Soixante ans après Spoutnik 1, Evariste Sanchez-Palencia*

Le 4 octobre 1957, l’Union soviétique annonçait le lancement et la mise en orbite du premier satellite artificiel de la Terre. L’événement eut une portée considérable à plusieurs points de vue.  

*Evariste SANCHEZ-PALENCIA est mathématicien, membre de l’Académie des Sciences.


LE CONTEXTE HISTORIQUE
À l’époque, on savait bien que les États-Unis et l’Union soviétique développaient des programmes de recherche de missiles dérivés des fameuses armes V de l’Allemagne nazie, et que la construction de satellites artificiels de la Terre, dont on ne devinait pas facilement l’utilité pratique, interviendrait dans un futur prochain. Tout cela dans une ambiance générale de peur (les missiles seraient capables de transporter des armes atomiques) entretenue par le secret. Qui plus est, la comparaison avec la course aux armes atomiques, dont le retard initial des Soviétiques se réduisait rapidement, était tentante. Mais la construction d’un satellite artificiel avait une autre dimension; il ne s’agissait plus d’une arme, mais d’une pièce fondamentale du versant pacifique et constructif de l’aventure humaine.

Les Anciens croyaient que le firmament était la chasse gardée des dieux, régi par des lois autres que celles de notre monde, lequel en subissait les conséquences, sans réciprocité possible. Une première brèche dans ce schéma avait été ouverte par Newton dès le XVIIe siècle; la mécanique expliquait aussi bien les mouvements des planètes que la chute d’une pomme dans un jardin : si les dieux savaient ce qui se passait dans le firmament, les hommes aussi! Et voici que maintenant non seulement on savait, mais surtout on allait intervenir directement dans l’ordre cosmique !

UN DÉFI TECHNIQUE SURTOUT
Le 4 octobre 1957 donc, ce pas a été franchi par l’Union soviétique, montrant en même temps que le pôle de la technologie s’était déplacé vers l’est. L’orgueilleuse Amérique s’est trouvée réduite à gesticuler, envoyant vers l’espace de pitoyables fusées qui explosaient avant de sortir de l’atmosphère, alors que Spoutnik 1, dans la sérénité du firmament, continuait d’émettre son bip-bip, qui témoignait des temps nouveaux. On savait que les ingénieurs et scientifiques allemands responsables de la mise au point des armes V, en particulier le très médiatique Werner von Braun (1912-1977), avaient été récupérés par les États-Uniens, mais aussi par les Soviétiques. Aussi ironisait-on sur la course à l’espace sur le thème « Nos Allemands sont meilleurs que vos Allemands ».

La réalité est plus nuancée. Il y avait plusieurs obstacles, plutôt d’ingénierie que proprement scientifiques, à surmonter : la stabilisation du vol, les propergols et, bien entendu, l’énorme puissance nécessaire pour propulser des engins à des vitesses à proprement parler astronomiques. La stabilisation automatique, grâce à des gyroscopes, tout en constituant une technologie de pointe, était plus ou moins résolue pour le vol des avions avant même la Seconde Guerre mondiale. Et Robert Goddard (1882-1945), un pionnier états-unien des fusées, avait réussi, déjà en 1932, un vol parfaitement stabilisé d’une fusée à gyroscope. Mais les lanceurs destinés à mettre en orbite des satellites devaient fonctionner en dehors de l’atmosphère. Défi majeur, car si les fusées des feux d’artifice brûlent de la poudre avec l’oxygène de l’air, pour fonctionner en dehors de l’atmosphère une fusée doit emporter l’équivalent de l’oxygène : les fusées spatiales fonctionnent avec des propergols liquides (combustible et comburant). Et bien entendu, la vitesse nécessaire pour mettre un satellite en orbite est très supérieure à celles des fusées V2 avec lesquelles les Allemands bombardaient Londres et Anvers à la fin de la guerre.

Sur son aire de lancement, la fusée R-7 Semiorka contenant le satellite Spoutnik 1.

LES PREMIÈRES FUSÉES
L’Union soviétique bénéficiait dans ce domaine d’une longue histoire, héritée de la Russie, grâce aux travaux de Constantin Edouardovitch Tsiolkovski (1857- 1935), considéré commet le père de l’astronautique moderne. Il avait prévu la fusée à étages, et calculé les vitesses de libération et de satellisation, il avait imaginé aussi un « ascenseur spatial » (voir Progressistes no3). La mise en orbite d’un satellite relevait donc plutôt du développement technologique que de la véritable invention. Les obstacles étaient sérieux et variés, mais on était sûr que la maîtrise des techniques en viendrait à bout. Voilà pourquoi on savait que l’ère des satellites approchait, et le dénouement de l’attente devait être un indice sûr du niveau technologique général.

Vers 1928, donc avant l’arrivée des nazis au pouvoir, l’armée allemande avait engagé des travaux sur les fusées. Le jeune ingénieur von Braun, passionné des fusées, a commencé à y travailler en 1932 et, grâce à ses remarquables capacités scientifiques et organisationnelles, a rapidement pris la direction du programme au centre de recherches secret de Peenemünde, mettant au point les V1 (des avions à réaction à pilotage automatique, vulnérables à la défense) et, presque simultanément, les bien plus redoutables V2, qui étaient des fusées balistiques à propergols liquides, fonctionnant en dehors de l’atmosphère, indétectables et indestructibles, contre lesquelles la seule défense possible était la destruction des sites de lancement. Von Braun n’était pas véritablement un nazi ; il n’en reste pas moins qu’il a servi sans états d’âme le régime et qu’il ne pouvait pas ignorer les conditions où des prisonniers de guerre travaillaient à la fabrication des V2 à l’usine souterraine de Dora. Von Braun a été même arrêté par la Gestapo en mars 1944 (sans conséquences majeures), accusé de ne pas croire à la victoire de l’Allemagne et de détourner à des fins civiles (projets de fusées postales) des moyens utiles à la guerre totale. S’étant rendu aux États-Uniens avec une bonne partie de son équipe, il a emporté la plupart du savoir-faire et a été le leader incontesté des programmes spatiaux aux États-Unis.

L’Union soviétique a aussi récupéré des ingénieurs allemands compétents dans la technologie des fusées, en bien plus petit nombre que les Américains. Le programme soviétique a été dirigé par Sergueï Korolev (1907- 1966), un ingénieur ayant travaillé pendant la guerre à la mise au point de fusées d’aide au décollage des avions (assez éloignées de la technologie spatiale). Il est bien évident que le programme soviétique était bien moins allemand que celui d’outre-Atlantique et que son succès témoignait d’une stratégie parfaitement maîtrisée. Les États-Uniens se sont donné ensuite tous les moyens, notamment économiques, de rattraper un retard interprété comme une défaite. En voici un exemple significatif : en 1965, le premier cosmonaute (soviétique ; la NASA nommera astronautes les hommes qu’elle enverra dans l’espace ; pour les Français ce sera spationautes) à sortir de son vaisseau dans l’espace était relié à celui-ci par un câble en acier. Lorsque la NASA a répété l’expérience quelques mois plus tard, le câble était en or, matériau réputé présenter certains avantages (certainement pas économiques).

Mais l’affront ne pouvait être lavé que par une victoire au moins aussi prestigieuse que celle du premier satellite. C’est ainsi que les États-Unis se sont lancés en 1961 dans une course pour placer un homme sur la Lune avant la fin de la décennie (projet Apollo), alors même que les Soviétiques ont très vite compris que l’exploration des astres passait par la robotisation, qui renvoyait à des technologies d’une autre nature, et ne se sont pas vraiment lancés dans la course à la Lune, laissée aux États-Uniens. Le triomphe du programme Apollo en 1969 a été l’apogée des programmes de la NASA, qui se sont essoufflés ensuite.

Apollo était le deuxième grand programme lancé et réussi par les Américains, le premier ayant été le projet Manhattan de produire la première bombe atomique.

Structure de Spoutnik 1.

MANHATTAN, APOLLO ET LE NATIONAL CANCER ACT
Ces grands défis, surtout lorsqu’ils sont couronnés de succès, flattent l’esprit frontière cher aux États-Uniens.

C’est pourquoi le président Nixon lance en 1971 le National Cancer Act, une loi de lutte contre le cancer assortie de moyens et d’un budget de rêve, dont l’objectif affiché était de vaincre le cancer pour le bicentenaire de l’indépendance des États-Unis, en 1976. Il a donc estimé que vaincre le cancer était une affaire de cinq ans. Bel optimisme, quand mettre un homme sur la Lune en avait pris huit. La dure réalité s’est vite imposée : des sommes immenses ont été gaspillées avec un rendement dérisoire en matière d’avancés contre le cancer ; l’euphorie initiale est vite retombée et les engagements ont été discrètement oubliés à l’approche d’une échéance qu’il était gênant d’évoquer.

Pourquoi Manhattan et Apollo ont été des succès alors que le plan Cancer a été un échec ? Comme nous l’avons signalé à propos des fusées, le programme Apollo relevait bien plus du développement technologique que de la connaissance scientifique. Il en était de même du projet Manhattan de mise au point de la première bombe atomique, dont la faisabilité était acquise depuis la fameuse lettre d’Einstein au président Roosevelt du 2 août 1939. Or vaincre le cancer était et reste un véritable défi : personne ne savait comment s’y prendre. La nature qualitative du problème était passée complètement inaperçue du président Nixon et de ses conseillers, qui pensaient qu’il s’agissait d’une affaire ponctuelle, isolée du reste de la science. Cancer par rapport à Apollo était une affaire de ne pas savoir par rapport à savoir, un obstacle essentiel qui ne pouvait pas être surmonté par l’argent ou le volontarisme.

La tendance générale ultérieure a été de développer des programmes internationaux (laissant donc bien moins de place au prestige) dans des domaines d’intérêt général, souvent sans but final précis, bien plus cohérents avec l’état des connaissances et avec le schéma naturel du développement de la recherche, qui, par sa nature même, est largement imprévisible et rétif à la prévision.

Chaque époque est confrontée aux défis de sa propre conjoncture, l’acquis et l’expérience sont utiles… jusqu’à un certain point. Comme l’écrivit Aragon et le chanta Georges Brassens, « Rien n’est jamais acquis à l’homme, ni sa force ni sa faiblesse… ».

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