ressources océaniques à l’eau souterraine.
Dans le même temps, pour définir une « ligne rouge écologique », Pékin réorganise le droit de l’environnement en instaurant la loi sur la prévention et le contrôle de la pollution atmosphérique et en créant au sein de la Cour suprême un tribunal dédié aux litiges environnementaux. Depuis 2017, les provinces doivent définir des zones géographiques excluant toute « entreprise de développement ». Et dans un pays où la contestation reste difficile, la société civile n’hésite plus à manifester, à se mobiliser contre des projets d’usines ou de raffineries, ou à interpeler l’État en tant que garant de la santé publique. Toutes les ONG chinoises enregistrées et travaillant depuis au moins cinq ans pour l’environnement peuvent entamer une action judiciaire en demandant réparation pour des dommages environnementaux, écologiques, ou pour des atteintes à des intérêts publics. Depuis 2015 et la loi sur la protection de l’environnement, les citoyens peuvent, sous forme d’associations, se porter partie civile à l’encontre de groupes publics ou privés qui ne respecteraient pas les normes environnementales : une centaine de litiges ont été portés devant les tribunaux ; la majorité de ceux qui ont été jugés donnait raison aux ONG4.
Autre volet politique de la réduction durable de la pollution: la lutte contre la corruption. Le gouvernement lie ce problème à celui de l’écologie. En mars 2015, Xi Jinping déclarait qu’il allait « punir avec une main de fer tous ceux qui détruisent l’environnement, sans exception ». Au Shanxi, l’une des provinces où la production de charbon est la plus élevée, près de 15 000 fonctionnaires ont été inquiétés. En janvier 2018, une nouvelle taxe écologique est entrée en vigueur : entreprises et institutions doivent désormais payer pour les émissions polluantes dans l’air, l’eau et le sol. En novembre 2016, tournant le dos aux vieilles obsessions de rendement et d’accumulation, le ministère de l’Agriculture a mis en jachère 400 000 ha de terres arables pour en restaurer la fertilité, gravement endommagée par la pollution ; la décision a été facilitée par le bon état des stocks de céréales et accélérée par l’urgence de moderniser l’agriculture et d’augmenter les revenus des fermiers.
Des progrès sont d’ores et déjà visibles. En 2016, la Chine a installé trois fois plus de capacité de production d’électricité éolienne (23,3 GW) que les États-Unis, élevant sa capacité totale à près du tiers de l’énergie éolienne mondiale. Sa capacité photovoltaïque a aussi plus que doublé durant la même période, plaçant le pays au rang de premier producteur mondial d’énergie solaire. Concernant les transports et les infrastructures à faibles émissions de carbone, plus de 20 000 km de lignes ferroviaires à grande vitesse ont été construites au cours des dernières années, et le réseau devrait s’étendre à 45 000 km d’ici à 2030.
Mais sur la voie de la transition énergétique globale des bémols persistent : la force de la prévalence du charbon, le parc de centrales nucléaires dont la qualité écologique est sujette à caution compte tenu des risques d’accidents et du difficile problème de traitement des déchets sont autant de facteurs qui joueront un rôle déterminant dans la capacité du pays à tenir, ou non, ses engagements. Il faudra des années pour que son environnement se purifie et que son économie passe réellement au « vert ». Une difficulté essentielle vient d’une consommation d’électricité par tête d’habitant, croissante depuis 1995. Si en 2005 elle était encore voisine de la moyenne mondiale et inférieure de plus de 50 % à celle de l’OCDE, dix ans plus tard, elle dépassait déjà cette moyenne de 25 %. Les projections actuelles la situent en 2035 à plus de 40 % au-dessus de la moyenne mondiale. Or, pour le moment, la production énergétique est en grande partie fournie par le charbon. On note aussi une augmentation rapide de de la consommation de gaz naturel, évaluée à 230 milliards de mètres cubes(Gm3) en 2017, dont le tiers est importé, selon le rapport de l’Agence internationale pour l’énergie (AIE) publié en novembre 2017 – soit le double des importations de 2012. Selon les prospectives de l’AIE, en 2040 la Chine consommera 600 Gm3 et sera, avec les États-Unis (830 Gm3), le principal moteur du marché mondial du gaz. Il en est de même pour le pétrole : en 2016, les 400 millions de tonnes importées chaque année (8 fois plus qu’en 2000) couvraient 68 % de sa consommation.

L’innovation au service de l’environnement
Les efforts de la Chine visant à « décarboner » l’économie se retrouvent dans l’ensemble de ses initiatives économiques. Ses résolutions « vertes » coïncident avec ses objectifs de faire progresser l’économie dans la chaîne de valeur, de doper les industries locales à haute technologie et les emplois haut de gamme qui en découlent, et enfin de jeter les bases d’une expansion économique plus durable. Pour accélérer la transition de son mode de développement, la Chine mise particulièrement sur le secteur de l’innovation. C’est tout l’enjeu du plan « Made in China 2025 », lancé en 2015, qui doit assurer l’autonomie du pays dans les technologies de l’informatique, l’aérospatial, les véhicules propres. Le but? Augmenter la qualité, la productivité et l’innovation des usines à grand renfort de numérique et de technologies avancées, comme les robots, dans dix secteurs jugés stratégiques par le pouvoir : informatique, aéronautique, agriculture, matériaux… Cette modernisation des techniques de production, en généralisant le numérique, devrait réduire la consommation d’énergie et de matières premières, et donc les rejets polluants.
Le plan de développement de l’intelligence artificielle pour la prochaine génération, lancé en juillet 2017, se veut plus incisif et mobilise secteur privé et universités chinoises. En 2030, la Chine ambitionne ainsi d’être le « premier centre d’innovation au monde ». Pékin y met les moyens. Les dépenses en R&D ont augmenté de 18 % par an depuis 2000, contre 4 % pour les États-Unis et l’Europe. Même tendance pour les investissements dans les entreprises axées sur les technologies émergentes. En 2016, la Chine a investi l’équivalent de 2,1 % de son PIB dans la R&D, un taux record parmi les pays en développement. Selon le World Intellectual Property Office, en 2017 la Chine a dépassé le Japon et s’est classée à la deuxième place avec 48 882 brevets déposés, derrière les États-Unis (56 624). Bien qu’elle ne compte actuellement que 50 000 experts (850 000 aux États-Unis) et qu’il lui faudra, selon le rapport de 2017 du ministère de l’Industrie et des Technologies de l’information, dans les prochaines années 5 millions de professionnels de l’intelligence artificielle si elle veut atteindre ses objectifs les résultats sont tangibles : la Chine concurrence aujourd’hui l’Occident dans la production de trains à grande vitesse, dans l’industrie nucléaire, dans les produits informatiques, dans l’aéronautique…
Selon les prévisions, la proportion des industries stratégiques émergentes dans le PIB devrait atteindre 15 % en 2020, contre 8 % en 2015.

La « guerre commerciale » de Trump
Une perspective inquiétante pour la puissance américaine qui fonde sa domination sur son avance hightech et est au cœur de la « guerre commerciale » déclenchée par Donald Trump à l’encontre de Pékin. Son conseiller Peter Navarro, chef du service de la politique commerciale et manufacturière, ne s’en est pas caché. Après les dernières menaces de la Maison-Blanche de taxer à 25 % une nouvelle série de produits figurant dans la liste des technologies de « Made in China 2025 », M. Navarro confirmait à la télévision américaine que ces mesures visaient à empêcher Pékin de prendre le pas sur ces industries naissantes. Outre les panneaux solaires, ce sont les véhicules électriques qui sont notamment visés, secteur dans lequel la Chine devrait devenir le premier marché mondial dans les prochaines années. Plus généralement, ce qui indispose les États-Unis et l’ensemble du monde libéral est la cohérence industrielle de la Chine et la force de sa puissance publique dans son développement et sa construction économique. Washington met en cause cet « interventionnisme » d’État, au nom de la loi du marché et de la libre concurrence. Avec la nouvelle administration états-unienne, ces critiques se sont faites de plus en plus pressantes, appuyées par l’Union européenne. À la mi-juillet 2018, à l’occasion de l’examen des politiques commerciales de la Chine à l’OMC, un exercice auquel se soumettent à intervalles réguliers tous les membres de l’organisation, Washington a officiellement remis en cause la légitimité du géant asiatique à faire partie de l’institution internationale. La Chine y avait adhéré en 2001, après quinze années de négociations.
L’escalade à laquelle nous assistons est particulièrement dangereuse. Elle oppose deux visions du monde – impliquant notamment l’avenir écologique de notre planète – car, selon Pauline Loong, directrice de Asia Analytica à Hong Kong, la confrontation quitte la sphère commerciale pour glisser vers une confrontation politique.

  1. Le 1er juin 2017, Donald Trump a annoncé son désengagement de l’accord international scellé à Paris en décembre 2015.
  2. Au sommet sur l’environnement de Copenhague, les représentants chinois
    avaient pris la tête des pays émergents qui réclamaient « le droit de polluer ».
  3. Dominique Bari, « La Chine en transition énergétique », dans Progressistes, n°16.
  4. Selon le service juridique de l’ambassade de France en Chine (juin 2017)

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