La finance … Que faire?, Denis Durand*

Les marchés financiers pèsent sur la vie économique de nos sociétés et entraînent une régression sociale et une polarisation des richesses. Comment s’émanciper des marchés financiers pour construire le progrès ?

*Denis DURAND est économiste, ancien directeur adjoint à la Banque de France.


Depuis 2010, le principal serveur informatique de la Bourse de Paris est délocalisé à Londres. Le motif ? Le millième de seconde nécessaire pour traverser la Manche à la vitesse de la lumière faisait prendre un retard insupportable à l’exécution des ordres passés depuis la City. Les algorithmes n’attendent pas ! L’anecdote prend toutefois un sens un peu différent si on la rapproche d’un précédent célèbre : en 1815 déjà, c’est, dit-on, grâce à ses pigeons voyageurs que Nathan Rothschild, informé avant tous ses concurrents de la défaite de Napoléon à Waterloo, put prendre la Bourse de Londres à revers et, en un jour, doubler sa fortune. Au fond, des lettres de change figurant sur les tablettes d’argile babyloniennes à la blockchain, c’est depuis les origines de la civilisation que la finance entretient des liens étroits avec les techniques les plus avancées dans le traitement de l’information. De ce point de vue, les innovations techniques les plus récentes ne modifient pas radicalement les fonctions que la banque, l’assurance et les marchés de capitaux remplissent dans la vie économique.

LES CRYPTOMONNAIES
Par exemple, la blockchain constitue une réelle innovation dans l’usage des énormes capacités de stockage, de traitement et de partage des informations acquises par les ordinateurs, mais la première application que les financiers se sont empressés d’en faire, le bitcoin, pose problème. Séduits par la possibilité technique de gérer des informations qui soient à la fois universellement partagées et totalement privées, ils ont prétendu créer une monnaie. Or le bitcoin ne remplit vraiment aucune des fonctions de la monnaie (1). Son utilisation comme intermédiaire des échanges, loin d’être universel, est en réalité fort limité et sujet à toutes sortes de suspicions (blanchiment, fraude fiscale, trafics illicites). Il ne peut servir d’étalon de valeur, puisque son cours connaît de brutales fluctuations au gré des spéculations dont il est l’objet. Il ne représente aucune richesse marchande réelle, ce qui en fait une très mauvaise réserve de valeur. Ces caractéristiques sont celles non d’une monnaie mais d’un titre financier, rentable dans les espérances de ses détenteurs mais fort risqué dans ses perspectives de rendement, et même de remboursement. Les efforts de ses inventeurs pour lui donner l’apparence d’une monnaie (la dépense de moyens informatiques demandée à des participants appelés « mineurs » pour le produire, le montant limité des émissions) témoignent d’une conception naïve et réactionnaire de la monnaie, qui prétend nous ramener 2600 ans en arrière, avant l’époque où Crésus, roi de Lydie, frappa les premières pièces dans l’or du fleuve Pactole.

Est-ce à dire qu’il n’y a rien de nouveau sous le soleil, et que les nouvelles techniques de traitement de l’information n’ont joué aucun rôle dans la financiarisation de l’économie capitaliste que l’on observe depuis trente-cinq ans ? Ce serait évidemment faux.

D’abord, évidemment, parce qu’ordinateurs, logiciels et réseaux permettent de réaliser à toute vitesse, en très grand nombre et à l’échelle de la planète des opérations faisant appel à des calculs plus ou moins compliqués et reposant sur des outils juridiques très élaborés. Assurément, l’expansion extraordinaire des produits financiers dérivés – contrats à terme, options, swaps (contrats d’échange de produits financiers), et toutes les combinaisons imaginables de ces instruments – n’aurait pas eu lieu sans ces techniques.

LES MARCHÉS FINANCIERS
Mais l’expansion des marchés financiers depuis la fin du siècle dernier renvoie à des transformations encore plus fondamentales de l’économie contemporaine.

L’une de ces transformations est précisément ce que l’on peut appeler la « révolution technologique informationnelle ». Au-delà des manifestations visibles de la numérisation des symboles, des textes, des images, des sons, c’est l’ensemble des activités productives qui intègrent le traitement des informations comme composante prédominante. Les investissements nécessaires à la conception et à la production d’un logiciel tout aussi bien que d’un médicament, d’un système d’armements ou d’une infrastructure de transports ferroviaires intègrent une part prédominante de recherche et de gestion de l’information.

Ces investissements qu’on qualifie d’« immatériels » posent un problème de financement. Leur rentabilité est en général difficile à prévoir. Dans le vocabulaire des financiers, elle constitue une « incertitude », impossible à modéliser, plutôt qu’un « risque » justiciable du calcul des probabilités. Les banques répugnent à s’y engager faute de pouvoir prendre en garantie des biens tangibles (machines, bâtiments, propriétés foncières…). Les marchés de titres financiers offrent, au contraire, une multitude d’instruments conçus pour satisfaire les degrés de « préférence pour le risque » les plus aventureux.

C’est une des raisons fondamentales qui ont conduit les grandes entreprises à rendre l’économie mondiale plus instable et plus dangereuse en recourant à des émissions de titres plutôt qu’à des crédits bancaires traditionnels pour financer certains de leurs investissements – avec la complicité des banques elles-mêmes, qui fournissent l’infrastructure technique et la liquidité nécessaires.

C’est ainsi que la logique des marchés financiers – faire de l’argent avec de l’argent, c’est-à-dire la quintessence des critères de gestion capitalistes – s’est emparée de la révolution informationnelle. C’est en levant des fonds sur le marché des actions que les géants du Net ont arrondi leurs empires. Pour tous les grands groupes multinationaux, la course sans fin aux prises de contrôle et aux fusions est le moyen de former, à travers l’extension de leurs liens financiers, les réseaux de circulation des innovations et de partage des informations stratégiques par lesquels ils s’efforcent de tirer profit de la révolution informationnelle. Ces opérations alourdissent le coût du capital, qui pèse sur l’économie : réussir une OPA suppose de payer les primes et autres goodwills (survaleurs) qu’exige le marché… et de réduire d’autant la part due aux salaires, à l’emploi, la formation, la recherche. Pour ne prendre que des exemples récents, c’est la triste histoire vécue par les salariés d’Alcatel, aujourd’hui digérés par Nokia, ou ceux de Morpho, acheté puis vendu par Safran. 

C’est ainsi que la logique des marchés financiers – faire de l’argent avec de l’argent, c’est-à-dire la quintessence des critères de gestion capitalistes – s’est emparée de la révolution informationnelle.

LA RÉVOLUTION INFORMATIONNELLE
Une autre façon d’organiser le partage des coûts informationnels existe pourtant. Comme l’explique Paul Boccara, « une machine-outil est ici ou là : c’est une des bases de sa propriété privée, de son échange et de la concurrence. Une information, comme le résultat d’une recherche, peut, par contre, être partagée indéfiniment, jusqu’à l’échelle mondiale. À l’opposé de l’échange sur le marché entre équivalents, dans le cas de l’information, nous avons un partage des coûts possibles. On peut considérer que la montée de la prédominance des partages des résultats et des coûts informationnels entraîne, désormais, la possibilité d’autres règles que celles du marché et du capitalisme » (2). On discerne l’esquisse de ce type d’organisation sociale et économique dans les logiciels libres ou dans les institutions publiques de recherche qui peuvent se déployer à l’échelle mondiale – ce n’est pas un hasard si le World Wide Web a été inventé au CERN.

Le plein déploiement de cette logique de partage des informations, des coûts et, corrélativement, des pouvoirs serait une des bases techniques, économiques, sociales et politiques de ce qu’on peut appeler le communisme : un dépassement du capitalisme jusqu’à son abolition et à la construction d’une civilisation supérieure. Il entrerait en cohérence avec une autre potentialité de la révolution informationnelle : « une progression formidable des pouvoirs de maîtrise de l’organisation du travail en liaison d’ailleurs avec sa sécurisation et la formation, y compris les liaisons intimes avec les activités hors travail où il y a les mêmes instruments, ordinateurs, etc. », pour citer à nouveau Paul Boccara (3). Le développement de services publics nationaux coopérant entre eux serait un des moyens concrets de déployer ces potentialités de la révolution informationnelle.

RÉVOLUTION VIRTUELLE
Il ne s’agit là, en effet, que de potentialités, étroitement liées aux contradictions qui travaillent les relations que les êtres humains nouent entre eux et avec leur environnement naturel pour produire leurs moyens d’existence (et donc de communication), et qui travaillent aussi les relations qu’ils entretiennent entre eux dans la famille, le travail, la politique, la culture. Ces contradictions font émerger à la fois ces potentialités et les obstacles qui s’opposent à leur réalisation. C’est ce qui rend si profonde la crise économique, sociale, financière, politique, morale. Les liens étroits entre la révolution informationnelle et la financiarisation de l’économie en sont un facteur et une manifestation.

Il en résulte que le double processus de dépassement du marché des biens et services – mis à l’ordre du jour par le partage des informations – et du marché du travail – par la sécurisation de l’emploi et de la formation – ne peut réussir que s’il s’accompagne d’un effort de même nature pour dépasser le troisième marché constitutif de l’économie capitaliste et de sa crise actuelle : le marché de l’argent.

L’ARGENT
D’autant que les données de ce dépassement sont en train de changer sous l’effet d’une autre transformation profonde de notre civilisation : la révolution monétaire. L’abandon de la convertibilité du dollar en or, le 15 août 1971, a définitivement rompu tout lien entre toute marchandise concrète et les signes monétaires mis en circulation par les banques et les banques centrales (billets et avoirs en comptes). Celles-ci ont dès lors l’entière faculté de décider combien de monnaie créer, et pour quel usage, à une condition : que cet usage ne vienne pas mettre en péril la confiance du public et des marchés. Ce nouveau régime monétaire a pu reposer, comme le précédent, sur le dollar et sa place centrale dans le système monétaire international parce que la création monétaire a orienté en priorité les capitaux vers Wall Street et favorisé l’hégémonie financière des États-Unis sur le reste du monde. Si les marchés financiers ont pris le pouvoir exorbitant qu’ils exercent au service de la rentabilité du capital, c’est d’abord parce qu’ils ont été alimentés massivement par cette source de liquidité apportée par les banques et les banques centrales.

FINANCER LE PROGRÈS
Tarir cette source est ainsi une voie stratégique pour ouvrir une issue à la crise du capitalisme financiarisé et mondialisé. Il s’agit en résumé de favoriser la convergence des mobilisations sociales et politiques pour que la monnaie créée par les banques et les banques centrales cesse d’alimenter la croissance des marchés financiers, les spéculations et les pratiques immorales qui les accompagnent (évasion fiscale, rémunérations indécentes des traders et des patrons de multinationales…), et pour qu’elle finance les investissements instaurant un mode de croissance de la productivité fondé sur le développement des capacités humaines, en favorisant le partage des informations, des résultats et des coûts. Le mouvement social peut réussir à s’emparer de divers leviers pour orienter les crédits bancaires dans ce sens (4) :
– un renforcement des pouvoirs des salariés pour intervenir dans la gestion et le financement des entreprises. Ainsi la proposition de loi de sécurisation de l’emploi et de la formation déposée par les députés du Front de gauche en janvier 2017 prévoit- elle un droit d’initiative et de contre-proposition des comités d’entreprise face aux choix inspirés par la rentabilité financière ;
– un accès des citoyens à une information détaillée sur l’activité des banques dans les territoires, à l’image de ce qu’a instauré le Community Reinvestment Act aux États-Unis ;
– des fonds pour l’emploi et la formation utilisant les moyens d’intervention économique publique disponibles, au niveau national, régional ou local, pour peser sur l’orientation des crédits bancaires par des techniques telles que les bonifications d’intérêts et les garanties d’emprunts;
– un pôle financier public mettant en réseau BPI France, la CDC, la Banque Postale, la Caisse nationale de prévoyance et d’autres institutions financières nationalisées (Société générale, BNP-Paribas) autour d’un objectif commun : la réorientation du crédit en faveur de l’emploi, de la formation, de la création de valeur ajoutée dans les territoires, de la préservation des ressources naturelles ;
– une nouvelle sélectivité de la politique monétaire pour encourager ce type de crédits et décourager le financement des opérations financières par les banques ;
– un fonds de développement économique, social et écologique européen ayant pour objet le financement par la BCE de projets concrets, démocratiquement élaborés, contribuant au développement des services publics dans les pays de l’UE (5) ;
– une alliance avec les pays émergents et en développement pour mettre en cause l’hégémonie du dollar et de Wall Street par la création d’une monnaie commune mondiale qui pourrait, techniquement, être développée à partir des droits de tirage spéciaux du FMI, et qui servirait à financer des crédits à long terme pour le développement des capacités humaines et les services publics sur toute la planète.

Cet ensemble de propositions s’inscrit dans une cohérence d’ensemble visant à tirer tout le parti possible des nouvelles techniques de traitement et de partage des informations, en dépassant les limites des financements bancaires traditionnels : la sélection des crédits distribués par le système bancaire ne reposerait plus sur la rentabilité attendue des projets financés mais sur leur contribution à développer la créativité et les capacités d’initiative de chacun.

Ainsi la liaison étroite entre financement de l’économie et techniques de traitement de l’information, au lieu de servir d’instrument de pouvoir à une infime minorité de détenteurs du capital, deviendrait au contraire un moyen d’émancipation, entre les mains de tous les habitants de la planète, pour construire une nouvelle civilisation, dépassant le capitalisme et le libéralisme mondialisés.

(1) Banque de France, « L’émergence du bitcoin et autres crypto-actifs : enjeux, risques et perspectives », Focus, no 16, 5 mars 2018.
(2) Paul Boccara, Transformations et crise du capitalisme mondialisé, quelle alternative ? Le Temps des cerises, Paris, 2008.
(3) Paul Boccara, op. cit.
(4) Denis Durand, Sept leviers pour prendre le pouvoir sur l’argent, Éditions du croquant, Paris, 2017.
(5) Financer l’expansion des services publics en Europe, note de la Fondation Gabriel Péri, mars 2017(http://www.gabrielperi.fr/financerlexpansion-des-services-publics-en-europe.html).
(6) Paul Boccara (avec la coopération de Catherine Mills), Pour une nouvelle civilisation, Éditions du croquant, 2016, (1)Paris.

Un commentaire

  1. Denis parle ici d’Alcatel qui n’existe plus depuis 2006 suite à la pseudo-fusion avec Lucent, recherchée par les USA pour rester dans la course des Télécommunications après l’échec de tous ses équipementiers (Motorola, Nortel, Lucent) englués par des normes locales les isolant du reste du monde et incapables de sortir les mêmes produits que leurs concurrents du moment dont Alcatel, pas lui-même forcément brillant par exemple dans le mobile. Alcatel a été ainsi pillé pendant des années sous le regard de tout le monde sans aucune réaction, notamment de l’Etat français.

    C’est d’ailleurs cet état français qui a joué avec Macron la carte de l’absorption du groupe Alcatel-Lucent par Nokia pour laquelle la préparation de la mariée a entrainé près de 15 000 suppressions d’emplois dont plusieurs centaines en France, accompagnés d’une réussite financière surprenante menée par Michel Combe (aussi récemment remercié ensuite par le groupe Altice pour ses loyaux services de casse chez SFR) au travers d’une augmentation de capital de 1 milliards d’Euros et du lancement d’obligations pour 900 millions d’Euros. Une opération à analyser de près qui semble avoir permis à certains actionnaires d’Alcatel-Lucent de faire une juteuse affaire alors que les plans de licenciements se poursuivent malgré les engagements pris par Nokia auprès du gouvernement français.

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