Panorama du nucléaire dans le monde, Serge Vidal*

Au moment où le débat sur la place du nucléaire civil en France rebondit, il est utile d’observer la situation à l’étranger, où on est loin de l’abandon de cette technologie de production d’électricité.   

*Serge VIDAL est ingénieur-chercheur EDF, syndicaliste CGT.



L’EUROPE ET L’ASIE AUX ANTIPODES
La situation dans le monde est contrastée. Si en Europe plusieurs pays ont décidé de mettre progressivement fin à l’exploitation de leurs réacteurs nucléaires pour des raisons politiques, en Asie de nombreux réacteurs sont en construction. Même le Japon prévoit de revenir à 20 % de nucléaire dans sa production électrique d’ici à 2030. Sur les 42 réacteurs arrêtés en 2011dans ce pays, 8 ont déjà été redémarrés.

Il y a 51 réacteurs en construction ou en projet en Chine, 30 en Russie (dont 1 surgénérateur et 2 centrales flottantes), 24 en Inde.
Aux États-Unis, la déréglementation du secteur électrique freine les nouveaux projets nucléaires, et des sites où les réacteurs devaient être l’objet de travaux pour en prolonger la durée d’exploitation ferment. Cette situation, couplée avec la pause des commandes mondiales, des déboires techniques et la montée en puissance des constructeurs russes et coréens, a entraîné la faillite de Westinghouse, grand constructeur états-unien de réacteurs. Inversement, 80 réacteurs en exploitation aux États-Unis ont obtenu une autorisation de prolongation de fonctionnement jusqu’à 60 ans, 47 sont déjà exploités depuis plus de 40 ans, et le processus d’autorisation pour aller jusqu’à 80 ans est en cours pour des centrales aux réacteurs similaires aux français. La situation varie beaucoup d’un État à l’autre, du point de vue de l’intervention étatique et du point de vue de la part de nucléaire dans la fourniture électrique. Si une vingtaine d’États n’ont pas de production nucléaire, la Caroline du Sud, le New Hampshire et l’Illinois ont plus de la moitié de leur mix électrique issu du nucléaire.

En Europe, la Suède en 1980 (décision annulée en 2009), l’Italie en 1987, la Belgique en 2003 (avec un délai supplémentaire ajouté en 2013), la Lituanie en 2009, l’Allemagne et la Suisse en 2011 ont décidé de sortir de l’atome civil; l’Autriche, le Danemark, la Grèce et l’Irlande de ne pas construire de centrales nucléaires. Parmi nos voisins, le Royaume-Uni (7 sites) continue.

En Grande-Bretagne, tous les réacteurs nucléaires appartiennent à EDF et 2 EPR (European Pressurised Reactor ou Evolutionary Power Reactor) sont en construction à Hinkley Point. Le nucléaire représente plus de la moitié de la production électrique en Hongrie, en Slovaquie et en Ukraine, sans oublier que de l’électricité nucléaire est exportée vers leurs pays limitrophes, comme de la France vers l’Allemagne ou l’Italie. Plusieurs pays européens visent 60 ans d’exploitation, voire plus, pour leurs réacteurs. L’Union européenne est encore la région du monde la plus dotée de centrales nucléaires, lesquelles lui fournissent 27 % de son électricité et la moitié de son électricité bas carbone.

Trente et un pays exploitent des réacteurs nucléaires puissants (dont 21 avec un seul exploitant national), 16 pays, dont l’Ukraine, ont des réacteurs en construction, 21 ont des réacteurs planifiés et d’autres prévoient d’en avoir (Émirats arabes unis, Turquie, Pologne, Arabie saoudite). Il y a 445 réacteurs en exploitation avec une production en augmentation.

La technologie à uranium enrichi avec de l’eau pressurée (REP ou PWR) domine largement le parc mondial, et de façon écrasante pour les réacteurs en construction. Compte tenu de la répartition des réacteurs états-uniens entre vingt-deux exploitants (dont trois publics), EDF est nettement le plus gros exploitant mondial, devant les exploitants russe et coréen.

Si l’Allemagne, la Suisse et la Belgique mettent en avant le risque d’accident pour justifier leur décision d’arrêter prématurément leurs réacteurs en exploitation, les considérations économiques jouent aussi un grand rôle dans le non-lancement de nouveaux projets. Même si le coût de production final du kilowattheure nucléaire est parmi les moins élevés des différentes sources d’énergie électrique, et qu’il est stable, près de la moitié de celui-ci est due aux coûts de construction, lesquels nécessitent de mobiliser beaucoup de capitaux qui ne seront rentabilisés qu’au bout d’une vingtaine d’années, ce que les exigences actuelles du capitalisme, de retour rapide sur investissement, ne permettent pas.

Situation accentuée par la déréglementation des marchés financiers qui impacte fortement les taux d’intérêt d’emprunt, essentiels pour les projets de long terme. La faiblesse du coût internalisé du carbone, émis par l’électricité produite à partir de la combustion classique, limite également les débouchés de l’électronucléaire.

 


UN DÉBAT MONDIALISÉ 
L’Agence internationale de l’énergie nucléaire (AIEA) a pour mission de développer l’usage de l’électro nucléaire, d’aider à la diffusion de bonnes pratiques en matière d’exploitation et de sûreté et de veiller à l’application des engagements de non-prolifération militaire.

Deux accidents nucléaires majeurs sont dans toutes les têtes: Tchernobyl, en 1986, en URSS, et Fukushima, en 2011, au Japon. Ces accidents, ainsi que celui de Three Miles Island, aux États-Unis, en 1979, ont provoqué un recul momentané du nombre de projets nucléaires civils dans le monde. Le bilan humain de ces accidents est controversé, notamment en ce qui concerne le nombre de décès prématurés survenus longtemps après l’accident et imputables à la radio activité subie. Alors que les organismes internationaux dépendant de l’ONU établissent des prévisions qui font consensus dans la communauté scientifiques, ce sont les chiffrages des organisations antinucléaires qui sont repris dans les médias.

Du fait de la gestion des évacuations et de la bonne orientation du vent lors de l’accident de Fukushima, le bilan humain de celui-ci sera très limité, mais il est souvent confondu avec les 20000 morts ou disparus provoqués par ailleurs par le tsunami.

Cela dit, de nombreux enseignements sont tirés des accidents et incidents, avec une bonne circulation de l’information technique entre pays. Le nucléaire n’émettant pas de gaz à effet de serre, le Canada, les États- Unis, le Japon, le Royaume-Uni, la Russie, l’Afrique du Sud, les Émirats arabes unis, la Pologne, l’Argentine, la Roumanie militent pour que le nucléaire soit reconnu comme une des énergies bas carbone pouvant contribuer à atteindre les objectifs de la COP21 pour protéger le climat.

L’arrêt intervenu depuis 2011 de 9 réacteurs nucléaires en Allemagne s’est accompagné d’une dégradation du bilan carbone de ce pays et d’une forte augmentation du prix de vente de l’électricité. L’Allemagne émet 500 g de CO2 par kilowattheure, la France 80 g.

LE CYCLE DU COMBUSTIBLE
Cinq pays se répartissent 80 % de la production mondiale d’uranium, carburant des centrales nucléaires : le Kazakhstan, le Canada, l’Australie, le Niger et la Namibie, toutefois, bien que non systématiquement exploité, l’uranium est un métal bien réparti sur Terre, avec des ressources aussi en France. Les réserves identifiées sont évaluées à plus d’un siècle.

90 % de l’uranium extrait est utilisé par le nucléaire civil. L’essentiel de l’uranium utilisé en France provient du Niger, mais la France dispose de 3 à 5 années de réserves qui lui permettent de ne pas être dépendante pour cette matière très dense en énergie.

Deux voies sont suivies concernant le combustible nucléaire usé (95 % d’uranium et 1 % de plutonium potentiellement réutilisables et 4 % de déchets ultimes) : l’une est le retraitement, consistant à le trier et en extraire la partie recyclable ; l’autre le stockage brut direct.
La France, la Grande-Bretagne, la Russie et l’Inde disposent d’usines de retraitement, qui retraitent aussi des matières d’autres pays ; la Chine a un projet. Les États-Unis, entre autres, ont choisi la seconde option. Les volumes à stocker et leur densité radioactive dépendent de l’option choisie. Dans le retraitement, la plupart des déchets radioactifs, qui concernent des équipements irradiés lors de l’exploitation, est définitivement traitée; la partie hautement radioactive est isolée.

Peu de pays ont finalisé une solution complète et définitive. La Suède et la Finlande ont des sites de stockage en construction, et les États-Unis un site opérationnel depuis 1998, mais réservé au nucléaire militaire. En attendant, les déchets et matières usées sont entreposés en surface. Au-delà du traitement des combustibles usés et des déchets d’exploitation, le démantèlement des réacteurs nucléaires, opération délicate, produit également une grande quantité de déchets irradiés, de nature et de dangerosité variées. Le retour d’expérience dans ce domaine est important sur des réacteurs de conception diverse. 101 réacteurs sont en cours de démantèlement dans le monde, dont 7 déjà totalement démantelés.

UNE GRANDE INDUSTRIE SENSIBLE 
Six pays exportent des réacteurs nucléaires : les États-Unis, la Russie, la Corée du Sud, la France, l’Allemagne et la Chine. Par le passé, le Canada et la Suède ont aussi exporté des réacteurs, actuellement en exploitation.

La France exporte des EPR en Chine, en Finlande et en Grande-Bretagne. Une offre de 6 EPR est en discussion pour l’Inde. Le premier EPR vendu par la France, à Olkiluoto, en Finlande, a pris beaucoup de retard lors de la construction et coûté nettement plus cher que prévu. L’EPR vendu à la Chine, à Taishan, lancé quatre ans plus tard, sera terminé en premier, il est actuellement en phase de montée en puissance.

Si des savoir-faire et des technologies sont communs à l’électronucléaire et au nucléaire militaire, ils sont mis en oeuvre de façon très différente – les pays voulant se doter d’armes nucléaires doivent construire des installations spécifiques de façon secrète. Le nucléaire militaire a précédé parfois le nucléaire civil, jamais l’inverse. De grands pays du nucléaire civil, comme le Canada ou le Japon, n’ont pas l’arme atomique; la Suisse, la Suède ou l’Afrique du Sud y ont renoncé. Inversement, Israël ou la Corée du Nord n’ont pas de nucléaire civil.

Le traité de non-prolifération nucléaire prévoit que des pays renoncent au nucléaire miliaire en échange de l’accès au nucléaire civil et que les cinq puissances nucléaires s’engagent dans un processus de désarmement, ce qu’elles ne font pas.

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