Robots: du réel au possible, limites actuelles, Olivier Masson*

Avec les transformations numériques, une branche de la robotique s’affirme au-delà du seul champ industriel pour amener les robots à jouer un rôle plus important dans les sociétés humaines.

*Olivier Masson est doctorant en cognitique.


Utilisés depuis longtemps, les robots industriels, davantage assimilables à des automates évolués, ne prennent en compte qu’un nombre limité de variables associées directement à leur tâche. Les robots industriels continuent d’évoluer pour devenir de plus en plus performants et sont, aujourd’hui, capables de prendre des décisions afin de gérer contraintes et obstacles pouvant survenir. Toutefois, ces robots ne sont pas conçus pour prendre des décisions complexes ni construire une représentation de leur environnement.

LES ROBOTS, OBJETS ET VECTEURS DE RECHERCHE 
On détermine trois grandes classes de travaux pris en charge par les secteurs de recherche scientifique et technique :

– améliorer la connaissance de l’être humain, c’est-à-dire mieux comprendre le raisonnement humain et le décortiquer pour le faire imiter par des robots ;

– utiliser les robots comme outils scientifiques. Les robots, entièrement programmables peuvent manifester des comportements socialement neutres, inhibant toute émission d’indices sociaux non verbaux échappant au contrôle des humains. C’est un apport intéressant pour les sciences sociales ;

– améliorer les interfaces d’interaction et de communication entre humains et robots afin de permettre à ceux-ci d’assurer de nouveaux services, professionnels et domestiques. Ce dernier point a pour conséquence d’accélérer le progrès technologique visant à intégrer les robots au sein de la société.

Certains événements contribuent à rendre plus claire cette évolution. Ainsi, chaque année se tient le salon InnoRobo, un salon européen qui expose les dernières avancées en robotique, que ce soit dans les domaines de l’industrie, des secteurs médicaux ou de la robotique humanoïde. Dans ce cadre s’est déroulé l’ARSO 2015, une série de conférences sur les progrès en robotique. En parallèle a été constitué, par un collectif de laboratoires de développement et de centres d’ingénierie, le Robotics Map, un catalogue collaboratif faisant état des innovations et entreprises selon les régions et constituant un outil pour observer l’évolution de ces technologies et de la dynamique des acteurs qui l’accompagnent.

AlphaGo de Google a vaincu le champion du monde de go, Lee Sedol. Ici, l’intelligence artificielle est fondée sur un programme d’apprentissage, contrairement aux logiciels de jeu d’échecs fondés sur un algorithme alpha/bêta de parcours d’arborescence.

AlphaGo de Google a vaincu le champion du monde de Go, Lee Sedol. Ici, l’intelligence artificielle est fondée sur un programme d’apprentissage, contrairement aux logiciels de jeu d’échecs fondés sur un algorithme alpha/bêta de parcours d’arborescence.

LES ROBOTS ANTHROPOMORPHES 

Dans le secteur de la robotique humanoïde, ou plutôt de la robotique anthropomorphe, il est en général question de rendre les robots plus « intelligents » ou plus socialement intégrés au sein des environnements humains. Une grande partie de la robotique imitative, que l’on nomme « robotique collaborative » (cobots), cherche des réponses sur la manière dont les robots pourraient aider les humains. Dans tous les secteurs où la cognition humaine occupe une place importante, comme dans l’apprentissage, l’objectif n’est pas d’imiter passivement les individus mais de canaliser leur raisonnement. Pour prendre l’exemple de l’agenda électronique, au questionnement de l’utilisateur sur des informations concernant un événement, le robot ne répond pas directement mais relance l’utilisateur par un questionnement reformulé, afin de l’inciter à utiliser le bon cheminement pour restituer la réponse. De nombreux travaux démontrent l’importance de ce type d’imitation constructive dans l’apprentissage et le développement de l’enfant, ainsi que dans l’accompagnement des patients atteints de troubles dégénératifs. Les secteurs de la robotique commencent ainsi à se structurer en termes de disciplines de mieux en mieux définies en fonction des objectifs à atteindre. Les prouesses actuelles sont parfois surprenantes. À titre d’exemple, AlphaGo, l’intelligence artificielle (IA) créée par Google, a récemment vaincu l’un des plus grands champions mondiaux de jeu de go, Lee Sedol. Or le jeu de go est l’un des seuls jeux de réflexion dans lequel l’espace problème n’est jamais clairement défini, et donc l’IA doit faire preuve d’une capacité d’apprentissage bien supérieure à celle requise pour les échecs. Les nuances du jeu de go sont aussi illimitées dans la forme: pour corser le tout l’IA devra aussi reconnaître l’agencement de formes (non prédéfinies, donc non facilement programmables) pour en déduire l’état du jeu. Ce dernier point constitue aussi un défi majeur pour l’intelligence artificielle.

QUESTIONS TECHNIQUES OU ÉTHIQUES? 
Néanmoins, les avancées technologiques sont encore loin d’être à la hauteur de toutes les ambitions ; et si elles le sont dans certains cadres spécifiques, de nombreuses questions techniques doivent être posées avant d’aller plus loin. On peut se poser notamment la question de savoir comment sera gérée la sécurité d’une telle technologie à l’avenir. S’il est possible de pirater un système informatique, il pourra être possible de pirater un robot afin de le détourner de son but initial, celui-ci étant programmé par de l’informatique. De telles capacités paraissent menaçantes si l’on considère qu’un robot, de surcroît, à la différence de l’ordinateur, peut agir directement sur l’environnement par le biais d’une interface physique. Ces risques seront bien sûr à relativiser en regard du progrès en matière de sécurité informatique.

NAO, le robot humanoïde français développé par la société Aldebaran Robotics. Il est autonome et programmable.

NAO, le robot humanoïde français développé par la société Aldebaran Robotics. Il est autonome et
programmable.

En outre, l’émergence des robots autonomes pose des questions éthiques et sociales. La quête investie par la robotique collaborative constitue un enjeu majeur actuellement, notamment pour les robots domestiques ou évoluant dans des environnements de travail. Il s’agit là de robots qui occuperont, dans une certaine mesure, un rôle social. Même si les acteurs de la discipline convergent vers la conclusion qu’un robot doit être capable de comprendre l’être humain pour l’aider, en tout cas dans un modèle précis de situation, des questions sous-jacentes demandent davantage de réflexion.

Entre autres, un robot qui aide l’humain, est-ce :

– un robot qui se substitue à lui dans certaines tâches ?

– un robot qui, en plus de comprendre l’humain, doit lui ressembler en vue de partager la même position sociale ?

– un robot qui en toute circonstance comble les déficits de l’humain?

Ces différents points peuvent être posés à des niveaux différents selon les secteurs, ce qui ajoute encore à la complexité de l’enjeu.

LA LOI POUR LES ROBOTS OU POUR LES HUMAINS? 
Les concepteurs de robots humanoïdes (encore expérimentaux) ne sont plus les seuls garants de la finalité de leur produit. Ceux-ci sont distribués aux laboratoires, mais aussi au grand public, et il revient aux utilisateurs finaux de décider (et programmer!) la façon dont ils vont évoluer dans leur environnement et quel sera leur rôle. Par conséquent, il pourrait théoriquement exister autant de types de robots que d’utilisateurs. Les nombreuses contraintes techniques d’utilisation peuvent néanmoins constituer une première barrière à cela. D’où la nécessité de convenir rapidement d’un ensemble de lois régissant la manière d’utiliser de tels robots. Bien que de nombreux médias mettent l’accent sur les lois qui seront applicables aux robots eux-mêmes, il faut rappeler que ces lois devront avant tout s’appliquer aux individus sur l’utilisation qu’ils en feront. En psychologie cognitive, on parle d’externalisation de la cognition humaine. Par exemple, les agendas électroniques fournissent ce type d’externalisation. L’agenda papier demande, quant à lui, un certain effort d’organisation qui n’est pas automatique. Dans un agenda électronique, ces tâches sont automatisées. Le risque de cette externalisation est de dégrader progressivement la cognition des humains, qui ne fourniraient plus les mêmes efforts cognitifs au quotidien. Cette problématique est aussi étudiée au laboratoire CHArt (1). Il en est de même pour la prise de décision: dans les missions spatiales ou militaires à haut risque employant des robots collaborant avec des humains, secteur dans lequel la prise de décision humaine reste un facteur clé, l’apport de la robotique ne doit pas se substituer à cette faculté. Dans ces secteurs où les responsabilités doivent être spécifiquement réparties, le robot ne doit pas occuper trop de place socialement parlant.

LES ENJEUX ÉCONOMIQUES ET SOCIAUX 
Sur les plans industriel et économique, le marché de la robotique évolue si vite qu’il est difficile de prévoir à l’heure actuelle quel en sera l’impact. Il est possible que la situation soit analogue à celle de la révolution industrielle ayant remplacé de nombreux travaux manuels, donc des travailleurs, par l’action des machines. Nous pouvons comparer sur ces mêmes enjeux l’émergence de l’IA au progrès apporté il y a quelques décennies par l’informatique. De telles révolutions ne s’opèrent pas sans être accompagnées, bon gré mal gré, d’un remaniement économique et social de fond. Toutefois, il ne s’agit que d’une supposition à partir de ce que l’on connaît. L’impact réel pourrait être tout à fait différent.

La tentation du capital est bien sûr de remplacer partout les travailleurs humains par des machines, et en particulier par des robots (2). Les robots ne revendiquent pas et ne font pas grève ; mais s’ils produisent de la valeur d’usage, ils ne produisent pas de valeur d’échange, ils la transmettent seulement, seul le travail vivant produit de la valeur. En revanche, une généralisation des robots dans la production et les services est de nature à libérer les hommes (sui generis) du travail aliéné et à ouvrir les possibles d’une société qui ne soit plus fondée sur l’exploitation de l’homme par l’homme. Il appartient aux travailleurs, aux hommes et femmes en général de s’emparer de ces progrès scientifiques et techniques pour le plus grand bien de l’humanité.

(1) Le laboratoire Cognitions Humaine et Artificielle (CHArt) est un laboratoire de tutelles EPHE et universités Paris-VIII, -X et -XII.
(2) Mais alors le taux de profit tend vers zéro.

L’exploration de Mars par le robot Curiosity.

L’exploration de Mars par le robot Curiosity.

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