De l’intérêt des querelles scientifiques, Simone Mazauric*

*Simone Mazauric est historienne des sciences.


Depuis maintenant quelques décennies, les querelles scientifiques constituent un objet privilégié de l’histoire des sciences. Ces querelles concernent bien évidemment le plus souvent une question théorique à propos de laquelle se partage la communauté savante: celle de l’efficacité thérapeutique de l’antimoine, celle de l’existence ou non du vide dans la nature, celle de la réalité ou non de la génération spontanée, etc. Ces querelles peuvent également opposer les protagonistes du mouvement de la pensée scientifique, à propos de la priorité d’une découverte: l’exemple le plus fameux concerne ainsi la querelle de priorité qui a opposé Newton et Leibniz à propos de l’invention du calcul infinitésimal.

De l’idée métaphysique à l’expérimentation

La querelle qui a opposé au tournant du XIXe et du XXe siècles partisans de Descartes et partisans de Pascal est beaucoup plus originale. Car elle constitue une ultime péripétie dans un débat foisonnant dont le point de départ est constitué par le grand affrontement qui a opposé en France, dans les années 1640, partisans et adversaires du vide. Sur cette querelle initiale sont venues se greffer des querelles adventices, celle notamment de savoir qui de Descartes ou de Pascal a le premier imaginé l’expérience cruciale destinée à faire la preuve de la « pesanteur et pression de l’air », car si cette expérience a bien été effectuée pour la première fois au Puy de Dôme sur les indications de Pascal par son beau-frère, Florin Périer, Descartes a cependant de son côté revendiqué la paternité de l’idée de cette expérience. La question est posée dès le XVIIe siècle où l’on constate déjà un partage de l’opinion savante autour de cette priorité. Mais le débat connaît une réactivation à la fin du XIXe siècle, où philosophes et historiens des sciences se penchent à nouveau sur la question. Or ce qui est intéressant dans cette «méta querelle » survenue plus de deux siècles après les premières controverses, ce sont les arguments à l’aide desquels chacun soutient son champion. Les récits de cet épisode fameux ne sont dès lors qu’un prétexte pour défendre une certaine idée de la science, à la fois dans sa méthode et dans ses rapports avec la métaphysique. Le positivisme qui domine parmi les philosophes donne ainsi le plus souvent l’avantage à Pascal, dépeint comme un expérimentateur prudent, rétif à mêler la métaphysique à la science, au détriment de Descartes dénoncé comme un aprioriste impénitent, et beaucoup plus métaphysicien que savant, indifférent aux exigences les plus élémentaires de la méthode expérimentale. On lit alors des récits étonnants : certes Descartes avait bien parlé avant Pascal de la pesanteur de l’air, mais c’était de façon confuse. Cette pensée, prétend Ernest Havet, « n’avait fait que traverser l’esprit de Descartes sans s’y arrêter ». Ou bien on soutient que « Descartes n’avait pas embrassé bien fermement la véritable explication». Charles Adam invoque à plusieurs reprises la confusion et l’indécision de Descartes, qu’il oppose à la clarté avec laquelle cette idée était formulée par Pascal. Surtout, plusieurs tentent de montrer que l’hypothèse de la pesanteur de l’air telle qu’elle a été énoncée par Descartes et l’hypothèse de la pesanteur de l’air telle qu’elle a été énoncée par Pascal sont finalement deux hypothèses différentes.

L’hypothèse de la pesanteur de l’air chez Descartes est, prétend Joseph Bertrand, indissociable de ses principes, c’est-à-dire de sa conception d’un monde plein, et de la matière subtile, qui a le double défaut d’être à la fois une conception métaphysique et une idée fausse: comment dès lors imaginer que son hypothèse ait pu être dotée de quelque valeur scientifique que ce soit ? L’interprétation de Félix Ravaisson est assez comparable c’est de bonne foi que Pascal nie avoir entendu Descartes lui suggérer le principe de l’expérience barométrique. Pascal est en effet prévenu contre les théories physiques de Descartes, parfaitement obscures. Quand ils se rencontrent, et qu’ils évoquent cette question, il l’entend à peine tant son message est pour lui incompréhensible. Pascal est ainsi absous d’avoir cru que Descartes était hostile à l’hypothèse de la pesanteur de l’air, celui-ci n’avait qu’à s’exprimer intelligiblement. De son côté, Descartes, imbu de ses principes, n’a rien compris à ce que Pascal lui disait lors de cette rencontre : on ne peut donc se fier, aux dires d’Émile Boutroux, à son témoignage.

Histoire des sciences et idéologie : une relation complexe

La réactivation à première vue surprenante de la querelle de priorité entre Descartes et Pascal par historiens des sciences interposés, qui prennent souvent passionnément partie pour le second au point de recourir à des explications extravagantes, est néanmoins porteuse d’enseignements remarquables : d’abord sur l’objet du débat lui-même, qui bénéficie malgré l’incontestable partialité des récits de nouveaux éclairages, mais surtout sur les affrontements idéologiques qui divisaient alors la communauté savante et auxquels la reconstitution des positions supposées de Descartes et de Pascal n’a servi que de prétexte. Une façon de vérifier qu’en ce qui concerne l’histoire des sciences comme en ce qui concerne l’histoire générale, il n’y a d’histoire que du présent?

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