Les syndicats allemands au front dans la lutte contre l’austérité et le nationalisme, Bruno Odent*

La Confédération des syndicats allemands (DGB) se démarque de sa vieille culture du « partenariat social » en faisant preuve d’un net regain de combativité contre l’austérité, ce qu’elle associe à son engagement antinationaliste. Un formidable point d’appui, au nord du continent et au cœur du « modèle » ordo-libéral, pour la refondation de l’Europe.

*BRUNO ODENT est journaliste.


Tous ceux qui refusent et la poursuite de l’Europe austéritaire et son aboutissement sous forme de régression nationaliste pourront y trouver une source d’encouragement : au cœur même du « modèle » ordo-libéral allemand, les syndicats montent epuissance dans des résistances non dissociables à l’austérité et au nationalisme. La Confédération des syndicats allemands (le Deutscher Gewerkschaftsbund [DGB]), la plus grande centrale européenne (6 millions d’adhérents) se démarque de plus en plus ouvertement du consensus de la grande coalition CDU-SPD. Elle en appelle à une Europe libérée du carcan des politiques d’austérité et des « réformes de structure » – entendez ces mesures destinées à baisser le « coût du travail » et à renforcer la flexibilité – qu’Angela Merkel recommande si fortement à ses partenaires sous couvert qu’elles constitueraient le seul moyen d’accroître leur compétitivité.

LA GRÈCE COMME RÉVÉLATEUR
Lorsque Syriza arrive au pouvoir en Grèce en janvier 2015, les dirigeants de toutes les fédérations qui forment le DGB ont signé un texte solennel déclarant que l’avènement d’un gouvernement anti-austérité en Grèce ne constituait « pas un danger mais au contraire une chance pour l’Europe ». Et de prévenir dans le même document, comme s’ils anticipaient les pressions et les chantages qui allaient bientôt être déployés contre Athènes: « La défaite électorale des responsables de la politique conduite antérieurement en Grèce constitue une décision démocratique qui doit être respectée au niveau européen. » (1) Quelques semaines plus tard, la tension est à son comble entre Berlin et les nouvelles autorités grecques. Une campagne de presse vilipende ces « Grecs cupides » (Bild Zeitung) qui ne chercheraient qu’à profiter des aides allemandes. Wolfgang Schäuble, le ministre allemand des Finances, n’hésite pas luimême à en rajouter à ces clichés racistes en offrant de mettre « à disposition d’Athènes 500 spécialistes [de son ministère] pour mieux faire rentrer l’impôt ». Ce climat anti-grec va alimenter – bien avant l’été 2015 et la décision de Berlin d’ouvrir ses frontières aux réfugiés venus du Moyen-Orient – la montée en puissance du parti d’extrême droite Alternative für Deutschland (AfD) qui réussissait, dès cette époque, une série de percées électorales. Reiner Hoffmann, le président du DGB réagit immédiatement et condamne sans détour la campagne raciste comme les propos du ministre des Finances. Il proclame: « Il faut en finir en Allemagne avec le populisme. Stop à la légende du Grec paresseux. » Et le dirigeant syndical annonce que, lui, il manifestera sa solidarité concrète avec le peuple grec en se rendant le 30 mars 2015 à Athènes pour y rencontrer Alexis Tsipras. Bravant les quolibets d’une bonne partie de la presse, il sera la seule personnalité du mouvement social européen à le faire. En sortant de son entretien avec le Premier ministre, il plaide contre les rationnements assassins imposés à la Grèce. Il énumère quelques-uns des immenses « besoins d’investissements » du pays « en matière de formation, de services publics et de protection de l’environnement », et il souligne finalement combien les partenaires européens auraient « le plus grand intérêt » à soutenir un « vrai plan d’aide » permettant de réaliser ces investissements. Le dirigeant syndical fonde sa démarche sur les propositions européennes alternatives avancées depuis le début des années 2010 par le DGB. Rassemblées dans un document intitulé « Un plan Marshall pour l’Europe », elles prennent l’exact contrepied de la normalisation austéritaire promue par Berlin, Paris et Bruxelles. Pour financer ce projet de développement du continent, la confédération invoque la création d’une banque publique européenne qui puisse prêter à un taux quasi nul (après s’être refinancée auprès de la BCE) de l’argent aux États ou aux acteurs régionaux élus. Claus Matecki, ex-dirigeant confédéral et chef économiste du DGB, auteur de ces « résolutions » du syndicat, confiait à l’Humanité (2) que cette méthode permettrait de « répondre à l’urgence » sans attendre une éventuelle modification de traités qui interdisent tout financement direct des États par la BCE. Le truchement d’une banque publique européenne offrirait le moyen de contourner l’obstacle en faisant l’économie d’un processus – forcément long et à l’issue incertaine – de changement du cadre légal européen. Il y a là, d’évidence, matière à construire de fortes convergences avec les propositions alternatives d’autres forces progressistes européennes pour mettre en chantier d’ores déjà la refondation de l’Europe.

VERS UN SYNDICALISME COMBATIF…
L’engagement « grec », solidaire, antiraciste et antinationaliste du DGB, rompt avec le tabou d’une traditionnelle réserve syndicale à l’égard du politique si fermement ancrée dans la culture de la République fédérale. Comme elle met en lumière la détérioration des transmissions entre le parti social-démocrate (SPD) et la centrale syndicale, pourtant tout aussi traditionnellement intégrées au fonctionnement de l’organisation. Le clivage entre le syndicat et la direction du SPD est alors manifeste. Dans la même période, le parti présidé par Sigmar Gabriel, ministre de l’Économie et vice-chancelier, affichait, au sein de la grande coalition, la même intransigeance implacable que le couple Merkel-Schäuble. Cet épisode ne constitue que l’une des marques les plus spectaculaires d’une évolution de plus en plus sensible au sein du mouvement syndical germanique. La « modération salariale » – il y a peu de temps encore si consensuelle parce que considérée comme répondant à l’intérêt supérieur de l’économie – est désormais ouvertement battue en brèche. Des mouvements très combatifs ont fait leur apparition dans plusieurs secteurs (conducteurs de locomotives, transport aérien), en rupture ouverte avec la vieille culture dite du « partenariat social ». Ces luttes aussi rassembleuses que déterminées se sont traduites par de retentissants succès. Ainsi les conducteurs de locomotives ont-ils obtenu à l’été 2015, après un mouvement historique (une série de neuf grèves en moins d’un an), de fortes hausses de salaires (5,1 % sur vingt mois) et quelque 400 créations d’emplois dans la société publique des chemins de fer fédéraux (DB). Ce qui a eu, au passage, pour effet de tirer vers le haut toutes les autres catégories de cheminots. Ces grèves, qu’une partie des médias a tenté de discréditer en les présentant classiquement comme le fait de « corporations privilégiées [qui prendraient] les clients de grandes entreprises de services publics en otage », ont eu un retentissement considérable sur l’ensemble du mouvement syndical, bien au-delà des frontières des entreprises concernées. Dans les traditionnelles négociations annuelles de branche, les différentes fédérations du DGB s’en laissent beaucoup moins conter par les parties patronales ou gouvernementales et placent désormais le curseur de leurs revendications à un niveau nettement plus élevé. Et ce non sans quelques résultats : 4,8 % d’augmentations sur deux ans obtenues, après plusieurs grèves d’avertissement très suivies, au printemps 2016 dans la métallurgie et 4,75 % dans la fonction publique. Cette irruption d’un syndicalisme plus combatif repose sur des ressorts internes. L’aspiration à changer de méthode a grandi, depuis la base, en même temps que s’approfondissait une véritable crise du modèle syndical, effet secondaire incontestable des lois antisociales inscrites à l’agenda de Gerhard Schröder. Le DGB et ses fédérations ont en effet été associés à l’installation de ces réformes par le biais de multiples « pactes tripartites » (patronat-syndicats-gouvernement). Les lois Hartz et autres mesures de flexibilisation du marché du travail ont fait pulluler les contrats atypiques. Plus des deux tiers de l’ensemble des salariés, d’après les derniers chiffres officiels, sont contraints de fonctionner sous divers statuts précaires ou sous clause d’exemption « maison » de l’accord tarifaire de branche (convention collective) auquel ils devraient appartenir. D’où l’isolement d’une large partie du monde du travail ou sa désaffection, voire sa défiance à l’égard des syndicats. …

EN TIRANT LES LEÇONS DE L’HISTOIRE
Le DGB a perdu en un peu plus de vingt ans la moitié des 12 millions d’adhérents qu’il comptait en 1990. Le taux de syndicalisation, qui s’élevait à près de 40 % de la population de l’ex-Allemagne fédérale, est aujourd’hui de 17,5 %. Ce niveau, certes encore élevé si on le compare aux désastreuses contreperformances françaises, traduit une perte de pouvoirs et d’influence considérable. Confrontés à ce qui ressemblait à une sorte de garantie d’effacement progressif, les syndicats se devaient de réagir. Et les partisans d’un syndicalisme plus revendicatif et combatif ont pu avoir davantage voix au chapitre. D’autant qu’au même moment, à gauche, Die Linke confortait son assise sur l’échiquier politique du pays. Il faut certes se garder de conclusions trop hâtives. On est encore loin d’une sorte de métamorphose du syndicalisme allemand. Néanmoins, un processus de transformation est en marche. L’engagement de tous les instants du DGB contre les traités de libre-échange transatlantiques (TAFTA, CESA) et de libéralisation des services (TISA) en est l’ultime révélateur. Les différentes fédérations syndicales ont joué un rôle clé dans le succès des rassemblements de masse contre ces traités outre- Rhin. Si une multitude d’associations et d’organisations progressistes appelaient ainsi le 17 septembre 2016 à défiler dans les rues des sept plus grandes villes du pays, c’est l’implication totale des syndicats, de la direction confédérale à la plus petite section locale, qui a permis à la mobilisation d’atteindre un niveau record (près de 400000 manifestants). Là encore l’expérience douloureuse des lois Hartz et autres réglementations antisociales de la période antérieure explique la force et la détermination de l’engagement de la confédération dans ce combat. En effet, les syndicalistes se sont rappelés le contenu de ces négociations secrètes et le douloureux précédent de ces réformes libérales censées apporter une prospérité générale. À leur menu ne figurent-ils pas l’alignement des standards sur le moins-disant social au nom de la compétitivité ou une offensive destinée à renforcer encore l’« ordo » du libéralisme, pour donner les moyens aux multinationales de contester juridiquement les protections des salariés, même validées par une représentation nationale ?

 

(1) Texte rendu public le 2 février 2015 par la direction de la Confédération des syndicats allemands (DGB).
(2) L’Humanité du 22 décembre 2011.

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