Le sexe du cerveau: entre science et idéologie, par Catherine VIDAL*

Avec l’avancée des neurosciences, on serait tenté de croire que les idées reçues et les stéréotypes sur les comportements des femmes et des hommes ont été balayés. Ce n’est manifestement pas le cas dans la réalité quotidienne.  

*Catherine VIDAL est neurobiologiste et directrice de recherche honoraire à l’Institut Pasteur.



Télévision, sites internet, presse écrite prétendent que les femmes sont «naturellement» multitâches, sensibles mais incapables de lire une carte routière, alors que les hommes seraient par essence bons en maths, bagarreurs et compétitifs. Ces discours laissent croire que nos aptitudes, nos émotions, nos personnalités sont « câblées » dans des structures mentales déterminées par le sexe génétique et immuable. Or les connaissances actuelles sur le cerveau montrent le contraire : grâce à ses propriétés de plasticité, le cerveau fabrique sans cesse de nouvelles connexions entre les neurones en fonction des apprentissages et des expériences vécues. Rien n’est jamais figé dans le cerveau, quels que soient le sexe et les âges de la vie. La plasticité cérébrale est un concept fondamental pour comprendre comment se forgent nos identités de femmes et d’hommes. Il vient ainsi conforter les recherches en sciences humaines sur le genre, qui analysent comment se forgent les rapports sociaux et les inégalités entre les femmes et les hommes.

DIFFÉRENCE ENTRE LES SEXES ET PLASTICITÉ CÉRÉBRALE
Que répondre aujourd’hui à la question : le cerveau a-t-il un sexe ? La réponse scientifique est oui et non (Vidal, 2015, 2012). Oui, parce que le cerveau contrôle les fonctions associées à la reproduction sexuée. Ainsi, dans les cerveaux féminins on trouve des neurones qui s’activent chaque mois pour déclencher l’ovulation, ce qui n’est pas le cas chez les hommes. Mais concernant les fonctions cog- nitives (raisonnement, mémoire, attention, langage), la diversité cérébrale est la règle, indépendamment du sexe. Grâce aux nouvelles techniques d’imagerie cérébrale, comme l’IRM, on a pu montrer que les différences entre les personnes d’un même sexe sont tellement importantes qu’elles dépassent les différences entre les deux sexes (Kaiser, 2009 ; Joel, 2015). Cette variabilité s’explique par les capacités de plasticité du cerveau.
Le petit humain vient au monde avec un cerveau largement inachevé : il possède un stock de cent milliards de neurones mais peu de voies nerveuses pour les faire se connecter entre eux. Seulement 10 % de ces connexions – les synapses – sont présentes à la naissance. Cela signifie que 90 % des synapses se fabriquent à partir du moment où le bébé entre en contact avec le monde extérieur. Les influences de la famille, de l’éducation, de la culture, de la société jouent un rôle majeur sur le câblage des neurones et la construction du cerveau. Le terme de « plasticité » décrit cette propriété du cerveau humain à se modeler en fonction des apprentissages et des expériences vécues.
Par exemple, chez les pianistes, on observe un épaississement des régions du cortex cérébral spécialisées dans la motricité des doigts et l’audition. Ce phénomène est dû à la fabrication de connexions supplémentaires entre les neurones. De plus, ces changements du cortex sont directement proportionnels au temps consacré à l’apprentissage du piano pendant l’enfance. La plasticité cérébrale est à l’oeuvre également pendant la vie d’adulte. Ainsi, chez des sujets qui apprennent à jongler avec trois balles on constate, après trois mois de pratique, un épaississement des zones qui contrôlent la coordination des bras et la vision ; et si l’entraînement cesse, les zones précédemment épaissies rétrécissent. Ces études et bien d’autres (Vidal, 2009 ; May, 2011) montrent comment l’histoire propre à chacun s’inscrit dans son cerveau. Voilà pourquoi le volume, la forme, et les activités du cerveau sont très variables d’un individu à l’autre. Sept milliards d’humains sur Terre, et autant de personnalités et de cerveaux différents !

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COMMENT L’ENFANT DEVIENT FILLE OU GARÇON
À la naissance, le petit humain n’a pas conscience de son sexe. Il va l’apprendre progressivement à mesure que ses capacités cérébrales se développent. Ce n’est qu’à partir de l’âge de 2,5 ans que l’enfant devient capable de s’identifier au féminin ou au masculin (Le Maner-Idrissi, 1997). Or dès la naissance il évolue dans un environnement sexué : la chambre, les jouets, les vêtements diffèrent selon le sexe de l’enfant. Les adultes, de façon inconsciente, se comportent différemment avec les bébés filles ou garçons, dans les expressions affectives, les paroles, les contacts physiques, les jeux, etc. C’est l’interaction avec l’environnement familial, social, culturel qui va orienter les goûts, les aptitudes et contribuer à forger les traits de personnalité en fonction des modèles du masculin et du féminin donnés par la société (Fausto-Sterling, 2012). Mais tout n’est pas joué pendant l’enfance. À l’âge adulte aussi, la plasticité du cerveau permet de changer d’habitudes, d’acquérir de nouveaux talents, de choisir différents itinéraires de vie (Vidal, 2009).

HORMONES ET CERVEAU
L’action des hormones sur le cerveau est régulièrement invoquée pour expliquer la vie amoureuse, les rencontres, les liens sociaux, mêmes les conflits… Ainsi l’hormone dénommée ocytocine serait-elle responsable du coup de foudre, de la fidélité, de l’instinct maternel. Quant à la testostérone, c’est elle qui rendrait les hommes dragueurs, compétitifs, coléreux et violents. En fait, les données expérimentales sur le rôle de ces hormones sur le cerveau et les comportements sont bien moins solides que ne le laissent croire certains discours de vulgarisation scientifique.

L’ocytocine, hormone du lien social?
L’ocytocine, qui est sécrétée dans le sang par la glande hypophyse, est connue pour agir sur les contractions de l’utérus au moment de l’accouchement et sur les glandes mammaires pour l’allaitement. Chez les animaux (brebis, rats, souris) cette hormone a aussi des effets sur le comportement. Des expériences ont montré que l’injection d’ocytocine directement dans leur cerveau renforce les reniflements réciproques, le toilettage, les interactions entre mères et petits et entre mâles et femelles. C’est ainsi que l’ocytocine a été qualifiée d’« hormone de l’at- tachement et des liens sociaux » (Ross et Young, 2009).
Mais qu’en est-il chez les humains ? Le problème est qu’il est impossible de mesurer la concentration d’ocytocine dans le cerveau ou bien de l’injecter à l’intérieur pour voir ses effets, contrairement aux expériences chez les animaux… Et on n’obtient rien si on l’injecte dans le sang, car l’ocytocine ne passe pas la « barrière » hémato-encéphalique qui protège le cerveau. Des expériences ont tenté de l’administrer par un spray nasal, mais l’accès direct de l’ocytocine au cerveau à travers la muqueuse du nez n’est pas démontré. De plus, la présence de récepteurs de l’ocytocine sur la membrane des neurones n’a pas été détectée dans le cerveau humain (Galbally, 2011). Au final, les arguments scientifiques en faveur d’un rôle de l’ocytocine dans l’instinct maternel, l’attachement, la communication sociale, l’empathie sont loin d’être établis, en dépit de ce qu’en disent les médias (Fillod, 2012). Concernant les liens mèreenfant, les cas de maltraitance, d’abandon et d’infanticide montrent que l’instinct maternel ne relève pas d’une loi biologique universelle et incontournable. Ce qui n’enlève rien au plaisir que peut procurer le fait d’allaiter et de s’occuper de son bébé. Il ne s’agit pas là d’instinct mais d’amour, maternel et paternel, construit biologiquement, psychologiquement et socialement. Les liens affectifs se façonnent et évoluent selon les expériences de vie qui s’inscrivent dans un contexte culturel et social. L’ocytocine n’y est pour rien.

La testostérone, hormone virile de tous les pouvoirs?
La testostérone a sans conteste des effets sur le corps, en agissant en particulier sur le volume et la force musculaire. Mais sur son action sur le cerveau et les comportements on est loin d’un consensus scientifique. Dans la population générale d’hommes adultes en bonne santé, il n’y a pas de relation statistiquement significative entre le désir sexuel et la concentration de testostérone dans le sang (Van Anders, 2013). Certes, dans des conditions pathologiques de castration, il n’y a plus d’érection, mais cela n’entraîne pas nécessairement la perte du désir ni la disparition de toute activité sexuelle. Car chez les humains l’organe sexuel le plus important, c’est le cerveau ! Ses capacités cognitives confèrent à la sexualité humaine des dimensions multiples, qui mettent en jeu la pensée, le langage, les émotions, la mémoire… Le désir sexuel est d’abord le fruit d’une construction mentale qui varie selon la vie psychique et les événements de la vie. Rien à voir avec un simple réflexe déclenché par la testostérone.
Quant au prétendu rôle de la testostérone dans l’agressivité et la violence, là aussi les études scientifiques ne sont pas concluantes. Des enquêtes réalisées chez des garçons adolescents de 13 à 16 ans montrent que la concentration de testostérone dans le sang n’est pas associée à des comportements agressifs ou à des prises de risque, souvent présents bien avant la puberté. Chez les hommes auteurs d’actes de délinquance, le taux de testostérone n’est pas corrélé avec le degré de violence des comportements. En revanche, une corrélation forte est observée avec les facteurs sociaux tels que le niveau d’éducation et le milieu socioéconomique (Archer, 2006).

CERVEAU HUMAIN ET ÉVOLUTION
Les progrès des connaissances en neurosciences permettent de mieux comprendre pourquoi les êtres humains, contrairement aux animaux, échappent à la loi des hormones. Les femmes et les hommes ont en commun un cerveau unique en son genre, bien différent de celui des grands singes. Au cours de l’évolution, le cortex cérébral s’est tellement développé qu’il a dû se plis ser pour arriver à tenir dans la boîte crânienne. Si on le déplisse virtuellement, on constate que sa surface est de 2m2, soit dix fois plus que le cortex des grands singes. C’est grâce à son cortex cérébral que Homo sa piens a pu développer ses capacités de langage, de conscience, de raisonnement, de projection dans l’avenir, d’imagination… Autant de facultés qui ont permis à l’humain d’acquérir la liberté de choix dans ses actions et ses comportements (Rose, 2006; Kahn, 2007). Une des conséquences du développement du cortex cérébral est qu’il contrôle les régions profondes du cerveau impliquées dans les instincts et les émotions. De ce fait, l’être humain est capable de court-circuiter les programmes biologiques instinctifs qui sont régis par les hormones. Chez nous, aucun instinct ne s’exprime à l’état brut. La faim, la soif ou l’attraction sexuelle sont certes ancrées dans la biologie, mais leurs modes d’expression sont contrôlés par la culture et les normes sociales : l’être humain peut décider de faire la grève de la faim ou de renoncer à la sexualité. Les hommes et les femmes, dans leurs vies personnelles et sociales, utilisent des stratégies intelligentes, fondées sur des représentations mentales qui ne sont pas dépendantes de l’influence des hormones.

CERVEAU, SCIENCE ET SOCIÉTÉ
Malgré ces avancées scientifiques, force est de constater que la thèse d’un déterminisme biologique de nos comportements fait toujours recette auprès d’un large public (Fillod, 2015; Jurdant, 2012). L’argument de la « nature » apporte une explication rassurante face à la complexité de la vie psychique et des relations sociales, autrement plus difficiles à démêler. Mais au-delà se profile le risque de voir les thèses essentialistes exploitées par les courants conservateurs pour justifier l’ordre établi. Ces idées ont des implications sociales et politiques lourdes de conséquences. Invoquer des raisons biologiques (génétiques, cérébrales ou hormonales) pour rendre compte des comportements des femmes et des hommes sous-entend leur caractère normal et immuable. À quoi bon, dès lors, lutter contre notre nature ?
Or, si les filles et les garçons ne font pas les mêmes choix d’orientation scolaire et professionnelle, ce n’est pas à cause de différences de capacités cognitives de leur cerveau (Vouillot, 2014). Affirmer qu’il est plus naturel pour une femme que pour un homme de s’occuper de ses enfants à cause de l’ocytocine, c’est remettre en cause les lois sur l’égalité, les congés parentaux, la légalisation de l’homoparentalité. C’est aussi freiner les ambitions professionnelles des femmes, encourager leur travail à temps partiel, qui va de pair avec des salaires réduits. Prétendre que la testostérone donne aux hommes un appétit sexuel supérieur à celui des femmes, ou encore que la violence résulte de pulsions hormonales irrépressibles, conduit à accepter cette violence comme inéluctable et remettre en cause les lois réprimant le harcèlement sexuel et les violences faites aux femmes. Dans le contexte actuel, où les thèses essentialistes ressurgissent pour attaquer les études de genre, il est crucial que les biologistes s’engagent aux côtés des sciences humaines et sociales pour remettre en cause les fausses évidences qui voudraient que l’ordre social soit le reflet d’un ordre biologique. La participation des biologistes aux débats publics et citoyens est une nécessité à double titre : socialement, pour donner à comprendre l’humanité dans toute sa diversité ; politiquement, pour promouvoir les principes d’égalité entre les femmes et les hommes.

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