Livres (N°13)

Pollution spatiale. L’état d’urgence
CHRISTOPHE BONNAL Belin, 2016, 240 p.

n1La conquête spatiale s’accompagne d’une pollution particulière : la prolifération des débris spatiaux. Si celle-ci n’attente pas aux êtres vivants, elle n’en est pas moins dangereuse et menace, à terme, la poursuite de l’exploitation de l’espace, désormais indispensable à nos sociétés (télécommunications, navigation, observation de la Terre, etc.). L’état des lieux est inquiétant ; en effet, il apparaît que 94 % des quelque 29 000 objets actuellement en orbite sont des débris : satellites éteints, étages supérieurs de fusées, résidus de collisions. Les moyens au sol permettent la détection des plus gros, à partir de quelques centimètres. Si les plus petits, indétectables pour l’heure, accélèrent la dégradation du fonctionnement des satellites, les premiers peuvent provoquer des collisions et faire exploser de nombreux autres débris. À terme se profile le syndrome de Kessler : une hausse du nombre de débris interdisant, de fait, l’accès à l’espace. Les risques sont non seulement en orbite, mais également au sol : des rentrées atmosphériques potentiellement incontrôlées ne sont pas à écarter. La prévision de celles-ci est certes difficile, c’est pourquoi le nettoyage de l’espace est envisagé. Des solutions techniques sont à l’étude, mais se pose la question : qui paiera ? Alors que se profile le déploiement de nombreux projets, ce livre est un appel à agir pour faire appliquer les règles existantes en la matière, réguler l’accès à l’espace et en responsabiliser les acteurs.
JONATHAN CHENAL


Petit Traité de hasardologie
HUBERT KRIVINE Cassini, Paris, 2016, 170 p.

Mise en page 1
Voici que l’auteur de la Terre, des mythes au savoir et de De l’atome imaginé à l’atome découvert. Contre le relativisme nous régale une fois de plus avec un texte attractif, pédagogique et lucide dans un domaine où chacun de nous voudrait en savoir un peu plus. Le hasard, les probabilités, les phénomènes rares mais importants (à quel point de vue?), leur rapport à notre ignorance, ne sont-ils pas des questions fascinantes, toujours renouvelées par une actualité qui transforme l’attendu et parfois l’inattendu en histoire ? Le physicien Hubert Krivine, avec un savoir-faire pédagogique magistral qui combine pêle-mêle humour, exemples de la vie courante et, surtout, appel à la réflexion en écartant des idées toutes faites, nous donne une leçon de bon sens qui nous écarte de la pensée magique et des raccourcis non justifiés. Mais tout cela est fait avec une simplicité et une économie de moyens telles que le lecteur comprend avant d’apprendre (les quelques éléments mathématiques sont relégués dans des annexes, dont la lecture relève plus du « j’en veux encore » que du besoin) ; c’est incroyable ce que l’on y apprend sur le monde qui nous entoure, et ce que l’on rejette comme raisonnements biaisés, préjugés et balivernes. Un livre à mettre donc entre toutes les mains, à l’exception de celles des non-progressistes qui souhaiteraient continuer de l’être. Ce texte comporte aussi une postface de Guillaume Lecointre, grand connaisseur de l’évolution et grand chercheur, ce qui signifie qu’il est bien conscient de ce qu’on sait, de ce qu’on ne sait pas et des voies par lesquelles on parvient parfois à le faire basculer dans le connu. À l’aide d’exemples clairs, il donne une description schématique des phénomènes déterminés et indéterminés, de leur caractère nécessaire ou non et de leur prédictibilité. Un texte précis et bienvenu pour nous aider à nous situer dans la connaissance scientifique… et tout simplement dans le monde.
EVARISTE SANCHEZ-PALENCIA


Les Variations du mouvement. Abū al-Barakāt, un physicien à Bagdad (VIe/XIIe siècle)
SYLVIE NONY Institut français d’archéologie orientale, Le Caire, 2016, 320 p.

n3
Le travail de Sylvie Nony autour de l’oeuvre de Abū al-Barakāt, un juif irakien du XIIe siècle converti à l’islam, nous montre que non seulement les savants arabes, à la suite de la relecture critique d’Aristote faite par Philipon puis Avicenne, se sont emparés de l’héritage grec, mais qu’ils l’ont aussi très subtilement questionné. Pourquoi la pierre lancée en l’air poursuit-elle son mouvement loin de la main du lanceur et pourquoi ralentit-elle ensuite ? Ce mouvement serait-il possible dans le vide infini ? S’arrête-t-il un temps, en haut de la trajectoire ? Quelle continuité y a-t-il entre le « montant » et le « descendant » ? Plusieurs causes peuventelles coexister dans le mobile ? Et pourquoi sa vitesse augmentet- elle à la fin ? Depuis l’Antiquité, cette expérience de pensée a suscité des discussions passionnées car elle met à l’épreuve les principes fondamentaux de la philosophie de la Nature. Reprise dans l’Antiquité tardive puis transmise en Orient, la controverse est encore vivante lorsque Abū al-Barakāt en renouvelle l’approche. Son oeuvre philosophique – écrite en arabe – intègre les apports des philosophes et mathématiciens de son temps, mais aussi ceux de la théologie rationnelle – le kalām – qui, depuis la Réfutation d’al-Ghazālī, autorise une critique de la pensée aristotélicienne orthodoxe. Il reconstruit hardiment les notions d’espace, de vide, de temps, d’infini, de continu, et met en cause les « enveloppes » dans lesquelles les péripatéticiens enfermaient le monde. Le présent ouvrage nous guide ainsi dans un réseau complexe de textes, de concepts, et met en lumière les apports de la physique médiévale arabe. L’auteur interroge à cette occasion la nature des filtres qui ont empêché jusque-là d’en restituer toute la portée. L’histoire des sciences, parfois obnubilée par la recherche des continuités, peine en effet à identifier les inventions audacieuses lorsque celles-ci ne semblent pas aller « dans le sens de l’histoire ». Fresque passionnante du monde médiéval savant arabo-musulman, ce livre comblera tous les amateurs de l’histoire des sciences « réellement existante ».
HUBERT KRIVINE


Cerveau augmenté, homme diminué
MIGUEL BENASAYAG La Découverte, Paris, 2016, 200 p.

n4
L’auteur de ce livre, philosophe et psychanalyste, est un grand connaisseur des sciences cognitives, qu’il met constamment à contribution pour recadrer une pensée unique qui risque de nous envoyer une image déformée et trompeuse des conséquences des progrès rapides de l’informatique et de la robotique. Miguel Benasayag nous rappelle que « la fonction principale du cerveau est la compréhension, la capacité de donner un sens à ce qui arrive ». L’idée de sens traverse tout le livre, il en va de même de la différence fondamentale entre une MED (machine à états discrets) et un cerveau. Toute partie abîmée du disque dur d’une MED nous prive de ce qu’elle contenait. L’ordinateur ne peut compenser par l’intégration d’autres fonctions la partie affectée. Le cerveau en est capable, car l’acquisition d’une connaissance implique une modification du cerveau lui-même en créant de nouvelles connexions et de nouveaux réseaux. « Ceux qui considèrent comme intelligentes les activités d’un sujet séparées de la compréhension tombent dans une sorte de métaphysique technologique aujourd’hui dominante, sans même s’en rendre compte. » Bien entendu, le sens joue un rôle fondamental sur la mémoire à long terme, si bien que, dans le « cerveau augmenté » par des prothèses informatiques, l’oubli étant impossible, il n’y a pas de hiérarchisation des souvenirs, condition d’émergence de la singularité de la personne. Mais l’auteur n’est nullement opposé à la révolution numérique. Il nous rappelle les controverses qui accompagnaient l’invention de l’imprimerie ; selon certains, en favorisant sans contrôle la multiplication et la diffusion des textes, l’imprimerie allait encourager l’ignorance, car l’impossibilité de contrôler l’interprétation du texte entraînerait une diminution de l’intelligence des lecteurs !
EVARISTE SANCHEZ-PALENCIA


Sans domicile fisc
ALAIN ET ÉRIC BOCQUET Cherche Midi, 2016, 288 p.

n5Un livre sur la fiscalité ? Certains pourraient faire l’erreur de penser au premier abord, devant ce sujet, à un ouvrage technique à destination prioritaire d’économistes avertis. Il n’en est rien. Le dernier livre d’Alain et Éric Bocquet dénonce et analyse avec une grande clarté le pillage colossal que constitue à l’échelle de notre planète la fraude fiscale, mais aussi les conséquences qu’elle a sur nos vies. Il s’agit non seulement de dénoncer les inégalités en tant que telles, mais aussi de mettre en avant le fait que « ce racket […] est [aussi] un crime contre la paix » et que les répercussions sont multiples. Dans un contexte de domination de l’argent roi, le talent des auteurs est de montrer à quel point la problématique de l’évasion fiscale est liée à l’organisation de nos sociétés. Les fortes conséquences sur l’équilibre général de nos vies et de la planète sont évidentes, ce qui nous amène à mesurer l’importance de l’implication des citoyens. C’est aussi un livre d’espoir et de lutte contre le fatalisme. Se battre contre ce scandale est une nécessité et un devoir si nous souhaitons léguer à nos descendants un monde meilleur, plus juste, nourri du courage de tous ceux qui refusent l’inacceptable. La proposition forte d’une conférence internationale sur la fiscalité, à l’image de la COP21 sur les problématiques environnementales, apparaît à la hauteur des enjeux actuels. Un livre salutaire et incontournable.
PIERRE SERRA

 

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