Fos-sur-Mer: industrie propre ou toxique?, Jean-Claude Cheinet*

Au cours de l’hiver 2007-2018, les médias ont repris massivement l’idée de pollutions toxiques dans l’air et dans les denrées alimentaires de la zone industrialo-portuaire (ZIP) de Fos-sur-Mer, dans les Bouches-du-Rhône. Les populations sont-elles en danger ? Les causes sont-elles dans les activités industrielles actuelles ? Faut-il les arrêter d’urgence dans ce qui est la plus grande zone d’industrie lourde du sud de la France?  

*Jean-Claude CHEINET est ex-adjoint au maire de Martigues, ancien président du Cyprès et membre du bureau d’Airfobep (Air PACA).


Une association locale avait cet hiver fait exécuter des analyses de différents produits locaux: fruits, légumes, viandes…

L’étude participative en santé environnementale ancrée localement (EPSEAL), dont les résultats furent publiés en février 2018, montra que ces produits présentaient des taux de dioxine élevés, et, avec l’appui de la ville de Fos-sur-Mer, ils furent médiatisés de façon fracassante dans la presse et au cours d’une réunion publique. Pour quelques prélèvements sur les moules de Carteau (Port-Saint-Louis-du Rhône) et la viande de taureau de Camargue, notamment, les taux affichés étaient bien supérieurs aux maximums que les normes sanitaires autorisent.

Amplifiée par la presse locale puis nationale, l’émotion dans la population a été réelle.

Ont alors réagi les industriels de la chimie (UIC), les autorités préfectorales et sanitaires. En effet, les conditions scientifiques d’une telle étude à la méthode contestable (prélèvements ponctuellement choisis…) n’étaient pas remplies, et les chiffres retenus ne pouvaient donc être significatifs pour l’ensemble de la zone. Surtout l’industrie de la zone en général a été ciblée comme la seule cause des nuisances, en omettant la pollution des eaux du Rhône (avec les rejets de toute une vallée industrielle) pour les moules, les dépassements des rejets aériens de telle usine précise, le fait que ces pollutions sont de nature rémanente et se mesurent des décennies après leur émission alors que la source en a disparu, et surtout la pollution de l’air engendrée par les immenses navires qui, à quai, n’arrêtent jamais leurs machines, brûlant des fuels lourds de « fond de cuve », moins chers pour leurs armateurs mais contenant quantité de métaux lourds.

Se plaçant dans le dénigrement à la mode des activités industrielles, cette campagne est allée à contre-courant de la construction patiente d’une industrie propre et sûre qui est à l’oeuvre depuis plus de cinquante ans.

L’INDUSTRIE ACCEPTÉE PENDANT QUARANTE ANS
Les industries marseillaises ont en effet migré vers le nouveau port de Fos créé dans les années 1960-1970, donnant la plus grande zone d’industries lourdes du sud de la France. Sidérurgie (Arcelor, Ascométal) et pétrochimie (Esso, Total, Shell, Kem One, Arkema, LyondellBasel) en sont les fleurons. Après de grandes luttes menées par les syndicalistes, les pêcheurs, les progressistes et leurs élus, notamment communistes, ont été créées des structures plurielles chargées de surveiller et de réduire les pollutions. Dès 1971, le premier SPPPI (secrétariat permanent pour la prévention des pollutions industrielles) de France a été suivi de Airfobep (Air PACA) puis du Cyprès, ensemble imité ensuite dans tout le pays. Périodiquement, élus, représentants de l’État, industriels, représentants des salariés et des riverains échangeaient sur incidents et processus industriels dans une transparence relative mais nouvelle, les pressions (pas d’angélisme : investir pour produire propre n’est pas la priorité pour l’industriel!) ont abouti à une réduction de 90 % des rejets dans l’eau et de 60 % dans l’air, sans que cela nuise aux activités industrielles.

Une commission extramunicipale à Martigues, créée en 1995 et très ouverte à la presse et à la population, a servi de préfiguration aux CLIS (commissions locales d’information et de surveillance), reprises – de façon plus restrictive, il est vrai – dans la loi de 2003 relative à la prévention des risques technologiques, et depuis devenus CSS (comités de suivi de sites) pour traiter des risques industriels. L’ouverture à la population a fait place à des associations désignées par le préfet et l’administration, lesquels ont pris une place prédominante dans les réunions des partenaires, devenues rares. Bien que partiellement dévoyé et très rabougri, ce dispositif a contribué à établir pour la population et au fil des années une « confiance lucide » dans la construction d’une industrie plus sûre et plus propre. Il est la démonstration de la vanité de l’opposition industrie/santé -nature.

À ce titre, il gêne. La campagne médiatique actuelle sape ces acquis.

    CARTE DES EXCÈS DE RISQUE INDIVIDUEL LIÉS AU CUMUL DES ÉMISSIONS POLLUANTES

COMPLEXITÉ DES PROBLÈMES
Cette approche en termes de construction plurielle est nécessaire, tant sont complexes les questions soulevées. La question du rapport entre pollutions dans l’usine et maladies professionnelles interfère avec celles des rejets-pollutions dans l’air environnant. L’ensemble se cumule avec le climat doux de la région (acariens et pollens de conifères irritants), avec des maladies qui apparaissant à un instant mais qui sont dues à des expositions remontant à plusieurs décennies (cancers provoqués par l’amiante…), avec l’air intérieur (tabagisme) et les effets « cocktails » dus à la combinaison chimique dans l’atmosphère de rejets connus mais donnant des produits nouveaux (l’ozone atmosphérique, par exemple), phénomènes que l’on appréhende à peine et où l’on atteint vite les limites des connaissances actuelles.

L’État a répondu tardivement par des études sanitaires sur la nature et les quantités des rejets; c’est incomplet et, du coup, loin du ressenti des populations, dont l’inquiétude est nourrie par des chiffres partiels, sujets à caution mais qui répondent à une approche épidémiologique, plus proche du vécu immédiat et appuyée sur un recensement des maladies.

Air PACA a produit une étude (« Scenarii de pollution atmosphérique pour l’évaluation des risques ») des substances polluantes cumulées dans l’air qui montre que les routes, l’aéroport et le port sont au moins autant en cause que l’industrie. L’ARS, l’agence régionale de santé, impavide, plane sur les objectifs gouvernementaux de réduction des dépenses de santé et affirme sans preuve que tout va bien, alors que les moyens de la santé, en hôpital en particulier, stagnent et que les maladies touchent essentiellement les populations des villes et quartiers les plus pauvres.

L’IMPASSE ET COMMENT EN SORTIR
Plutôt que construire, il est bien tentant pour certains élus d’exister en criant haro sur l’industrie, qui en devient ainsi le bouc émissaire, car c’est de bon ton médiatique et cela fait vendre du papier. Ce simplisme démagogique fragilise les acquis antérieurs. D’autant plus que certains pensent à une réorientation vers le tourisme européen qui s’accommoderait d’un arrêt des industries, et que la sidérurgie est actuellement sur la sellette.

Or il est possible de rebondir et de reprendre la marche en avant pour une industrie sûre et propre, et les progressistes peuvent en être les « locomotives ». C’est possible pourvu qu’on envisage l’avenir de la production et les conditions de travail avec les salariés d’abord, car ils sont les premières cibles des pollutions et des accidents. Cela en nous plaçant dans la perspective d’une société solidaire et durable qui doit produire autrement.

Il nous faut imposer que l’ARS donne les moyens d’un meilleur accès aux soins, que soient lancées de vraies études épidémiologiques, que la recherche sur les « cocktails » soit financée.

Nous battre en même temps pour réduire encore les rejets industriels polluants, pour de nouveaux fuels moins polluants sur les navires dans les ports, pour une relance des transports ferroviaires (une seule voie ferrée pour desservir le plus grand port de France !) dans le cadre du service public en lieu et place du tout-camions, pour un contrôle et une réduction d’un trafic aérien moins gourmand en carburants.

Envers la population, nous devons proposer de reconstruire la confiance par des lieux de transparence et de démocratie à réinventer dans les conditions actuelles. Ce doit être des lieux de vérité sur les chiffres, des lieux où se retrouvent tous les acteurs et qui soient largement ouverts.

Comme par le passé, nous pouvons jouer le rôle des bâtisseurs de confiance pour un vrai développement durable et solidaire.

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