Loi « Travail »: quand le web rencontre la rue, Sophie Binet*


Quelques enseignements de cinq mois d’une mobilisation innovante.

De la rue aux réseaux sociaux, la lutte contre la loi « travail » aura permis d’expérimenter de nouvelles formes de mobilisations collectives ainsi que de nouveaux liens entre Web et mouvement social.

*Sophie BINET est secrétaire  générale adjointe de l’Union générale des ingénieurs, cadres et techniciens (UGICT), CGT.


QUATRE ANS, QUATRE REFORMES DU CODE DU TRAVAIL

Février 2016, la loi « travail » est élaborée sans négociation ni concertation avec les organisations syndicales. Elle répond à tous les desiderata du Medef : augmentation des durées maximales de travail, moindre paiement des heures supplémentaires, réforme des licenciements économiques, accords de compétitivité « offensifs », plafonnement des indemnités prud’homales en cas de licenciements abusifs, réforme de la médecine du travail et des modalités de négociation d’entreprise, pénalisation des privés d’emploi, inversion de la hiérarchie des normes et fin du principe de faveur pour tout le volet temps de travail du Code du travail… Jamais un gouvernement n’avait osé aller aussi loin.

Cette loi fait suite à trois textes réformant Code du travail : la loi de « sécurisation » de l’emploi, adoptée en 2013 réformant les modalités des licenciements économiques ; la loi Rebsamen (2015), qui réformait en profondeur les modalités de négociation à l’entreprise ; la loi Macron (2015), qui réformait à nouveau les licenciements économiques et élargissait le travail du dimanche.

LA BATAILLE DE L’INFORMATION

La loi « travail » est donc la quatrième réforme du Code du travail en quatre ans. C’est un projet de loi très volumineux et technique, qui ne peut être résumé à une mesure phare. L’opacité est organisée pour empêcher la mobilisation. Une pétition, « Loi travail : non merci ! », a été élaborée avec pour objectif d’apporter de la transparence : le projet de loi est décortiqué et ses principales dispositions sont décodées pour montrer leur impact sur le quotidien des salariés.

Lancée par des militant(e)s de l’UGICT-CGT avec Caroline De Haas et Eliott Lepers, la pétition (100000 signatures en quarante-huit heures, 1 million en deux semaines) est portée par un collectif de dix salarié(e)s – essentiellement syndiqués CGT – représentant la diversité du monde du travail et incarnant chacun(e) la façon dont cette loi impacte les ouvriers, les cadres, les salariés des TPE comme des grands groupes, du tertiaire et de l’industrie, femmes ou hommes, jeunes ou seniors. L’objectif, en lien avec le décryptage des dispositions du projet de loi, est de permettre à chacun( e) de se sentir concerné(e) et de mesurer l’impact sur son quotidien. Bien que l’utilisation du numérique ne soit pas encore homogène dans la population et qu’elle concerne encore davantage les jeunes et les diplômés du supérieur, la pétition permet ainsi de mobiliser des secteurs et des catégories ne disposant pas toujours d’implantation syndicale.

Convaincue que le décryptage, et donc la compréhension du contenu du projet de loi, jouerait un rôle déterminant, l’UGICT a mis à disposition dès le 16 février au soir une analyse du texte, réactualisée ensuite tout au long de la mobilisation, au fur et à mesure des reculades et évolutions gouvernementales. C’est ce qui a permis d’enraciner le rejet du projet de loi et de contrer les argumentaires gouvernementaux.

LA PREMIÈRE MOBILISATION MARQUÉE PAR LE WEB

La mobilisation contre la loi « travail » est la première mobilisation interprofessionnelle dans laquelle le Web et les réseaux sociaux ont joué un rôle de première importance. Ces outils ont permis de construire une mobilisation « par en bas », et d’influer sur les rythmes et les modalités des mobilisations classiques.

Bien loin de la « virtualité » supposée, le Web a interagi en permanence avec les mobilisations physiques. La première journée de manifestations, le 9 mars, le jour où le conseil des ministres examinait le projet de loi, la première journée de grève des cheminots est à l’ordre du jour pour peser sur la négociation de la convention collective du ferroviaire. Un « appel citoyen et militant », lancé notamment par des militant(e)s CGT sur Facebook et rejoint par de nombreux collectifs, syndicats d’entreprises, unions départementales, fédérations…, appelle à la mobilisation du 9 mars, et recueille 66 000 inscriptions.

La pétition « Loi travail : non merci ! » recense les lieux de mobilisation et diffuse l’information aux signataires (ils sont plus d’un million), permettant de transformer la mobilisation numérique en présence dans la rue. L’ampleur de la mobilisation du 9 mars étonne tous les observateurs. Très forte chez les jeunes et dans le privé, dans des secteurs et parmi des catégories qui ne sont pas des habitués des mobilisations.

L’objectif du gouvernement est alors d’opposer les nouveaux acteurs et la mobilisation en ligne aux syndicats, d’opposer jeunes et salariés en expliquant que la remise en cause des droits des salariés insiders, en CDI, bénéficiera aux outsiders, les privés d’emploi et précaires, qui, eux, ne seraient pas défendus par les syndicats.

31 MARS: LES JEUNES PASSENT LE RELAIS AUX SALARIÉS

Réussir l’articulation des rythmes de mobilisation entre les jeunes et les salariés est déterminant pour gagner la mobilisation la plus large. Étudiants et lycéens utilisant des formes de grève reconductible avec le blocage des universités et lycées ont besoin d’une mobilisation très rythmée, avec des manifestations fréquentes et régulières et de nombreuses initiatives. La mobilisation des salariés nécessite davantage d’anticipation, et repose rarement sur la grève reconductible. Durant les quatre mois de mobilisation, et lors des treize journées d’actions, les manifestants ne sont pas les mêmes. Du 9 au 31 mars, les cortèges sont constitués à 50 % ou plus par des jeunes, avec de nombreux lycées et universités bloqués. À partir de début avril, du fait des vacances universitaires puis des examens, la mobilisation reflue dans les universités, et les manifestations sont essentiellement composées de salariés. Le 31 mars marque le moment de convergence. Manifestation syndicale préparée de longue date, c’est le moment où l’ensemble des forces organisées entrent dans la mobilisation et retrouvent les jeunes qui battent le pavé depuis le 9 mars.

LE BLOCAGE ÉCONOMIQUE: L’APPEL DU CONGRÈS DE LA CGT

Le 51e congrès confédéral de la CGT, réuni du 18 au 22 avril à Marseille, permet d’amplifier la mobilisation syndicale. À partir du 1er mai, les professions organisées construisent la mobilisation, en l’articulant avec leurs revendications sectorielles, et mettent en oeuvre une sorte de relais des grèves. C’est d’abord le cas des intermittents du spectacle, puis des routiers, puis des raffineries, déjà fer de lance des mobilisations en 2010, suivis par les cheminots, mobilisés sur leur convention collective. Les dockers arrêtent le travail dans l’ensemble des ports français chaque journée d’action et jouent un rôle déterminant au Havre, où ils bloquent le terminal pétrolier. Dans l’énergie, la mobilisation est importante avec de fortes baisses de production et des actions en solidarité avec les usagers, comme le passage des heures pleines en heures creuses, par exemple.

Les difficultés à étendre la grève s’expliquent par plusieurs raisons. D’abord, les secteurs mobilisés correspondent pour l’essentiel aux secteurs de forte implantation de la CGT, touchant peu les ingénieurs, cadres et techniciens, le tertiaire ou les PME. Avec, y compris dans ces secteurs, de nouvelles difficultés liées à l’augmentation de la précarité : certaines lignes de production fonctionnent grâce à 50 % d’intérimaires, pour lesquels le droit de grève est souvent très théorique.

L’augmentation du nombre d’ingénieurs, cadres et techniciens, qui représentent en moyenne 46 % du salariat mais sont majoritaires dans de nombreuses grandes entreprises ou secteurs, a aussi pesé. Avec des carrières et des salaires très individualisés, des pressions managériales très fortes et une liberté d’expression niée, leur implication dans des mouvements de grève reconductible est plus compliquée et risquée. Le patronat a encore une fois joué sur la division du salariat pour tenter de casser la mobilisation. Il ne reste pas moins que la votation citoyenne sur la loi « travail », proposée par l’intersyndicale, a permis de déjouer cette stratégie de diversion.

DES CHANTIERS D’AVENIR

L’analyse de cette mobilisation permet de dessiner les chantiers d’avenir pour le mouvement syndical. D’abord, le développement de la solidarité interprofessionnelle pour contrer le confinement du syndicalisme à l’entreprise qui a été généré par la suppression des élections prud’homales (qui fait désormais reposer sur les seules élections d’entreprise la représentativité des organisations syndicales) et par la loi « travail » (qui renvoie à l’entreprise la définition des droits des salariés). L’enjeu est de mettre en échec les stratégies de dumping et de morcellement des communautés de travail et des solidarités. Ensuite, la diversification des modes d’action doit permettre de construire, autour de la grève, une diversité d’engagements et d’implications pos sibles, impliquant salarié(e)s, citoyen(ne)s, usagers, consommateurs. Enfin, les premières interactions entre le Web et le mouvement social ont montré toutes leurs richesses et potentialités de communication et d’action. La montée en compétences du mouvement syndical doit permettre d’utiliser le Web comme outil du renouveau démocratique et militant du syndicalisme.

Comme en 2010, le gouvernement a fait le choix de faire passer en force le projet de loi.

Comme en 2012 avec l’élimination de Nicolas Sarkozy, cette méthode se paiera dans les urnes ; elle s’est déjà traduite par le renoncement de François Hollande à briguer un second mandat puis par le rejet de Manuel Valls lors des primaires de la Belle Alliance populaire. Ce passage en force illustre à nouveau l’emprise du pouvoir de la finance, alors que le suffrage universel obligeait jusque là les gouvernements à reculer devant les mobilisations majoritaires. Ce basculement est néanmoins risqué, qui se traduit par une instabilité politique et sociale très forte.

Gramsci écrivait depuis sa prison: « Le vieux monde se meurt, le nouveau monde tarde à apparaître et dans ce clair-obscur surgissent les monstres. » Nous y sommes. De la mobilisation des forces sociales et intellectuelles dépend le sens du basculement.

Le fossé entre les aspirations exprimées lors de la mobilisation contre la loi « travail » et le scénario thatchérien annoncé pour 2017 est béant. C’est la capacité à lutter contre les tendances au repli et aux mises en opposition des salarié(e)s en permettant à chacune et chacun, cadre ou ouvrier, français ou étranger, de se rassembler, c’est la capacité à faire converger jeunes et salarié(e)s et à répondre à leurs aspirations démocratiques et sociales qui sera déterminante pour reprendre la main.

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