Les nouvelles routes de la soie, une initiative de paix et de développement, par Didier Ardennet*

Les « nouvelles routes de la soie » constituent un des piliers de la nouvelle politique économique chinoise. Il s’agit d’une initiative pragmatique qui dessine les contours possibles d’un nouvel ordre mondial reposant sur le codéveloppement, la paix et le respect des pays partenaires.

*Didier Ardennet est inspecteur des douanes.



Peu après son arrivée au pouvoir, le 14 mars 2013, le président chinois Xi Jinping a officiellement lancé le projet « Ceinture économique de la nouvelle route de la soie et la route maritime de la soie du XXIe siècle ». Depuis mai 2017, ce projet s’appelle désormais Belt and Road Initiative (« Initiative de la ceinture et de la route »). L’idée du gouvernement chinois est de mobiliser l’image des anciennes routes de la soie qui reliaient la Chine, et par extension l’Asie, à l’Europe, en passant par l’Asie centrale, le monde russe, la Perse, le Moyen-Orient et le Bassin méditerranéen. À l’échelle de l’Eurasie, il s’agissait alors d’une certaine forme de première mondialisation. Puis la Chine s’est progressivement isolée et affaiblie.

Nouvelle orientation de planification économique
En 2018, la Chine est un pays en pleine ascension. La victoire du Parti communiste chinois en 1949 lui a rendu son indépendance nationale, perdue un siècle auparavant, et les mesures économiques prises depuis les années 1980 ont fortement développé son économie. Aujourd’hui, la Chine est la deuxième puissance économique mondiale, derrière les États-Unis, et la première puissance commerciale. Si sa croissance demeure très élevée, notamment par rapport à l’Europe ou à l’Amérique du Nord, elle s’établit désormais à un niveau plus faible (entre 6 et 7 %) que dans les années 1980, 1990 et 2000 (au-delà de 10 %).
L’arrivée au pouvoir de Xi Jinping en 2013 coïncide avec le lancement d’une nouvelle politique économique chinoise. Il s’agit de changer de mode de croissance, de passer de « l’usine du monde » à un pays développé qui investit, qui innove et qui offre une protection sociale de qualité à sa population avoisinant 1,4 milliard d’individus. Les salaires en forte augmentation ont en effet rendu la Chine moins compétitive en termes de coûts par rapport à d’autres pays asiatiques. De plus, les fortes inégalités sociales et territoriales ainsi que la dégradation rapide de l’environnement depuis trente ans ont entraîné une prise de conscience chez les Chinois, et notamment leurs dirigeants, qu’un développement plus inclusif, qualitatif et durable était nécessaire dans le cadre de l’économie socialiste de marché à la chinoise. Ainsi, l’État entend rendre la société chinoise « modérément prospère » à l’horizon 2021, pour le centenaire de la création du PCC, et « forte et prospère » en 2049, pour le centenaire de la fondation de la République populaire de Chine.
Le projet des nouvelles routes de la soie (NRS) apparaît dans ce contexte de transition économique comme un moyen concret de mise en œuvre de cette nouvelle politique. En orientant les investissements vers les infrastructures et les connectivités depuis la Chine jusqu’en Europe, les NRS constituent un moyen de développer l’intérieur du pays et les provinces autonomes de l’Ouest qui n’avaient pas profité autant que la côte de l’essor économique chinois, créant une fracture territoriale. Pour réaliser ces investissements massifs, la Chine a créé en 2014 le fonds pour l’infrastructure de la route de la soie, avec 40 milliards de dollars (entièrement chinois), et la Banque asiatique d’investissement dans les infrastructures, avec 100 milliards de dollars (à dominante chinoise mais intégrant la plupart des pays concernés par les NRS, dont des pays européens). Ces fonds sont alimentés ou appuyés par les grandes entreprises chinoises (publiques et privées) et les principales banques du pays.
Les NRS permettent ainsi d’utiliser les immenses réserves financières amassées par la Chine du fait de son extraversion économique, et ce dans une optique d’investissement dans le développement national et régional.Les NRS doivent également inclure de nombreux pôles industriels dans les différents pays traversés par les routes, permettant également à la Chine de réguler ses problématiques de surproductions et de surcapacités
de production.

Xi Jinping
Sous la mandature du président Xi Jinping le projet des nouvelles routes de la soie prend son élan.

Stimuler le développement de régions enclavées ou déstabilisées
L’Asie centrale, qui concentrera les axes les plus structurants des NRS, est une vaste région ou se mélangent cultures et influences (chinoise, russe, turque, indienne, perse, européenne). Pour autant, cette immense zone continentale demeure largement enclavée et peu développée. Les NRS passent notamment par la construction d’infrastructures ferroviaires et routières entre la Chine et l’Europe ; la plupart des pays d’Asie centrale y sont associés : les pôles industriels dynamiseront l’économie de ces pays. Par ailleurs, avant même le lancement des immenses projets des NRS, les échanges commerciaux entre la Chine et l’Asie centrale sont passés de 1 milliard de dollars en 2000 à 50 milliards en 2013.
Quant à l’Asie du Sud-Est, si elle n’est pas au cœur des routes terrestres de la soie, elle participe des routes maritimes de la soie. Ces pays possèdent également une très vieille histoire de relations étroites avec la Chine. Malaisie, Singapour, Indonésie, Philippines, Vietnam, Cambodge, Laos, Thaïlande ou encore Myanmar : tous ces pays possèdent une très importante, ancienne et puissante communauté chinoise. Dans beaucoup d’entre eux, elle contrôle une part non négligeable de l’économie ; elle représente même la majorité dans la population de Singapour. Ces pays échangent depuis des siècles grâce à la mer de Chine, véritable Méditerranée asiatique. Leur participation aux routes de la soie maritimes semble acquise, même si la Chine doit composer dans la région avec l’influence de l’Inde et du Japon, assez méfiants vis-à-vis de l’initiative chinoise, ou même des États-Unis, franchement hostile.
Autre région cruciale pour le projet chinois : le grand Moyen-Orient. La Chine reçoit 60 % de son pétrole de l’Afrique ou du Proche-Orient ; le Moyen-Orient est donc pour la Chine
un partenaire économique essentiel ainsi qu’une porte d’entrée vers l’Europe et l’Afrique via les routes maritimes de la soie. La Chine parle et commerce avec la plupart des pays de cette région complexe, instable et aux conflits souvent instrumentalisés par les puissances étrangères pour l’accaparement de ses sous-sols riches en hydrocarbures. Sa politique internationale fondée sur la non-ingérence et son absence de passif colonial lui
permettent d’apparaître comme une puissance nouvelle, une option différente de celle des Occidentaux. Ainsi la Chine investit-elle massivement en Égypte ou en Israël, mais surtout entretient des liens économiques et diplomatiques très forts à la fois avec l’Arabie saoudite et avec l’Iran. Pour l’Arabie saoudite : 70 milliards d’échanges économiques annuels et une coopération entre les deux pays autour du programme « Arabie saoudite Vision 2030 ». Pour l’Iran, les liens sont anciens, et l’isolement diplomatique de l’Iran depuis 1979 l’a rapproché de la Chine. En janvier 2016, le président chinois Xi Jinping, en visite en Iran, a signé un accord d’échanges de 600 milliards de dollars sur dix ans entre les deux pays.
Si l’Afrique ne se situe pas à proprement parler sur les NRS (à l’exception notable de l’Égypte ou de Djibouti, qui voit l’implantation de la première base militaire chinoise en Afrique), le continent est un partenaire essentiel pour la Chine. Investissements massifs,
notamment au Kenya, construction d’infrastructures sur tout le continent, échanges commerciaux et universitaires, là encore la Chine apparaît comme une alternative aux Occidentaux pour le développement africain. D’autant que la Chine refuse toute ingérence politique dans les affaires intérieures des États du continent et ne conditionne pas ses prêts et investissements à des réformes économiques et sociales comme le font le FMI ou la Banque mondiale. La Chine entend proposer une alternative de développement pour l’Afrique fondée sur le respect de la souveraineté nationale et le rattachement de cette politique à destination de l’Afrique à son vaste plan des NRS.

L’Europe est la destination finale et « naturelle » des NRS. Si pour le moment les pays de l’est de l’Europe, comme la Pologne, du centre, comme la République tchèque, ou du sud avec la Grèce sont assez impliqués dans ce projet, la France demeure un peu en retrait et n’arrive pas encore à trouver sa place et à s’y impliquer pleinement. Certes, l’Allemagne est le principal destinataire des nouvelles routes ferroviaires reliant la Chine à l’Europe, mais un premier train est arrivé en avril 2016 à Lyon en provenance de Wuhan, en Chine. Les dirigeants français gagneraient à être plus proactifs vis-à-vis des NRS. Cela dit, un forum s’est tenu à Paris le 29 novembre 2017 avec pour thème les NRS, ce qui témoigne d’un intérêt nouveau des élites françaises pour ce projet. À noter que l’île de La Réunion, qui se trouve sur le passage des NRS maritimes et où réside une importante communauté chinoise, est très impliquée dans cette initiative.

Stabilité à ses frontières, paix au niveau international
Le but premier des NRS est bien économique, social et politique : investir les immenses réserves financières accumulées, développer le commerce, sécuriser ses approvisionnements, trouver de nouveaux débouchés à ses entreprises pour gérer les surcapacités de production et les surproductions. Mais ce projet implique nécessairement de la stabilité, et donc la paix. En effet, les investissements massifs de la Chine, qui sont des investissements lourds et de long terme (infrastructures ferroviaires, routières, portuaires, industries), impliquent structurellement un impératif de paix pour assurer une durabilité au projet chinois de NRS, qui concerne 40 % de la superficie mondiale, 70 % de la population, 60 % de la richesse et 75 % des énergies connues. Il s’agit donc d’un fait majeur et structurant pour le développement, la stabilité et la paix dans le monde du XXIe siècle.
Le projet des NRS possède également un axe plus affirmé en matière de préservation de la sécurité et de l’indépendance nationale, économique et stratégique chinoise. La Chine est actuellement largement dépendante de la route maritime pour ses importations en énergie et son commerce. Cette situation la rend vulnérable à l’attitude belliqueuse des États-Unis, dont la VIIe flotte stationne autour du Japon, de la Corée du Sud et de Taiwan et multiplient les provocations en mer de Chine. La Chine entend notamment se prémunir contre un éventuel blocus maritime des États-Unis qui pourrait passer, par exemple, par la fermeture du détroit de Malacca. Elle développe les NRS terrestres afin de disposer d’une solution de commerce en cas d’agression. Ces NRS terrestres sont de plus connectées à de nombreux ports chinois crées récemment le long des NRS maritimes. Ainsi, le corridor Chine-Pakistan reliant la province autonome du Xinjiang au port de Gwadar au Pakistan, permet d’offrir un nouvel accès à la mer et aux NRS maritimes et pourrait permettre de contourner par les terres le détroit de Malacca en cas de blocus.
La politique étrangère de la Chine des NRS s’inscrit dans une vision géopolitique plus globale du pays, qui passe par la promotion et la défense du multilatéralisme. La Chine défend largement les institutions onusiennes et apparaît comme le moteur au niveau international de la lutte contre le réchauffement climatique. Dans ce domaine, la Chine est certes devenue le principal pollueur, mais est également le pays qui investit le plus dans le développement durable : 100 milliards de dollars rien que sur l’année 2016, et la part des énergies renouvelables dans son mix énergétique atteint 20 %, contre 13 % pour les États-Unis. Par ailleurs, pour la Chine la fin de l’unilatéralisme américain/occidental doit passer aussi par la fin du tout-dollar. C’est pourquoi nombre de ses échanges commerciaux sont désormais libellés en yuans convertibles en or ou dans d’autres monnaies nationales. Si la Chine peut se permettre une telle audace financière c’est parce qu’elle a considérablement augmenté ses réserves en or ces dix dernières années : elles dépassent aujourd’hui les 3100t. Les immenses investissements NRS peuvent être de ce fait un accélérateur de la fin du monopole du dollar dans les transactions internationales.
La Chine d’aujourd’hui entend retrouver sa place historique de première puissance mondiale, qu’elle avait perdue depuis deux siècles. Forte de son histoire, de sa civilisation millénaire et de sa longue tradition diplomatique, la Chine souhaite utiliser l’ouverture, le commerce et le dialogue. Cette méthode est une promesse de paix dans un monde bousculé, qui doit faire de la Chine le pôle de stabilité de ce XXIe siècle.

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