Un voyage en Chine, par Olivier Dartigolles*

Olivier Dartigolles

Du 25 mai au 3 juin 2018, Oliver Dartigolles s’est rendu en Chine pour y reprĂ©senter le PCF accompagnĂ© de la journaliste Dominique Bari. Il nous fait le rĂ©cit de ce sĂ©jour qui donne Ă  voir ce qui se joue actuellement dans ce pays.

*Olivier Dartigolles est porte-parole du PCF.


Nous avons rĂ©pondu Ă  une invitation du Parti communiste chinois (PCC) pour le 200e anniversaire de la naissance de Karl Marx. J’y reprĂ©sentais le PCF. Plus de 100 partis et prĂšs de 200 invitĂ©s ont participĂ© aux trois Ă©tapes qui ont rythmĂ© notre sĂ©jour: Shenzhen, PĂ©kin et Xiaogang. Trois expĂ©riences diffĂ©rentes pour un mĂȘme projet de dĂ©veloppement chinois. Pour mieux comprendre la rĂ©alitĂ© chinoise, les Ă©volutions en cours, les succĂšs et les difficultĂ©s, les complexitĂ©s, contradictions et paradoxes, j’avais la chance d’ĂȘtre accompagnĂ© par Dominique Bari, ancienne correspondante de l’HumanitĂ© en Chine, qui continue Ă  suivre les transformations de ce pays, avec passion et l’envie de transmettre. Le premier choc est incontestablement celui d’un changement d’échelle, de l’immensitĂ© chinoise. DĂšs le premier jour, cela plante le dĂ©cor de ce qui va suivre.

Jour 1
D’abord le pĂ©riple pour rejoindre la province de Guangdong. Paris-Madrid-Shenzhen. Avec plus de deux heures de retard pour l’arrivĂ©e Ă  Madrid et l’idĂ©e que la premiĂšre Ă©tape « chinoise » se fera Ă  la Puerta del Sol avant d’avoir un prochain vol pour Shenzhen. AprĂšs plus de treize heures de vol, arrivĂ©e Ă  20 heures Ă  Shenzhen, direction l’hĂŽtel et premiers contacts avec des dĂ©lĂ©guĂ©s d’autres partis.

La délégation étrangÚre lors du 200e anniversaire de la naissance de Karl Marx. Plus de 100 partis et prÚs de 200 invités étaient présents.

Jour 2
Shenzhen, une ville de 10 millions d’habitants (la province en compte 100 millions). Avec une spĂ©cificitĂ© : un dĂ©veloppement dans la haute technologie – certaines entreprises d’ici sont leaders dans leur domaine, Ă  l’échelle mondiale. C’est par exemple le cas pour les transports collectifs  Ă©lectriques, ou les Ă©crans flexibles. 95 % de la population de la ville est originaire d’autres provinces. La moyenne d’ñge est de 32 ans. On ressent cette dynamique dĂšs le premier coup d’Ɠil. Avec une superficie de 2 000 km2, cet ancien port de pĂȘche est devenu, en quarante ans, une grande mĂ©tropole chinoise, un rĂ©sultat de la rĂ©forme et de l’ouverture engagĂ©es en 1978.
Shenzhen fut la premiĂšre zone Ă©conomique spĂ©ciale (ZES) de Chine ouverte aux investissements Ă©trangers dans des entreprises manufacturiĂšres. Ce fut, durant quelques annĂ©es, ce que l’on a appelĂ© un « atelier du monde »oĂč se fabriquaient des produits Ă  bas coĂ»t, avec une population de travailleurs migrants peu qualifiĂ©e. Aujourd’hui, Shenzhen est une vitrine de la modernitĂ© chinoise, une sorte de laboratoire qui reflĂšte les objectifs du gouvernement de monter en gamme, Ă  haut niveau, leur production.
Nous commençons par une visite de la bibliothĂšque de Shenzhen. Ambiance studieuse : nous sommes dans la pĂ©riode de prĂ©paration du gaokao, l’équivalent de notre baccalaurĂ©at, qui dĂ©terminera un classement dĂ©cisif pour la suite du parcours universitaire. L’aprĂšs-midi, nous sommes reçus dans les locaux du Party Center Building, un espace consacrĂ© aux relations entre le PCC et les entrepreneurs de la ville.
AprĂšs une pĂ©riode de libĂ©ralisation, avec des pratiques financiĂšres et des comportements patronaux jugĂ©s nĂ©gativement, la prĂ©sidence Xi Jinping a imposĂ© des rĂšgles plus strictes au secteur privĂ©, dont les activitĂ©s doivent avant tout bĂ©nĂ©ficier au dĂ©veloppement national. La grande part laissĂ©e au marchĂ© ne peut se comprendre que si l’on prend en considĂ©ration le rĂŽle et l’intervention de l’État dans l’économie. Un rĂŽle croissant de l’État. Et du Parti : toutes entreprises, mĂȘme Ă©trangĂšres, sont tenues d’accueillir des cellules du Parti.
Curieuse ambiance dans ce building, entre culture start-up, performances et Ă©valuation d’un bon comportement selon des critĂšres dĂ©finis par le PCC. On ressent une libertĂ© donnĂ©e aux entrepreneurs, Ă  l’initiative, Ă  l’innovation, mais pour s’inscrire dans un projet de dĂ©veloppement global, dont les grands principes, les Ă©tapes, fixĂ©s lors du dernier congrĂšs du PCC en octobre 2017, ont pour horizon, Ă  2020, une « sociĂ©tĂ© de moyenne prospĂ©ritĂ© ». Dans un pays qui compte, selon nos interlocuteurs chinois, 60 millions de pauvres pour une population de 1,4 milliard d’ñmes. Puis, nous assistons Ă  une prĂ©sentation spectaculaire du projet Qianhai. De quoi s’agit-il ? D’abord du centre de finances le plus important de Chine, situĂ© sur l’autre rive de Hong Kong. En 2015, une zone de libre-Ă©change est dĂ©cidĂ©e, avec une politique de taxe prĂ©fĂ©rentielle et une zone franche. Au regard de l’ampleur du projet, dans une zone particuliĂšrement stratĂ©gique, on devine qu’il s’agit bel et bien d’une concurrence face Ă  Hong-Kong, quand bien mĂȘme les termes retenus pour en faire la promotion parlent de « coopĂ©ration » et de « complĂ©mentaritĂ© ». La croissance est impressionnante avec 50 entreprises qui s’installent par
 jour.

Jour 3
La journĂ©e commence par une confĂ©rence sur le dĂ©veloppement de la rĂ©gion de Shenzhen, avec les interventions de jeunes chefs d’entreprises (informatique, design, transport); l’aprĂšs-midi, c’est la visite de l’entreprise Appotronics et des dĂ©monstrations saisissantes en 3D. Avant le retour Ă  l’hĂŽtel, petite promenade au Grand Chinese Folk Customs Village, avec la reproduction en miniature des plus cĂ©lĂšbres sites touristiques chinois, suivie d’un spectacle.

Jours 4 et 5
La derniĂšre journĂ©e Ă  Shenzhen est entiĂšrement consacrĂ©e Ă  la commĂ©moration du 200e anniversaire de la naissance de Karl Marx avec une plĂ©niĂšre d’ouverture, des ateliers, puis une plĂ©niĂšre de conclusion Ă  17 heures, au cours de laquelle je dois intervenir avec d’autres dĂ©lĂ©guĂ©s Ă©trangers (Allemagne, Palestine, Venezuela, Égypte, Laos, BrĂ©sil, Inde, NĂ©pal).
En cinq minutes, c’est compliquĂ© : il s’agit de remercier les organisateurs de ce forum, notamment le dĂ©partement des Affaires internationales du PCC, Ă©voquer Marx (c’est le sujet!) et prendre le parti d’une question, d’un sujet plus prĂ©cis. Sur Marx, j’ai donnĂ© quelques exemples sur son actualitĂ© en France, son retour, la maniĂšre dont sa pensĂ©e est vivante face aux grands enjeux de notre Ă©poque. Comment se servir de Marx au prĂ©sent? par exemple, en pensant, dans le mĂȘme mouvement, le social avec le « plein et libre dĂ©veloppement de chaque individu ». Puis, j’ai Ă©voquĂ© la dangerositĂ© extrĂȘme de la situation internationale. Les risques de guerre. La montĂ©e des nationalismes et des populismes.
La Chine propose aujourd’hui, contre l’unilatĂ©ralisme, de travailler Ă  une « communautĂ© de destin ». C’est leur proposition de « nouvelles routes de la soie » pour favoriser l’interconnexion entre les continents asiatique, europĂ©en, africain et latino-amĂ©ricain.Nous avons en effet besoin de nouvelles coopĂ©rations, de nouveaux rapports internationaux. Alors que l’Alliance atlantique est dĂ©chirĂ©e de partout, l’Europe gagnerait Ă  un Ă©change avec d’autres partenaires, dont la Chine, pour discuter des convergences et des divergences sur l’évolution de la situation internationale. En tout cas, lors d’échanges en plus petit comitĂ©, j’ai pu mesurer combien nos interlocuteurs chinois Ă©taient sur l’idĂ©e d’un nouvel ordre international Ă  construire. Ils rejettent l’esprit de guerre froide et ses logiques d’affrontements qu’on tente d’imposer dans le monde et prĂŽnent la rĂ©solution des crises par la nĂ©gociation.
Le lendemain, un peu de repos et deux promenades, hors programme, dans le quartier populaire de Dashala, oĂč Dominique a ses repĂšres et ses adresses, notamment pour un dĂ©licieux canard laquĂ©.

Jours 6 et 7
En matinĂ©e, visite de l’École centrale du PCC et du Centre d’études marxistes, qui est un dĂ©partement de l’école. Discussion avec le directeur de l’école. L’aprĂšs-midi, dĂ©couverte du musĂ©e de la capitale. Magnifique lieu avec de trĂšs belles expositions. La beautĂ© des statues
 En soirĂ©e, on retrouve l’aĂ©roport de PĂ©kin pour une nouvelle destination : Hefei, capitale de la province de l’Anhui, qui compte 70 millions d’habitants dont 70 Ă  80% sont des ruraux.
Visite de Hefei. Temple, haute technologie et musĂ©e de l’Histoire provinciale. Le plus marquant : les paysages ruraux, les riziĂšres, le travail des paysans, qui dĂ©filent derriĂšre les vitres de notre autocar. Quel contraste avec les buildings de Shenzhen !

Jour 8
Visite du village de Xiaogang, connu dans toute la Chine pour avoir le premier, avant mĂȘme les directives de PĂ©kin et de Deng Xiaoping, lancĂ© les rĂ©formes Ă  la campagne, en 1978. Il s’agissait de revenir sur la collectivisation forcĂ©e des terres et sur la vie sociale en gĂ©nĂ©ral.
On nous explique que dix-huit fermiers ont acceptĂ© de signer des contrats leur accordant le droit d’usage d’un lopin de terre. Certains d’entre eux nous accueillent. On devine sur leur visage toute une vie de travail, celui de la terre. Une partie de la rĂ©colte Ă©tait achetĂ©e par l’État Ă  prix fixe, le reste pouvait ĂȘtre vendu sur les petits marchĂ©s privĂ©s locaux : les revenus des paysans se sont alors largement amĂ©liorĂ©s. L’expĂ©rience fut gĂ©nĂ©ralisĂ©e.
L’Anhui est une province agricole, initialement peu riche, qui a dĂ» faire de gros efforts pour se dĂ©velopper. Quelque vingt ans aprĂšs le lancement de la rĂ©forme, des signes de ralentissement Ă©taient apparus : peu de terre pour le nombre de paysans, la croissance stagnait. On rĂ©flĂ©chit sur les suites Ă  donner Ă  cette expĂ©rience. En 2004, on Ă©largit le champ de la production en la diversifiant et en transformant les produits agricoles sur place. Plus de valeur ajoutĂ©e pour plus de revenus. C’est un exemple de pragmatisme en Chine, oĂč l’on s’adapte en cas d’obstacles.

Jour 9
Toute la journĂ©e, 19e Forum de Wanshou sur « la rĂ©forme, le dĂ©veloppement et la modernisation de la gouvernance d’État ». L’un des intervenants chinois estime que leur modĂšle de dĂ©veloppement, tel quel, n’est pas exportable Ă  d’autres pays, puisque les conditions sont diffĂ©rentes, mais que leurs expĂ©riences peuvent ĂȘtre une source d’inspiration. Avec le sens de la formule imagĂ©e, l’un d’entre eux nous a invitĂ©s Ă  « emmener avec nous, dans nos bagages, l’esprit de Xiaogang ».

Jours 10 et 11
Jour de départ avec un nouveau périple : Hefei-quartier du Chùteau de Pau, en passant par Pékin, Istanbul et Paris. PremiÚres impressions à chaud.
La voie chinoise de dĂ©veloppement(je ne sais pas si ce terme convient, mais c’est celui qui me semble le plus appropriĂ© aprĂšs ce sĂ©jour) est une rĂ©alitĂ©. Elle peut et doit questionner, elle n’en demeure pas moins une expĂ©rience en cours qui a, et aura, des consĂ©quences pour la Chine elle mĂȘme et pour le reste du monde. La Chine a dĂ©cidĂ© d’une feuille de route avec des objectifs prĂ©cis de dĂ©veloppement rĂ©affirmĂ©s par Xi Jinping lors du XIXe CongrĂšs, en octobre 2017. Nous avons pu poser toutes les questions. Nos interlocuteurs chinois connaissent nos questionnements, nos rĂ©serves et aussi nos craintes, nos dĂ©saccords. Ils rĂ©pondent Ă  tout. Soit directement, soit par un art de la dialectique
 Sans s’offusquer de rien. Avec une caractĂ©ristique : un trĂšs grand pragmatisme. Il ne nous font absolument pas « la leçon », ils peuvent exprimer des doutes, dire ce qui, selon eux, a produit des rĂ©sultats positifs mais aussi prĂ©ciser ce qui n’a pas donnĂ© satisfaction, ce qu’il a fallu changer, rĂ©orienter. Il s’agit bien d’une expĂ©rience de dĂ©veloppement. En rĂ©ponse Ă  certaines de nos questions, ils nous disent pourquoi la dĂ©mocratie occidentale n’est pas, pour eux, la voie Ă  suivre. Ils prĂ©sentent le PCC comme un parti au pouvoir avec des liens directs avec l’ensemble de la sociĂ©tĂ© chinoise. Au cours des Ă©changes ont Ă©tĂ© abordĂ©es par les dĂ©lĂ©guĂ©s des questions sur les libertĂ©s, les conditions de travail, les droits syndicaux, la place politique des entrepreneurs du privĂ©, la lutte contre la pauvretĂ©, les inĂ©galitĂ©s, les conditions de logement.
Une expérience marquante. Avec des questions ouvertes. Et la belle fraternité partagée avec les autres délégués qui ont participé à ces journées.

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.