Trop belles pour le Nobel?, par Ivan LAVALLEE*

L’année 1873 a-t-elle été fatale à un éventuel prix Nobel de mathématiques ? Au-delà des spéculations sur le rôle des femmes dans l’accouchement des prix Nobel, il s’avère qu’elles sont très peu nombreuses à avoir été honorées par ce prix prestigieux.

*Ivan Lavallee, membre du Comité de Rédaction de Progressistes, est professeur des universités.


Depuis sa création, le Nobel a été décerné 49 fois à des femmes, dont 2 fois à Marie Curie, pour 822 hommes nobélisés, soit environ 6 % des lauréats. De même, le jury Nobel n’a compris que 11 femmes de 1901 à 2014, même si, exception confirmant la règle, le jury du Nobel de la paix de 2009, qui fut attribué à Barack Obama (malgré le fait que les États-Unis soient engagés dans deux guerres !), comprenait 4 femmes sur 6 membres.

DES FEMMES MISES À L’ÉCART DES SCIENCES
En sciences et techniques, les femmes ont longtemps été écartées des études et des moyens de poursuivre des recherches. Emmy Noether par exemple, très grand nom des mathématiques, dont Einstein pouvait écrire « le génie mathématique créatif le plus considérable produit depuis que les femmes ont eu accès aux études supérieures », a dû attendre quatre ans, alors qu’elle avait tous les diplômes requis, et le soutien de Hilbert pour être reconnue comme Privatedozent (maître des conférences « à l’extérieur »), et ce en raison de l’opposition de la faculté de philosophie qui refusait qu’une femme fût nommée professeur. Il n’était pas convenable pour une femme de s’intéresser aux sciences ou aux techniques, hors médecine, et encore ! Sous-représentées en physique, chimie et médecine… et le peu de prix Nobel qui leur ont été attribués est le reflet de cette mise à l’écart. Pour ce qui est des prix Nobel scientifiques, une incongruité apparaît à partir des années 1970 : alors qu’il y a un fort accroissement du nombre de femmes dans les laboratoires, et plus généralement dans la recherche scientifique, le nombre de lauréates du prix Nobel ne suit pas le mouvement. Il est vrai que, contrairement à la médaille Fields en mathématiques, qui récompense, suite à un résultat important, une carrière prometteuse, le prix Nobel récompense, lui, une carrière accomplie, et est donc attribué à des chercheurs en fin de carrière, ce qui est susceptible d’induire une importante « inertie temporelle » dans cette attribution.

DES HONNEURS MACHISTES
Le machisme de certains et la course à la renommée ont aussi joué leur rôle dans la spoliation dont furent victimes quelques brillantes scientifiques, comme Rosalind Franklin, biologiste britannique à l’origine de la découverte de la structure cristalline de l’ADN, décédée avant l’attribution du prix1 à Watson et Crick, qui lui avaient « emprunté » ses résultats. Rosalind Franklin n’est pas même citée dans l’attribution dudit prix.
On trouve une situation semblable pour Lise Meitner, dont les travaux sur la fission nucléaire auraient dû lui valoir le prix Nobel de chimie. Devenue en 1906, à vingt-huit ans, la deuxième femme docteur de l’université de Vienne, elle obtient l’autorisation de travailler à Berlin aux côtés de Max Planck à une époque où les laboratoires en Prusse étaient interdits aux femmes. Elle y rencontre Otto Hahn, le chimiste qui sera son ami et collaborateur de toute une vie. Spécialiste de la radioactivité, le binôme gagne une reconnaissance internationale. Mais, malgré sa notoriété, la physicienne d’origine juive doit quitter l’Allemagne en 1938, échappant de justesse aux persécutions antisémites. Depuis la Suède où elle s’est exilée, elle aide Otto Hahn à comprendre et à théoriser la fission nucléaire. C’est cette découverte cruciale qui vaudra à Otto Hahn le prix Nobel de chimie de 1944. On ne peut dire ici s’il s’agissait de sexisme ou d’antisémitisme, mais peut-être s’agissait-il des deux. Lise Meitner, comme ce fut le cas pour Rosalind Franklin, n’est pas même mentionnée. Pacifiste militante depuis son expérience comme radiologue sur le front de l’Est pendant la Première Guerre mondiale, elle est désespérée par l’application militaire de ses découvertes théoriques : le bombardement atomique de Hiroshima et de Nagasaki en août 1945. La physicienne, qui ne reviendra jamais en Allemagne, restera opposée jusqu’à sa mort, en 1968, à l’arme nucléaire.

DES FEMMES NOBÉLISÉES POUR LEUR ENGAGEMENT SOCIAL
C’est dans l’attribution des prix Nobel de la paix qu’on trouve le plus de femmes : il compte en effet 11 femmes parmi les lauréats. La première récipiendaire en fut la romancière Bertha von Suttner (prix Nobel de la paix 1905), membre de la très haute aristocratie autrichienne, comtesse et baronne. Militante pacifiste, victime de la misogynie ambiante (comme Marie Curie), elle fut calomniée, insultée, traitée d’hystérique, ridiculisée à cause de son aversion pour l’antisémitisme. Plus généralement, les femmes récipiendaires du prix Nobel sont plus enclines à jouer un rôle social positif, plus à l’écoute du peuple. Il suffit ici de rappeler, audelà même du prix Nobel de la paix, le rôle de Marie Curie durant la Première Guerre mondiale et son attention aux blessés, pour lesquels elle constitua les premières unités mobiles de radioscopie, ou l’engagement de sa fille Irène, elle aussi récipiendaire. Il faut noter ici l’à-propos de cette création d’unités mobiles de radioscopie : dans cette guerre des explosifs, qui fut celle des déchiquetages et des éclats, ce sont des milliers de vies qu’elle sauva !
Dorothy Hodgkin, née Crowfoot, est une pionnière de la diffractométrie de rayons X. Elle reçut le prix Nobel de chimie en 1964 pour sa détermination des structures de substances chimiques importantes, et plus particulièrement l’insuline. Bien qu’elle reconnût que son travail sur l’insuline fut le plus important de toute sa vie, elle ne cessa de lutter pour la paix et la justice sociale. Il faut dire que son mentor scientifique fut sir John Desmond Bernal, scientifique réputé et membre du Parti communiste, ce qui eut certainement une grande influence non seulement sur sa carrière scientifique, mais aussi sur ses engagements sociaux et sociétaux. En 2004, après avoir appris la nomination de Wangari Muta Maathai, l’Iranienne Shirin Ebadi2, prix Nobel de la paix 2003, lance avec Jody Williams (prix Nobel de la paix 1997 pour sa lutte pour l’interdiction des mines antipersonnel) une initiative entre lauréates du prix Nobel pour la paix qui conduira à la fondation Nobel Women Initiative, destinée à soutenir les initiatives des nobélisées pour la paix et le désarmement.

DE NOMBREUSES EXCLUES DU NOBEL
Mais nombre de femmes sont « passées à côté » du prix Nobel, victimes du sexisme ambiant et du statut social de la femme. Ada, comtesse de Lovelace, aurait pu y prétendre, si elle n’était pas morte trop tôt : grâce à elle, le premier programmeur de l’histoire fut une programmeuse. Ou encore Alicia Boole, qui développa la géométrie à quatre dimensions, étudiant polytopes et polychores et l’algèbre de Boole. Ou Agnès Pockel, qui mit au point, observant, enfermée dans sa cuisine, les bulles de savon sur sa vaisselle, la théorie des lames minces et de la tension superficielle : elle ouvrait ainsi la voie à l’industrie des microprocesseurs – et sans elle Greta Garbo n’eût peutêtre pas arboré ses lunettes.
Sans doute le choix des femmes évoquées ici, évincées du Nobel, est-il arbitraire. Bien d’autres sans doute y eussent pu prétendre. Aussi, je ne saurai terminer cet article sans citer celle qui, après Marie Curie, obtint le Nobel de physique, Maria Goeppert- Mayer (1963). Elles sont à ce jour les deux seules femmes à être récipiendaires de ce prix.

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