Portugal. La lutte pour maintenir TAP au service du développement du pays, Miguel Viegas*

Le marché unique de l’aviation organisé par l’Union européenne via les différentes directives dites du « ciel unique » veut en finir avec le concept de compagnie aérienne nationale au nom d’une « saine » concurrence. Il s’agit en réalité de poursuivre l’élimination de tous les instruments de politique économique permettant aux États nationaux de conduire leurs stratégies de développement.

*Miguel Viegas, membre du Parti Communiste Portugais (PCP), est député européen membre du groupe Gauche Unitaire Européenne-Gauche Verte Nordique (GUE-NGL).


Au Portugal, les travailleurs luttent depuis des années pour préserver leur compagnie aérienne nationale, TAP Portugal, qui fut fondée le 14 mars 1945 sous le nom Transportes Aereos Portugueses et qui est devenue au fil du temps la plus grande compagnie aérienne du pays ; son siège est à Lisbonne.

UNE ENTREPRISE CLÉ DE L’ÉCONOMIE 
Le Parti communiste portugais a toujours soutenu que, bien plus qu’une banale entreprise, TAP constitue un secteur stratégique de l’économie portugaise. Le groupe est le plus grand exportateur portugais, avec plus de 2 milliards d’euros de ventes à l’étranger. Il assure plus de sept mille emplois dans la compagnie aérienne et, avec l’ensemble de ses entreprises annexes, plus de douze mille emplois directs ; à cela s’ajoutent au moins dix mille emplois indirects. C’est une entreprise qui apporte chaque année à la sécurité sociale près de 100 millions d’euros. Sa contribution au budget national, par le biais des impôts payés sur le rendement, représente également plus de 100 millions d’euros.

UN PILIER DE LA SOUVERAINETÉ NATIONALE 
Son rôle et sa contribution sont décisifs au développement et à l’activité économique des archipels des Açores et de Madère. Pour ces régions insulaires lointaines et ultrapériphériques, le transport aérien représente une liaison essentielle. Sur ce point là, TAP a très tôt été un élément fondamental pour assurer la connexion entre ces régions autonomes et le continent, lutter contre l’isolement et favoriser la cohésion territoriale. Aujourd’hui, la compagnie continue de jouer un rôle essentiel pour assurer la mobilité de la communauté de ces deux archipels, dont une partie importante de la population a émigré dans le monde entier, notamment sur le continent américain. Le rôle du transporteur aérien national doit être apprécié à l’aune de son importance stratégique pour le développement régional et national. Privatiser TAP ne peut entraîner que de très graves conséquences non seulement pour l’entreprise, pour ses travailleurs et leurs familles, mais aussi pour les usagers qui comptent sur un service public essentiel tel que celui fourni par notre compagnie aérienne nationale.

1998 : LE PARTI SOCIALISTE TENTE DE PRIVATISER ET DE VENDRE TAP 
La privatisation de TAP est un vieil objectif que les multinationales européennes ont tenté d’imposer à notre pays, dans le cadre d’une concentration monopolistique qui est en train d’être imposée aux peuples d’Europe. C’est dans ce contexte que nous devons interpréter les divers « paquets aériens » de l’Union européenne qui, de façon successive et depuis 1978, imposent la libéralisation complète du secteur. La première tentative de privatisation de la société remonte à 1998. Nous avions alors un gouvernement PS présidé par António Guterres, candidat actuel au poste de secrétaire général de l’ONU. À l’époque, la décision de privatiser TAP et de la vendre à la société Swissair était présentée comme une mesure urgente et inévitable pour éviter sa faillite. La mobilisation des travailleurs via leurs différents syndicats, qui ont agi de manière conjointe, notamment en organisant plusieurs grèves qui ont bloqué l’entreprise, a permis de rejeter ce projet. Cette première victoire du peuple portugais a été décisive pour l’avenir de la compagnie. Il faut ainsi se rappeler que si le processus de sa privatisation et intégration dans Swissair avait abouti TAP n’existerait plus aujourd’hui. Elle aurait été détruite dans le processus de faillite de la société helvétique, comme ce fut le cas pour la compagnie belge Sabena (qui, elle, a été achetée par Swissair).

Manifestation au Portugal des salariés de TAP

Manifestation au Portugal des salariés de TAP


2012 : ORGANISATION DU DÉPEÇAGE DE LA COMPAGNIE NATIONALE 
Les quatre dernières années ont été caractérisées par un long processus de déstabilisation de TAP, alimenté par l’ancien gouvernement de droite PSD-CDS. Ce processus a inclus deux tentatives de privatisation. La première a échoué en 2012, la seconde plus tard, en fin de mandat et avec les dernières élections en vue. Le gouvernement tente en 2012 une première fois de vendre TAP à l’entrepreneur Germán Efromovich. Après avoir échoué, grâce à la mobilisation des travailleurs et citoyens portugais, dans sa tentative, le gouvernement de droite met en place une nouvelle stratégie. Ces quatre années ont été marquées par une succession de mensonges et de chantages orchestrée par le gouvernement pour alimenter une campagne permanente de dévaluation de TAP tout en essayant d’offrir l’entreprise au grand capital. En effet, pendant son mandat, le gouvernement de droite n’a pas cessé de provoquer le départ du personnel qualifié, y compris les techniciens de manutention et les pilotes, dans un contexte d’externalisation croissante des services. Le processus de renouvellement de la flotte a été suspendu et les conditions de financement ont été délibérément aggravées, le tout dans un climat de conflit constant entre administration et travailleurs, contribuant ainsi à une détérioration significative du prestige de l’entreprise et de sa santé financière. Ce que le gouvernement du PSD-CDS a fait à TAP et à notre pays constitue un véritable crime économique et social aux proportions gigantesques et avec des conséquences dramatiques, qu’on n’est pas encore en mesure de quantifier pleinement.

2015 : COUP DE FORCE D’UN GOUVERNEMENT AUX ABOIS
Après l’échec d’une première tentative de vente de TAP, en 2012, le gouvernement a annoncé la réouverture du processus de privatisation en novembre 2015. Rappelons qu’il était déjà en minorité au Parlement à l’issue des dernières élections, et surtout rejeté par la majorité des nouveaux députés élus (1). La privatisation devait être réalisée avec la vente directe de 66 % du capital de la compagnie aérienne : 61 % à des investisseurs directs et 5 % aux employés de TAP SGPS; les 34 % restants devant être détenus par l’État pendant deux ans. Le 11 juin 2015, la vente de TAP Portugal à un consortium formé par David Neeleman (entrepreneur américano-brésilien propriétaire des compagnies Azul Linhas Aéreas Brasileiras, JetBlue Airways et WestJet) et Humberto Pedrosa, entrepreneur portugais, a été confirmée. Sans entrer dans les détails de l’opération, il est néanmoins important de comprendre certains éléments qui témoignent de son caractère ruineux pour l’entreprise et pour l’État. Le processus a été mené de façon totalement obscure, essayant d’échapper à tout contrôle politique, pour aboutir à une vente à un prix d’aubaine (2) de 10 millions d’euros, dans un marché qui comprend déjà des garanties d’État de 500 millions d’euros. De plus, le PCP a mis en avant une série d’irrégularités, à commencer par le fait que cette affaire a été conduite sans aucune légitimité démocratique. En effet, quand un gouvernement a été rejeté par le Parlement, il est contraint de réduire son fonctionnement à la gestion des affaires courantes.

n7-TAP3LE NOUVEAU GOUVERNEMENT SOCIALISTE FAIT UN PAS EN ARRIÈRE… 
Dès que le nouveau gouvernement du Parti socialiste a pris ses fonctions, à la fin de 2015, le PCP a demandé, dans le droit fil des luttes des travailleurs, l’annulation immédiate de la privatisation illégale de TAP et l’expulsion du groupe qui avait repris l’entreprise grâce au gouvernement PSD-CDS. Malheureusement, cela n’a pas été l’option choisie par le gouvernement socialiste. Le Parti socialiste a préféré une solution intermédiaire, maintenant une participation de 50 % de l’État, mais renonçant à la gestion de TAP, laquelle reste sous le contrôle du consortium et de David Neeleman. Pour le PCP, cette solution ne répond pas aux besoins du pays et ne garantit ni l’avenir de la TAP ni notre souveraineté nationale. Il est vrai qu’en conservant une participation majoritaire de l’État les possibilités de contrôle public des décisions prises par la direction privée de TAP augmentent. Mais il est vrai aussi que le risque de destruction de TAP vient précisément de sa gestion privée dans la mesure où le groupe TAP sera mis au service d’une stratégie tout à fait contraire aux besoins économiques et sociaux de notre pays, au profit des intérêts de ses actionnaires privés. …

MAIS LA LUTTE NE FAIT QUE COMMENCER 
La gestion privée de TAP ces derniers mois a été marquée par un ensemble de décisions stratégiques tout à fait contraires à l’intérêt national et comportant des avantages évidents pour les autres compagnies de Neeleman. C’est révélateur des dangers sur lesquels le PCP a alerté tout au long du processus de privatisation. Pour le PCP, l’ensemble du processus doit être arrêté le plus tôt possible, de manière à ouvrir la voie à la résolution des questions de fond. Nous militons pour la solution d’une gestion publique liée aux intérêts nationaux et pour la mise en oeuvre de mesures visant à défendre et à améliorer le fonctionnement et l’opérationnalité de TAP. Atteindre ces objectifs ne sera possible qu’avec une large mobilisation de tous les travailleurs. Au fil des ans, seule la lutte organisée a permis de mettre en échec les diverses tentatives de privatisation de TAP. Ce combat a réuni les commissions de travailleurs, les syndicats, en particulier le Sitava (syndicat des travailleurs de l’aviation et des aéroports), avec à certains moments la mobilisation de la population en général, notamment via plusieurs pétitions. De nombreuses manifestations et des grèves ont eu lieu, toujours malgré une pression énorme du gouvernement, qui n’a pas hésité à décréter une réquisition civile pour empêcher les grèves. D’autres actions sont en cours, en lutte pour une TAP 100 % publique, au service des travailleurs, du peuple et du pays. 

(1) La coalition PSD-CDS est arrivée en première place lors des élections d’octobre en 2014, mais sans avoir la majorité des députés à l’Assemblée nationale. Sur cette base, le président de la République a chargé le président du PSD de former un gouvernement. Ce gouvernement a été rejeté par le Parlement, ouvrant ainsi la voie à la solution actuelle, avec un gouvernement PS.
(2) L’effet d’aubaine consistant ici à appâter l’acheteur en lui offrant une baisse du prix, après avoir dévalué la valeur de la compagnie.


 

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