Sur les postures du relativisme en science, Yves Bréchet*

Discours prononcé par Yves BRECHET, membre de l’Académie de sciences, à l’occasion de l’hommage rendu à Jean-Pierre Kahane le 7 avril 2018.


Je voudrais, avant de vous parler d’un sujet qui tenait à cœur à Jean-Pierre Kahane, témoigner d’un aspect de sa personnalité qui m’a beaucoup frappé, moi qui ne l’ai connu que dans les dernières années de sa vie, comme confrère à l’Académie : son ouverture d’esprit.

Je ne ferai pas injure à sa mémoire en disant que nous étions toujours d’accord sur tout, ce n’est pas ce que j’appelle l’ouverture, ce serait un « caméléonisme » qui n’avance en rien le débat d’idées. Nous ne nous sommes jamais mis d’accord sur le crédit impôt recherche par exemple, et nous en avons pourtant souvent discuté. Mais l’ouverture d’esprit est avant tout l’art de savoir distinguer l’accessoire de l’essentiel, de repérer dans un raisonnement ce qui unit les points de vue, au lieu de chercher maladivement ce qui les sépare. Jacques Maritain, philosophe néo-thomiste qu’on voit rarement citer dans ces murs, parlait avec justesse de « Distinguer pour unir », et disait qu’il fallait avoir « l’esprit ferme et le cœur doux, quand on voit tant de gens qui ont l’esprit mou et le cœur dur ». Jean-Pierre était certainement de ceux qui avaient l’esprit ferme et le cœur doux…

Qu’il me soit permis d’illustrer cela par deux anecdotes. L’une est liée à la revue Progressistes. Jean-Pierre m’avait demandé un article pour la revue. Je lui précisai bien que je n’étais pas un « compagnon de route » et n’avais pas l’intention de le devenir. Et il me répondit qu’il y avait « trop peu de gens pour défendre les sciences et la rationalité aujourd’hui, et [que] le sujet [était] d’une telle importance, qu’il [était] essentiel de mobiliser toutes les forces». Et ce fut l’origine d’un article sur « Le devoir de mauvaise humeur et la défense du bien public » (1), article long et rugueux sur la disqualification de l’expertise scientifique dans le débat public. Et cet article, qui m’a valu ensuite les attaques dont je suis le plus fier de la part de ceux qu’il faut bien appeler les « obscurantistes nouvelle vague », fut soutenu en comité éditorial par Jean-Pierre, malgré sa longueur et son ton un peu corrosif, pour être publié dans la revue. La même ouverture d’esprit, je la retrouvai quelques années plus tard, au moment où Édouard Brézin me contactait pour prendre la présidence de l’Union rationaliste, dont je n’étais pas membre. Jamais l’un ou l’autre ne m’a demandé les « billets de confession » qui sont la marque de tous les fanatismes, mais l’un comme l’autre trouvait que ce qui nous unissait, la défense de la démarche scientifique comme une richesse du bien commun des démocrates et des héritiers des lumières, prévalait sur tout ce qui pouvait nous éloigner… et je devins président, puis membre, de l’Union rationaliste… 

Nous avons entendu souvent citer hier le grand Condorcet. L’héritage des lumières – Condorcet, d’Alembert – était précieux aux yeux de Jean-Pierre, et c’est avec émotion que je me rappelle nos discussions sur ce sujet. Plus que la traditionnelle opposition entre Voltaire et Rousseau, c’est le fait qu’une partie majoritaire de la gauche ait aujourd’hui trahi Diderot pour Rousseau, et le Rousseau le plus médiocre, celui du Discours sur les sciences et les arts et pas celui du Contrat social, qui nous agaçait tous les deux. C’est dans cette désertion en rase campagne qu’il faut chercher les racines de ces peurs irrationnelles, sur les vaccins, sur les OGM, sur les nanotechnologies, sur le nucléaire… Il n’est pas question de ne pas voir les dangers, il n’est pas question de se laisser hypnotiser par la fascination technophile sans voir les implications politiques des choix technologiques, mais il est indispensable qu’on revienne à une approche rationnelle des questions et que les choix techniques, qui sont aussi des choix politiques, soient scientifiquement analysés avant que d’être décidés. C’est ce primat de la raison et de l’analyse sur la conviction et le prêche qui nous a rassemblés, et c’est ce combat que sa mémoire nous invite à poursuivre, contre tous les obscurantismes.

J’en viens au sujet qu’Ivan Lavallée m’a demandé d’aborder pour cette table ronde, la question du relativisme qui gangrène la vision des sciences dans le grand public.

Je ne vais pas disserter sur les sottises comme « Ramses II ne pouvait pas mourir de la tuberculose, puisque le bacille de Koch n’avait pas été découvert », qui pour moi fait écho à Pagnol décrivant sa maman lavant à grande eau les brocantes de son père pour éliminer « les microbes [qui] étaient tout neufs, puisque le grand Pasteur venait à peine de les inventer » (Pagnol, lui, était volontairement drôle…).

Dans la même veine, l’analyse des convictions catholiques et conservatrices de Pasteur (qui disait justement « laisser son catholicisme avec son chapeau à l’entrée de son laboratoire ») ne nous dit rien sur la valeur des extraordinaires expériences des ballons à col-de-cygne sur la génération spontanée… Félix Archimède Pouchet, le contradicteur de Pasteur, avait toutes les vertus de progressisme qu’on pouvait souhaiter, ses expériences n’en étaient pas moins entachées d’erreur, et ses conclusions fausses. Je ne ferai pas l’inventaire de l’abondante littérature sur le relativisme en science, elle ne mérite pas un quart d’heure de peine. Mais je voudrais partager avec vous quelques réflexions sur le terreau dans lequel croît cette mauvaise herbe, et Édouard après moi vous dira sans doute à qui bénéficie la moisson de chiendent.

À la racine du relativisme se trouve la conviction que la science n’est qu’un mode de connaissance comme un autre, une façon d’appréhender le monde qui est une manière parmi d’autres, l’astronomie n’étant pas plus ou moins « vraie » que l’astrologie. Par un singulier paralogisme, on égrène les fantaisies des grands scientifiques – un Newton alchimiste, un Edison tourneur de tables, un Flammarion spirite, un Einstein mauvais père et mauvais mari, un von Neumann ultraconservateur – pour expliquer que s’ils se trompaient sur ces domaines il n’y avait pas de raison de leur faire confiance sur les questions de sciences…

J’appelle cela un paralogisme car c’est prendre l’énoncé scientifique comme une conclusion qui tire sa valeur de celui qui l’énonce, et non comme une démarche qui relève de la rationalité, qui est le bien de tous. C’est la confusion entre la plaidoirie et la démonstration, entre le témoignage qui rend le témoin unique et la démarche scientifique qui rend la procédure vérifiable ou falsifiable, mais qui la met dans les mains de tous ceux qui savent, et qui veulent, raisonner.

Il ne s’agit pas de prétendre que le citoyen peut tout vérifier par lui-même, – le débat public se meurt de ce que Pascal appelait les « demi-savants » – mais il s’agit de comprendre et d’identifier les briques élémentaires ou l’on fait confiance (ou que l’on demande à vérifier) et les enchaînements du raisonnement qui relèvent du bien commun.

Il n’est pas indispensable d’être un grand scientifique pour comprendre que, quand on veut lutter contre les émissions de CO2, plutôt que de s’acharner à décarboner un mix électrique déjà décarboné, il est plus judicieux de s’attaquer à la décarbonation du transport et du bâtiment, cela suppose juste de savoir raisonner. Les mathématiciens sont accoutumés à bien distinguer ce qu’ils postulent (les axiomes, les conjectures) de ce qu’ils déduisent (les théorèmes et leurs démonstrations), et ils savent bien que cette ascèse intellectuelle est essentielle à la solidité de leur discipline. Mais il semble que cette exigence kantienne de distinguer ce que l’on croit de ce que l’on sait soit aujourd’hui bien négligée dans un monde par ailleurs imprégné de sciences et de technique, et qui aurait cruellement besoin de cette lucidité.

Cette confusion à la racine du relativisme, qui, entre la source et l’embouchure, oublie qu’il y a le chemin de la rivière, conduit à des contresens multiples et délétères suivant qu’on privilégie l’embouchure ou la source. Si la seule valeur est dans l’énoncé lui-même (l’arrivée dans la mer), il suffit de mettre en face-à-face, dans un de ces pitoyables matchs de catch que nos médias appellent « débats », un « pro-réchauffement climatique » et un « climatosceptique » pour penser contribuer à éclairer le public : on a juste gommé la démarche logique, le raisonnement, la validation par les pairs, qui sont la racine même de la démarche scientifique. Et l’on fait du débat public une singerie de l’analyse scientifique, et on dissout la patiente construction d’une vérité provisoire s’appuyant sur un corpus de faits en un verbiage relativiste sur les désaccords entre experts, comme s’il s’agissait de la « querelle du filioque » entre théologiens.

Si la seule valeur est dans l’origine de l’énoncé (la source de la rivière, indépendamment de tous les affluents qui la nourrissent), il suffit de disqualifier tout scientifique par le fait qu’il ait travaillé dans le domaine, voire collaboré avec ceux qui en tirent profit dans l’industrie, et ainsi tout le monde aura une opinion légitime sur les OGM, sauf les généticiens ; sur le nucléaire, sauf les physiciens ; sur les vaccins, sauf les immunologistes. Et on arrive à une autre forme de relativisme qui est la disqualification des experts scientifiques, qui ne bénéficient pas même de la présomption d’innocence après avoir fait état de leurs liens professionnels. Et on arrive à cette floraison d’« experts indépendants », qui sont, de fait, le plus souvent des « experts incompétents ».

Le relativisme est une maladie de gens pressés, d’un monde qui ne veut plus prendre le temps de décortiquer un raisonnement, d’analyser les étapes qui construisent une vérité scientifique, d’attendre que ce travail soit reproduit, compris, digéré, et comme absorbé par la communauté scientifique. Je ne dis pas que cette procédure de digestion soit parfaite, mais c’est ce que nous avons de mieux, et elle vaut sans aucun doute mieux que l’urgence du scoop, le goût du clash et du trash, le timing de l’énoncé jetable et des marronniers annuels (pardonnez-moi ce sabir que Jean-Pierre détestait…).

Il me ressouvient, aux débuts des discussions publiques sur le climat, d’avoir recommandé à quelqu’un de ces cuistres surdiplômés qui ont une opinion sur tout (qu’ils croient être un avis), la lecture du savant ouvrage de Robert Dautray et Jacques Lesourne, l’Humanité face au changement climatique. Cinq cents pages avec des notes en bas de page fournies, qui mangent l’ensemble de la page mais ne vous laissent ni sans référence ni sans raisonnement. Et la réponse fusa, pathétique de sottise: « Il est pour ou il est contre? »

Le relativisme est la plaie des époques pressées, papillonnantes et semi-informées, paresseuses quant au savoir et avides de croyances, rétives à la discussion et fascinées par le débat, jouissant du bruit et impatientes de l’issue. Et comment s’étonner alors que de la rivière on ne retienne que la source et l’embouchure?

Le relativisme n’est pas simplement un contresens sur la valeur de la science, c’est un contresens sur la nature même de la science, sur ce caractère de bien commun, de connaissance construite comme une série d’étapes vers une connaissance plus approfondie, qui certes prend naissance dans une communauté, qui est partie d’une société, qui bien sûr répond plus ou moins aux exigences de cette société, mais qui avant toute chose est une démarche qui se soumet au juge de paix suprême : la cohérence du raisonnement et la confrontation avec la réalité, et c’est cette démarche et cette confrontation qui font de la science notre bien commun.

Cette démarche n’est pas au-dessus de toutes les formes d’appréhension du mode (l’art, la poésie, la musique…), elle n’est pas non plus dénuée d’inspiration, de créativité, mais certainement elle est intrinsèquement différente. Je pense que Jean-Pierre ressentait très intensément cette vision de la science comme un bien commun, je veux voir dans son implication dans la formation des enfants à la science, une caractéristique de son implication dans la société. 

L’éducation, dès le plus jeune âge, au raisonnement scientifique, à l’exigence de cohérence, à la nécessité de la preuve, à l’analyse expérimentale du monde, est la seule solution pérenne à cette plaie des époques pressées, superficielles, paresseuses et incultes: le relativisme scientifique.

(1) Revue Progressistes Numéro 8 
https://revue-progressistes.org/2015/10/05/du-devoir-de-mauvaise-humeur-a-la-defense-du-bien-public-yves-brechet/

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