Eau Cristaline: une nappe phréatique et un conflit d’usage, Jean-Paul Martel*

De l’usage de la même eau de source dans les processus industriels et comme eau potable… Le cas de Cristaline: des gouttes qui pourraient faire déborder le vase à l’ouest de la Loire-Atlantique. 

*Jean-Paul MARTEL est président du MNLE Pays de la Loire.


LA NAPPE PHRÉATIQUE DE CAMPBON
Les eaux de surface représentent en Loire-Atlantique 80 % des volumes distribués, et les 2/3 des eaux consommées proviennent de la Loire seule. Pour le reste, la nappe phréatique de Campbon, en Loire-Atlantique ligérienne, est exploitée depuis 1953 par la ville de Saint-Nazaire (44), et depuis 2002 par la CARENE (1).

La structure des sols dans l’ouest du département, les estuaires de la Vilaine et de la Loire et les littoraux, l’insuffisance des capacités des étangs du bois Joalland à Saint-Nazaire (2) ne permettent pas d’assurer la fourniture d’une eau consommable dans ces territoires urbanisés dont la population augmente fortement en période estivale. L’alimentation en eau se fait donc grâce à la nappe de Campbon.

Cette nappe, réservoir naturel souterrain de 100 millions de mètres cubes, est une ressource quasi durable; sans nitrate, elle bénéficie d’un traitement limité avant sa consommation. Elle s’est donc révélée être une aubaine pour répondre aux besoins de l’agglomération nazairienne (3) et de la presqu’île guérandaise ; elle vient en sus des forages et prélèvements en Vilaine, chargés en nitrate: en les mélangeant avec l’eau de la nappe, le taux proche de 50 mg/L chute nettement à 23 mg/L. Mais le prélèvement ne peut excéder 9 millions de mètres cubes par an, pour la CARENE, sachant que le volume d’eau de pluie doit être bien supérieur pour assurer le rechargement de la nappe (4).

Or l’eau produite et distribuée par la CARENE pour alimenter les installations des particuliers est la même que l’eau produite à Guenrouët, au lieudit Source Éléonore, par la marque Cristaline puis proposée dans les rayons des grandes surfaces de la région, et ailleurs, ou celle utilisée aux chantiers navals STX.

Les riverains de la nappe se plaignent de cette « surexploitation », car elle n’est pas sans nuisances pour eux.

Selon l’Association de défense et de protection du bassin de Campbon (5) « Les habitants n’ont jamais réclamé la gratuité de l’eau mais plutôt la reconnaissance et la réparation des dégâts provoqués par le pompage concernant particulièrement l’assèchement important des sols, provoquant des effondrements, des tassements de terrain, des fissures aux habitations, sans oublier les mares, les trous d’eau et les puits qui sont toujours vides. Ces préjudices qui entraînent la dévalorisation de la valeur du bien »;et l’association d’ajouter: « Si certains élus avaient été touchés par un sinistre peut-être que le discours serait différent. Une nouvelle convention a été établie, mais les habitants concernés n’ont jamais été conviés à participer aux discussions avec la CARENE. À notre connaissance, cette convention n’est basée sur aucune étude d’impact, ni expertise, ni enquête, ni visite de terrain. Elle a été élaborée par la CARENE au cours de quelques réunions, avec les maires de Sainte-Annesur- Brivet, Quilly, Guenrouët et Campbon. »

UNE EAU « INDUSTRIELLE »… 
D’après le schéma d’aménagement et de gestion des eaux (SAGE) Estuaire, 55 % des eaux en provenance de la nappe et consommées par la communauté sont utilisées dans des processus industriels, comme ceux de Yara International (producteur norvégien d’engrais) et de la raffinerie Total de Donges. Du reste, pour éviter ce gaspillage, le syndicat CGT de la raffinerie Total et celui de la centrale thermique de Cordemais mettent en avant l’idée d’un réseau collectif d’eau brute, qui pourrait être extensible à d’autres unités de production industrielle. Ce réseau serait alimenté par les eaux traitées des deux stations d’épuration de technologies récentes – ces eaux sont actuellement rejetées dans la Loire et en mer (6) – avec en complément un prélèvement dans la Loire. Le projet mérite d’être étudié, or il est contesté au motif de l’absence d’un traitement par osmose inverse. En fait, sa faisabilité n’est toujours pas abordée au motif que les industriels pourraient être rétifs à la financer.

Le point de vue de la CARENE reste figé: d’une part, l’absence de ces abonnements en volume conduirait à augmenter le prix de l’eau au particulier ; d’autre part, l’équipement pour utiliser l’eau brute nécessiterait des investissements avec une contribution des industriels, ce qui, craignent ces élus, pourrait les faire « fuir ».

Pourtant, il est paradoxal de noter que Total, depuis plusieurs années, demande à ne plus utiliser cette énorme proportion d’eau quasi potable. Plusieurs associations, dont le Mouvement national de lutte pour l’environnement (MNLE), considèrent que le modèle économique de production et de distribution d’eau devrait être revu. Des contacts ont lieu avec les syndicats de salariés concernés (7). Affirmer n’est pas démontrer.

La CARENE déclare que se priver des abonnements des industriels, conduirait à augmenter le prix du litre d’eau pour les particuliers. Ce raisonnement sans imagination montre à quel point ces élus sont loin des enjeux réels, ceux d’une préservation de la ressource en mettant en jeu une technologie plus différenciée sur les réseaux urbains tout en préservant en amont le volume et la potabilité de l’exceptionnelle nappe de Campbon.

Ce débat, qu’éludent les élus de la CARENE, sera donc porté devant les citoyens: l’utilisation de l’eau potable dans les processus industriels qui ne le nécessitent pas doit-elle se poursuivre? Il n’est pas certain que les industriels eux-mêmes soient « attachés » aux caractéristiques de l’eau distribuée et aux factures qui en résultent…


ET LA MISE EN BOUTEILLES 
La préservation durable de la nappe phréatique peut-elle s’accommoder de ce prélèvement ? Car parallèlement la concession de l’exploitation de la nappe à Guenrouët à une société privée fait l’objet d’un arrêté préfectoral, renouvelé régulièrement. L’eau pompée dans la même nappe est gracieusement offerte pour un volume de 170 000 m3/an par le représentant de l’État pour être valorisée dans nos rayons alimentaires sous la marque Cristaline !

Mais le groupe Castel, détenteur de la marque (22 sources), bénéficiaire par ledit arrêté préfectoral de l’usage gratuit de l’eau de la nappe de Campbon, pompée au lieu-dit de la Source-Éléonore, à Guenrouët, se fait discret sur cette eau de source qui représente moins de 5 % de sa production. 169 356 m3 d’eau de source peuvent être ainsi extraits, soit un volume qui a doublé depuis 2011.

Au litre, la Cristaline coûte 34 fois plus cher en rayon qu’au robinet, après puisage, petit traitement, embouteillage plastique et transport. Et elle serait, comme le proclame le slogan marketing qui reprend le résultat d’une enquête de 2013, « numéro un dans le cœur des Français ». Voilà une satisfaction surtout pour actionnaires discrets, qui bénéficient d’un résultat très confortable en s’appropriant cette eau, sans contrepartie.

Pourtant à l’été 2017, chaud et sec, le niveau des nappes alimentant d’autres communes a été très bas, leur « vidange » a été précoce. Cette eau en bouteille a été la « bienvenue » à Missillac, par exemple, lorsque le réseau d’eau potable s’est trouvé dans l’impossibilité de répondre aux besoins des particuliers.

L’EAU EN BOUTEILLE, UN GAGE DE SÛRETÉ SANITAIRE?
Sous la conduite de Sherri Mason, professeure à l’université de l’État de New York à Fredonia (8), des chercheurs ont étudié l’eau en bouteille (plus de 250 bouteilles) commercialisée dans neuf pays, dont le Liban, l’Inde et les États-Unis. Les analyses ont fait apparaître que 93 % des échantillons de cette eau – et de nombreuses grandes marques, comme Aqua, Aquafina, Dasani, Évian, Nestle Pure Life ou San Pellegrino, sont épinglées – était contaminée par de minuscules particules de plastique. Il s’agissait de polypropylène, de nylon et de polytéréphtalate d’éthylène (PET). En moyenne, chaque litre d’eau contient 10,4 particules d’une taille environnant 0,10 mm.

Le processus industriel est-il en cause? « Je pense que cela vient du processus d’embouteillage. Je pense que la plupart du plastique vient de la bouteille elle-même, de son bouchon, du processus industriel d’embouteillage », a expliqué Sherri Mason. L’étendue des risques que ces particules font peser sur la santé humaine est méconnue. Jackie Savitz, responsable pour l’Amérique du Nord de l’ONG Oceana, estime que cette étude devrait conduire à limiter la production de bouteilles d’eau en plastique.

De bonnes raisons de veiller à une utilisation durable et solidaire de la richesse naturelle que constitue la nappe phréatique de Campbon. Le MNLE l’a souligné lors de la consultation pour la mise à jour du SAGE Estuaire de la Loire. Il organisera prochainement une nouvelle table ronde départementale publique.

L’accès à l’eau est l’un des enjeux majeurs du XXIe siècle. Ce bien commun devient rare, et partant il intéresse de plus en plus le marché capitaliste, d’autant que le besoin est souvent confondu avec l’offre. La valeur d’usage est « noyée » dans la valeur marchande alors que l’eau est un bien commun à gérer de façon solidaire.

On trouve une problématique analogue avec l’eau d’Évian (Évian-les-Bains, Alpes) exploitée par Danone, ou Vittel (Vosges), exploitée par Nestlé Waters.

(1) Communauté d’agglomération de la région nazairienne et de l’estuaire.
(2) Construits par l’armée étatsunienne pendant la Première Guerre mondiale.
(3) La première conduite de distribution fut financée, dans les années 1950, par des dommages de guerre dus par l’Allemagne fédérale.
(4) Pour 9 millions de mètres cubes extraits, 11 millions de mètres cubes d’eau de pluie sont nécessaires pour revenir à niveau après vidange.
(5) Ouest France du 29 septembre 2013.
(6) Il s’agit des eaux usées traitées  provenant de la consommation des particuliers et des installations sanitaires collectives.
(7) Yara, raffinerie Total, CARENE, Nantes et Nantes Métropole, terminal méthanier Engie, centrale thermique de Cordemais, notamment.
(8) Selon un résumé de l’étude publié par la plate-forme Orb Media. Il convient de préciser que ces particules sont aussi présentes dans les bouteilles de verre et au robinet, mais en moindre quantité.

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