La Chine en transition énergétique, Dominique Bari*

Plus de vent et de soleil, moins de charbon
Consciente des enjeux environnementaux auxquels elle est confrontée, la Chine fait preuve d’un volontarisme fort pour entreprendre sa transition énergétique.

*Dominique Bari est journaliste


LE DÉVELOPPEMENT ÉCONOMIQUE CONTRE L’ENVIRONNEMENT

Passée du sous-développement au rang de deuxième puissance économique du monde, la Chine a vu son revenu par habitant multiplié par quatre en trois décennies. Près de 500 millions de Chinois sont sortis de la pauvreté extrême. Du jamais vu dans l’histoire de l’humanité ! Mais le vaste processus d’industrialisation et d’urbanisation qui a porté la modernisation du pays s’est opéré au mépris des considérations environnementales : usage intensif des ressources naturelles ; des consommations d’énergie démesurées ; pollution des sols, de l’air et de l’eau…
Il serait faux d’affirmer que les autorités chinoises n’avaient pas pris conscience dès les années 1990 des effets dévastateurs de la croissance menée tambour battant et que rien n’avait été fait pour les limiter. Mais les choix politiques avaient donné la priorité au développement économique et industriel rapide assurant le décollage du pays. Or, dès cette époque, la montée des risques écologiques – pollution des eaux par rejets de produits industriels dangereux, de l’air, des sols – avait suscité une forte contestation environnementale au sein de la population, tant dans les campagnes, où les ruraux se sont mobilisés contre la construction de projets polluants, que dans les villes, qui subissent des pics de pollution intense. La défense de l’environnement est devenue au fil des ans un problème social de santé publique.

DES PROBLÈMES DE GOUVERNANCE
Au tournant du XXIe siècle, le gouvernement chinois a publiquement dressé le constat des conséquences d’une croissance dévastatrice sur le plan écologique mettant en péril la durabilité des progrès engrangés.
Dès 2011, il annonçait la nécessité de « construire une société durable respectueuse de l’environnement », y consacrant 1,4 % du PIB pour réduire radicalement l’intensité énergétique de son développement. Cet objectif a été confirmé par la nouvelle équipe dirigeante de Xi Jinping dès son accession à la tête du Parti communiste (novembre 2012) et de l’État (mars 2013). Le nombre de mesures visant à faire évoluer les modes de production et de consommation vers une croissance plus qualitative, axée sur la technologie et l’innovation s’est multiplié.
Depuis plusieurs années, le gouvernement central a donc renforcé les réglementations ; mais, comme très souvent en Chine, les lois existantes ne sont pas toujours appliquées rigoureusement : les autorités provinciales et locales dispensent par intérêt économique les industriels locaux des contraintes décidées en haut lieu. L’explosion chimique survenue dans le port de Tianjin en août 2015 illustre l’impact sur l’environnement des problèmes de gouvernance. On a pu mettre à jour le non-respect de la législation en vigueur par l’entreprise qui gérait l’entrepôt de produits chimiques. Un événement qui a poussé le gouvernement chinois à accélérer sa transition énergétique et la lutte contre la pollution. Le discours très offensif du Premier ministre Li Keqiang du 5 mars 2017, lors de la présentation du rapport d’activité du gouvernement à l’Assemblée nationale populaire (ANP), a conforté cette politique : « Nous fermerons sans hésitation selon la loi les entreprises non conformes » aux normes d’émission, a-t-il promis. Un an plus tôt, lors de la précédente session parlementaire, les députés avaient adopté le 13e plan quinquennal (2016-2020) affichant des objectifs très ambitieux. Le pays s’est donné cinq ans pour réduire de 15 % son intensité énergétique, c’est-à dire la quantité d’énergie consommée pour obtenir un point de croissance du produit intérieur brut (PIB). En 2020, cette intensité devra être inférieure de 50 % à celle de 2005.

Août 2015, accident chimique de Tianjin : 170 morts, près de 800 blessés.

UN VOLONTARISME GOUVERNEMENTAL FORT
En décembre 2016, un dispositif de taxes visant à responsabiliser les pollueurs a été adopté. Son élaboration aura nécessité près de quatre ans de discussions. Le nouveau texte, qui complète un renforcement des réglementations écologiques opéré en 2014, prévoit de taxer les entreprises pollueuses au prorata de leurs rejets dans l’air, l’eau et les sols. La mesure fixe un prix à payer pour chaque polluant rejeté dans l’environnement. Discutée depuis 2013, ouverte à la consultation publique en 2015, elle remplace ainsi un ancien système de paiement datant de 1982, depuis longtemps considéré inefficace, parce que non obligatoire et peu clair. Un industriel devra s’acquitter d’environ 1,3 yuan (0,18 €) pour chaque kilogramme de dioxyde de soufre émis dans l’atmosphère. La loi établit également un prix pour la pollution des eaux – 1,4 yuan (0,19 €) pour 4 kg de polluant – ainsi qu’un autre pour les déchets solides – entre 5 et 1 000 yuans (0,70 à 138 €) par tonne. Le bruit, enfin, se voit lui aussi pénalisé, à hauteur de 350 à 11200 yuans par mois (48 à 1 542 €) en fonction des décibels émis.
D’ici à 2020, la Chine devrait réduire de 800 millions de tonnes ses capacités annuelles de production de charbon. Le 13e plan prévoit de réduire de 20 % sa production de charbon, ce qui implique de fermer 4300 mines et de trouver un nouvel emploi à un million de travailleurs. En chute constante depuis trois ans, le charbon représente encore 62 % du mix énergétique chinois. Un millier de mines ont été fermées en 2015, et autant en 2016. En 2015, la concentration de particules fines (PM 2,5) dans l’air de Beijing (Pékin) a atteint en moyenne 80,6 microgrammes par mètre cube, soit une baisse de 10 % par rapport à 2013. Plus de 3 millions de ménages passeront du charbon à l’électricité ou au gaz cette année 2017, a annoncé Li Keqiang. Dans la foulée de la session de l’ANP la dernière grande centrale à charbon alimentant Beijing en électricité a fermé ses portes.
Dans le même temps, s’agissant des gros pollueurs (les véhicules lourds à moteur Diesel), le ministère des Transports prévoit de développer des programmes spéciaux afin d’optimiser la structure de transports régionaux à Beijing et à Tianjin, et d’augmenter la proportion du fret ferroviaire : avant la fin octobre 2017, le port de Tianjin verra le transport du charbon passer entièrement par voie maritime et ferroviaire.

INVESTISSEMENT DANS LES ÉNERGIES DÉCARBONÉES
Une nouvelle politique énergétique se dessine. Concrètement, cela signifie que d’ici à 2020 le pays devra plus que doubler sa production d’énergie éolienne et tripler celle du photovoltaïque. En cinq ans, la flotte de véhicules électriques devra être multipliée par dix. Une accélération nécessaire. Pour atteindre son objectif de 20 % d’énergie renouvelable en 2030 auquel la Chine s’est engagée à la COP21 dans sa contribution nationale volontaire, il faudra déployer de 800 à 1 000 GW de capacité en éolien, solaire, nucléaire et autres techniques « zéro carbone », soit l’équivalent de la puissance électrique installée de toute l’Europe, qui est actuellement de 908 GW !
En moins de dix ans, la Chine est devenue le premier producteur mondial d’énergie éolienne, atteignant une puissance installée à peine inférieure à celle de l’Europe. Avec 3,3 %, la part de l’éolien est encore très minoritaire dans le mix énergétique. Le pays devrait tripler sa capacité d’ici à 2020. En ce qui concerne le développement de l’énergie solaire, les performances sont aussi spectaculaires. En 2015, la production photovoltaïque chinoise représentait 16 % de la production mondiale et dépassait celle de l’Allemagne. Sur la seule année 2015, le pays, qui partait pratiquement de 0, a installé plus de 15 GW, portant sa puissance installée cumulée à 43,2 GW (la puissance du parc allemand est, elle, de 39,8 GW).
La Chine est également en tête des pays producteurs de solaire thermique, avec 67 % du parc mondial fin 2012. Pour ce qui est du solaire thermodynamique à concentration, elle est passée du stade expérimental au stade industriel avec la construction en cours de huit centrales d’une puissance cumulée de 542 MW et dix-sept projets en développement totalisant 1 150 MW. Delignha, situé à Haixi, dans la province de Qinghai, au coeur du désert de Gobi, est une autre illustration parfaite de ces projets qui ont vocation à contribuer à un développement économique plus durable. Ce complexe s’étendra sur 25 kmÇ, et sera ainsi la plus grande centrale solaire civile jamais construite. Au-delà d’une production propre d’électricité, la centrale devrait remplacer l’équivalent de 4,69 millions de tonnes de charbon par an, soit une réduction de 896 000 t d’émissions de dioxyde de carbone chaque année et de 8 906 t de dioxyde de soufre.
Outre la réduction des émissions de CO2, la loi de protection de l’environnement adoptée en janvier 2015 prévoit un « plan pour l’eau en dix points » censé garantir, à l’horizon 2020, une eau potable dans la plupart des zones urbaines et une amélioration de la qualité dans sept bassins majeurs, dont ceux du fleuve Jaune et du Yangtzi. Une baisse de consommation d’eau de 23 % et une couverture de 23 % du pays par les forêts sont également au calendrier.

LABORATOIRE DU MONDE?
Toutes ces mesures sont destinées à soutenir le plan lancé en mai 2015 intitulé « Made in China 2025 », dont l’objectif est de réaliser, en dix ans, une modernisation des techniques de production, d’améliorer la qualité des produits, de généraliser le numérique dans la production industrielle, de développer la connexion de réseaux et l’intelligence artificielle, ce qui permettrait le maintien d’un taux de croissance de 6,5 %. Après avoir été l’« usine du monde », la Chine affirme aujourd’hui sa volonté de devenir le « laboratoire du monde » en mettant en place des politiques incitatives pour booster l’innovation : augmentation du niveau de la recherche académique, réductions fiscales, popularisation des sciences ou développement de nouvelles plates-formes d’innovation au niveau du territoire continent, etc. En témoigne le dépôt sans cesse croissant de brevets technologiques chinois : 2 541 brevets en 2015, contre 1065 pour les États-Unis.
Cette période de transition est extrêmement délicate pour ce pays gigantesque de plus de 1,3 milliard d’habitants qui, pour être devenu une des puissances économiques mondiales majeures, est resté pour une part un pays en voie de développement. La transformation d’un modèle économique à un autre se conjugue sur le long et le court terme. La question est maintenant de savoir si cette dynamique se partagera à l’échelle mondiale. Xie Zhenhua, chargé des négociations sur le climat pour le compte de la Chine, rappelant qu’il était important que « Donald Trump honore les engagements pris par les États-Unis », ajoutait : « Un homme politique sage est celui qui sait prendre en compte les tendances globales. »

2 réflexions sur “La Chine en transition énergétique, Dominique Bari*

  1. sujet important
    mais il aurait fallu commencer par .. « plus de vent, de soleil et de nucléaire… moins de charbon »
    ce que le contenu du texte confirme…
    alors pourquoi cet « oubli »… une crainte du non consensus ?

    pam

    • Bonjour,

      Je ne connais pas la Chine et encore moins sa situation énergétique.

      La lecture de l’article me pousse à penser que son auteur s’est focalisé sur les réalisations opérées dans ce pays depuis plusieurs années: si le nucléaire n’est pas mis de côté par le pouvoir pour la transition énergétique, peut-être les Chinois n’en sont pour l’instant qu’aux prémices de ce développement de l’énergie atomique qu’ils, me semble-t-il, ne maitrisent pas à la différence de l’éolien et du solaire et sont en attente des résultats pour les réacteurs de 3ème (type EPR) et de 4ème génération.

      Il ne s’agit donc pas d’une crainte pour nous du non-consensus comme vous l’évoquez d’une façon un peu provocante, surtout au sein de cette revue dont beaucoup des membres sont persuadés qu’on ne pourra pas se passer du nucléaire, et qu’il faut donc tout faire pour à la fois d’une part assurer et améliorer la sûreté de fonctionnement et de démantèlement des centrales et d’autre part traiter les déchets, ce qui exige encore et toujours des recherches qu’il ne faut donc pas sacrifier.

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