Plaidoyer pour les arrêts maladie, Line Spielmann*

Le froid revient, et avec lui les maladies de l’hiver. Pour autant, il est peu probable que les travailleurs renoncent à aller travailler, même malades. C’est qu’un ensemble de représentations négatives des arrêts maladie influencent la façon dont nous les considérons, et surtout incitent à un présentéisme. Pourtant, se rendre à son travail alors que la situation nécessiterait un arrêt menace à la fois la santé des malades, le bien-être de leurs collègues… et le fonctionnement des systèmes de travail. Voici des illustrations tirées des recherches en sciences du travail et de longs mois d’enquête dans l’aide à domicile et les musiques actuelles (1).

*Line SPIELMANN est sociologue,membre de l’IDHE, Paris-I.


REPRÉSENTATIONS SOCIALES ET FAÇONS DE PENSER ET D’AGIR
Les représentations sociales modèlent nos comportements, souvent de façon subtile. Dans le cas des arrêts maladie, la question de l’abus est presque systématiquement évoquée quand on interroge les salariés sur le sujet. Très rapidement, ils évoquent ceux qui « prennent des arrêts pour un oui ou pour un non » bien que souvent, si l’on pousse un peu la discussion, ils admettent qu’ils n’en connaissent pas dans leur entourage.

Mais il y en a, on nous l’affirme: « Y’a des abus je pense. C’est sûr. » « Il y en a qui doivent abuser. Je sais qu’il y en a qui abusent. Dans ma famille, mon oncle et ma tante… enfin j’en sais rien. Je sais pas si c’était vraiment de l’abus mais y’a des gens qui abusent. » Comment le sait-on ? « C’est des… C’est, comment dire… C’est par rapport à soit des statistiques, soit des on-dit… C’est forcément. Forcément, y’a forcément des abus. » Les salariés ne voudraient surtout pas en être suspectés : « Elle peut pas se plaindre de moi la Sécurité sociale. C’est pas moi qui ait fait le trou, hein ! » Quand ils ont une santé plus fragile, ils font le compte des arrêts passés, soucieux de ne pas franchir un nombre raisonnable. Et… tous vont finalement travailler, malades ou pas. Une enquête réalisée en 2017 pour l’institut BVA auprès de 302 DRH et 1497 salariés estimait à 31 % le taux de présentéisme.

D’autres représentations négatives dissuadent les salariés de recourir à l’arrêt : il poserait un problème à l’entreprise dans un monde gagné par l’idéologie gestionnaire (2). Il faut faire toujours plus avec toujours moins, être innovant, ne pas perdre une seconde. L’arrêt maladie est alors vécu comme problématique par les salariés eux-mêmes : « L’équipe, qui fonctionne à flux tendu, qui arrive à maintenir un équilibre tant bien que mal, ben, dès qu’il y a un arrêt maladie… » En outre, il est aujourd’hui exigé que les travailleurs s’investissent totalement dans leur activité, adhèrent aux valeurs de leur entreprise. Mus par la promesse que, de cette manière, ils pourront s’épanouir et se réaliser dans et par leur travail, ils s’y adonnent corps et âme, et, disent-ils, de leur plein gré. Quand on leur demande pourquoi ils vont travailler même malades, ils répondent : « Je le fais parce que j’aime ce travail », ou encore « parce que mon travail c’est hyper-important pour moi en tant qu’individu. » Pas question alors de manquer à l’appel. Les allusions au risque de faillite de leur entreprise dans un monde hyperconcurrentiel, la menace du licenciement ou de la stagnation de carrière dans une société marquée par le chômage achèvent de convaincre qu’« il n’y a pas d’autre alternative »que de travailler sans répit.

UNE FAILLE DANS UNE SOCIÉTÉ DE LA PERFORMANCE
Au-delà de l’arrêt maladie, c’est la maladie elle-même qui véhicule des images négatives. Elle est vécue comme une faille, qu’il vaut mieux nier ou cacher, dans un monde régi par le « culte de la performance » (3) : « Je sais bien que tout le monde peut… être malade etc., mais c’est vrai que j’aime pas tellement renvoyer cette image de moi », ou encore : « J’aime bien me sentir toujours… être capable de produire quelque chose, même intellectuellement. Officialiser ma mise hors circuit, ça me dérange vachement. » Être présent jour après jour confère au contraire « une aura d’héroïsme » (4) : dans une société capitaliste qui valorise la discipline personnelle, l’abnégation, qui affirme que quand on veut on peut, chacun se flatte de n’être jamais malade ou bien de n’avoir jamais pris un arrêt maladie : « Je trouve toujours une excuse pour aller travailler. »

Les « bonnes raisons » pour aller travailler même malade sont multiples. Aux représentations et normes sociales qui poussent au présentéisme s’ajoutent en effet les situations concrètes, les organisations de travail, qui ne sont pas pensées pour intégrer des absences. Le travail s’accumule donc quand les salariés s’arrêtent, et ils anticipent le retour avec terreur : « Il y a plein de boulot qui s’amoncèle, donc si je m’arrête je sais que le boulot… va falloir rattraper. » Ils craignent aussi que leur travail en pâtisse, par « conscience professionnelle », par « souci de bien faire ». Ou alors ils s’inquiètent pour leurs collègues « qui sont déjà en surcharge de travail » : « Quand t’es plus là, ça fait que les autres sont encore en sur-surcharge de travail », ou pour leurs clients qui, dans l’aide à domicile par exemple, vont parfois jusqu’à refuser de s’alimenter quand on ne leur envoie pas leur aide attitrée.

PRÉSENTÉISME: PROBLÈME COLLECTIF, CONSÉQUENCES GLOBALES
Tous ces facteurs s’additionnent finalement pour pousser les salariés à renoncer à l’arrêt maladie, avec des conséquences manifestes sur leur entourage. Renoncer aux petits arrêts multiplie les risques de devoir s’arrêter plus et plus longtemps. La première victime du présentéisme est le salarié malade, qui tire sur la corde jusqu’à l’épuisement, jusqu’à ne pouvoir « plus bouger, plus marcher, plus rien faire ». Les douleurs chroniques s’installent, le mal s’étend et s’amplifie au lieu de guérir : « Quand j’ai mal, je ne marche plus sur la jambe droite ; mais après c’est l’autre jambe qui prend et puis le dos, et je marche pliée en deux. Au bout d’un moment, quand vraiment… quand j’ai mal au point de…, je craque. Je craque. » Ou encore surviennent les burn-out : « Je m’en sortais pas du tout, j’avais un mal de dos de chien, je voyais bien que j’étais à bout nerveusement parce que j’avais du mal à dormir, je me réveillais au taquet, j’avais perdu beaucoup de poids, j’étais hyper-stressée, sous pression. » Les médecins menacent: « Là c’est un ordre. Si vous continuez comme ça, la prochaine étape c’est l’hôpital. »

Ceux qui sont passés par ces étapes en tirent des leçons : « Faut s’arrêter quand il faut. Pas forcément longtemps mais… Faut pas. » « Maintenant je préfère m’arrêter une semaine que d’attendre, attendre, attendre et devoir m’arrêter un mois parce que je peux plus. » C’est également ce que montrent les enquêtes statistiques : le présentéisme conduit à plus d’absentéisme (5). Ces longs arrêts ont des répercussions aussi sur les collègues. Alors qu’une absence de quelques jours se résorbe sans trop de grincements de dents, les conséquences des arrêts de longue durée qu’entraîne à terme le présentéisme sont beaucoup plus difficiles à éponger.

L’absentéisme est depuis longtemps un sujet de préoccupation pour le patronat et influence les politiques publiques. Le présentéisme parvient plus difficilement à s’imposer dans la liste des problèmes à traiter. Au contraire, la chasse aux arrêts n’a cessé de s’amplifier ces dernières années, relayée par des discours volontaristes pour lutter contre la « fraude sociale » : pressions sur les médecins, contrôles accrus, augmentation du délai de carence avant perception des indemnités journalières (6), etc.

Pourtant, les études chiffrées sur le coût du présentéisme, quoique assez récentes, devraient inciter à l’action. Elles demandent à être traitées avec prudence, elles restent des approximations, parfois osées; elles ont toutefois en commun de présenter des chiffres impressionnants : d’après Éric Gosselin et Martin Lauzier (7), le coût du présentéisme au début des années 2000 s’élèverait annuellement à 180 milliards de dollars aux États-Unis. En France, Matthieu Poirot (8) estime que « le coût du présentéisme serait actuellement de 2,7 % à 4,8 % de la masse salariale », soit entre 13,7 et 24,9 milliards d’euros par an pour les entreprises, deux fois plus que le coût de l’absentéisme. Ces estimations prennent pour base la moindre productivité entraînée par certains problèmes de santé : les personnes souffrant de migraines présenteraient une « improductivité relative » de 20 %, contre 17,5 % pour les problèmes respiratoires et 15 % pour les problèmes d’ordre psychologique, notamment les états dépressifs (9).

PLAIDOYER POUR LES ARRÊTS MALADIE
Lorsque les conditions de travail ou son organisation malmènent les salariés, renoncer à s’arrêter ne fait donc qu’amplifier les problèmes que l’on cherche à éviter : à court terme, en désorganisant le lieu de travail et en occasionnant des coûts cachés ; à plus long terme, en entraînant des maladies plus longues et plus fréquentes. À l’inverse, les arrêts maladie ont des effets bénéfiques inattendus : en révélant d’éventuels problèmes organisationnels générateurs de maladies ou d’épuisement, ils peuvent inciter les directions à agir ; ils sont aussi un moyen de redonner du pouvoir et de la dignité aux salariés, en rappelant qu’ils ne sont pas des pantins interchangeables (comme peuvent le laisser penser certaines organisations de travail) mais des personnes singulières et indispensables. Finalement, si les arrêts maladie sont là pour protéger la santé de chacun – c’est leur fonction première et leur principale vertu –, ils ont des effets bénéfiques collectifs et doivent à ce titre être résolument défendus.

(1) Line Spielmann, thèse de doctorat, 2016.
(2) Jean-Louis Laville, Sociologie des services, Érès, Toulouse, 2010 ; Vincent De Gaulejac, La société malade de la gestion, Paris, Points-Seuil, 2009 (1re éd. 2005).
(3) Alain Ehrenberg, la Fatigue d’être soi. Dépression et société, Odile Jacob, Paris, 1998.
(4) Thierry Rousseau, Absentéisme et conditions de travail : l’énigme de la présence, ANACT, Lyon, 2012,.
(5) Gunnar Bergström, Lennart Bodin, Jan Hagberg, Gunnar Aronsson, Malin Josephson, « Sickness presenteeism today, sickness absenteeism tomorrow? A prospective study on sickness presenteeism and future sickness absenteeism. Journal of Occupational and Environmental Medicine », no 51, p. 629-638, 2009.
(6) Cette disposition a rapidement été abolie mais devrait entrer à nouveau en vigueur dans la fonction publique en 2018.
(7) Éric Gosselin et Martin Lauzier, « Le présentéisme. Lorsque la présence n’est pas garante de la performance », in Revue française de gestion, no 211, p. 15-27, 2011-2012.
(8) Cabinet Midori Consulting.
(9) Ron Z. Goetzel, Stancey R. Long, Ronald J. Ozminkowski, Kevin Hawkins, Shaochoung Wang et Wendy Lynch, « Health, absence, disability, and presenteeism : Cost estimates of certain physical and mental health conditions
affecting U.S. employers », in Journal of Environmental Medicine, vol. 46, p. 398-412, 2004.

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