LA CAMARGUE Histoire de la construction sociale et symbolique d’un espace « naturel », par Bernard Picon*

La Camargue que nous connaissons a été en quelque sorte construite par l’homme. Elle, qui nous interroge sur les frontières entre espaces « naturels » et « aménagés », pourrait être menacée par un dénigrement de l’apport humain.  

*Bernard Picon est sociologue, directeur de recherche émérite au CNRS.


Avec l’émergence de la question environnementale, les rapports que les sociétés entretiennent avec la nature ont acquis le statut de question philosophique et sociale quasi universelle. La « modernité », en séparant l’homme et ses oeuvres de la nature, avait contribué aux découpages disciplinaires et scientifiques sur lesquels sont encore fondés l’enseignement et la recherche : sciences de l’homme et de la société d’une part, sciences naturelles d’autre part.
Dans ce contexte, la nature pouvait être définie comme ce qui échappe à la volonté de l’homme. Ainsi, les écologues ont longtemps analysé les interactions entre les êtres vivants et leurs milieux indépendamment des actions humaines. De leur côté, les chercheurs en sciences humaines ont défendu l’idée de l’autonomie du social. Mais, dès lors que l’on aborde des objets de recherche environnementaux, c’est-à-dire résultant de processus sociaux et naturels entremêlés, ces cloisonnements laissent de plus en plus de place aux approches scientifiques interdisciplinaires en termes de systèmes socio-naturels complexes alors que, parallèlement, de nombreux systèmes modifiés sont socialement définis comme « naturels ». Ainsi, la Camargue, poldérisée, endiguée, drainée, irriguée, a peu à peu été requalifiée comme « espace naturel ». Il convient alors, pour le sociologue, de s’intéresser au naturel comme relevant d’une demande sociale, d’un imaginaire, d’un univers symbolique complexe et historiquement daté. L’exemple camarguais, en illustrant les processus sociaux de construction mentale d’un « territoire naturel » sur la base d’interventions productivistes, permet d’engager une critique réflexive sur ce qualificatif.

LA CONSTRUCTION D’UN ESPACE PRODUCTIF
Au fur et à mesure de la mise en place géologique du delta, l’homme fut tenté d’en exploiter les ressources naturelles. Tout d’abord, dans le cadre d’une économie adaptative, il prélève les ressources du milieu sans en modifier le fonctionnement: il récolte le sel, il pêche, il chasse, il cueille, mais ne peut habiter ce milieu, régulièrement envahi par les inondations et sujet aux divagations du fleuve et de la mer. Dans un deuxième temps, à partir du Moyen Âge, il transforme progressivement le delta pour se protéger des inondations (1121 : début de l’endiguement; 1859 : achèvement de la digue à la mer; 1869 : achèvement des digues du Rhône). Il cherche aussi, dans une perspective agricole, à drainer les lagunes : la première association de drainage apparaît en 1543 (Corrège et Camargue Major). L’eau est évacuée par gravitation vers l’étang de Vaccarès et les étangs inférieurs situés au centre et au sud du delta. La présence de nappes salées contenues dans le sous-sol de la Camargue, associées au déficit hydrique du climat méditerranéen (1200mm d’évaporation, 500 mm de pluie), provoque la stérilisation d’une bonne part des terres soumises aux remontées de sel.
L’agriculture se cantonne alors sur les bourrelets alluviaux du fleuve et en Camargue fluvio-lacustre.
Pour conquérir des terres nouvelles, les agriculteurs mettent progressivement en place un réseau d’irrigation pour dessaler les terres. Ce système devient très performant à partir de 1860 grâce à l’utilisation de pompes à vapeur. Actuellement 200 stations de pompages électriques introduisent 400 millions de mètres cubes d’eau douce par an dans le delta. Le riz, qui pousse les pieds dans l’eau et la tête au soleil, est l’arme absolue contre le sel. La faible productivité du sol et les frais considérables que nécessite la mise en valeur agricole de la Camargue ont engendré la grande propriété et une agriculture de type industriel.

UNE ZONE NATURELLE FRUIT D’UN CONFLIT ENTRE SALINIERS ET AGRICULTEURS
Dans un troisième temps, avec la révolution industrielle, au sud du delta la Camargue laguno-marine est entièrement vouée à la production industrielle de sel de mer. La Compagnie de produits chimiques d’Alais et de la Camargue (devenue Compagnie Alais, Froges et Camargue) met en place, à partir de 1850, un vaste marais salant sur 30000ha de Basse-Camargue: l’eau de mer est introduite dans les étangs aménagés de la Basse- Camargue où la puissance évaporatoire du climat permet de récolter de 900 000 à 1 million de tonnes de sel par an. La zone centrale de l’étang de Vaccarès et des étangs centraux, réceptacle des eaux douces de l’agriculture, est propriété des Salins du Midi, qui l’utilisent comme surface de concentration en sel. Elle devient un lieu d’affrontement entre les agriculteurs et les saliniers.
Après un procès en 1906, qui n’aura rien réglé, agriculteurs et saliniers se mettent d’accord pour confier, en 1927, cette pomme de discorde devenue saumâtre à la Société nationale d’acclimatation de France pour en faire une réserve naturelle. Le mélange des eaux douces et des eaux salées y est en effet d’une haute productivité biologique.
Ainsi, dans un quatrième temps, au début du XXe siècle se met en place en Camargue une réserve intégrale de nature, résultant de la gestion hydraulique conflictuelle des agriculteurs et des saliniers. La diversité des milieux s’est ici construite sur la base d’une artificialisation du territoire par l’homme. Les milieux doux de la Camargue liés à l’activité agricole, les milieux salés de la Basse-Camargue liés à l’activité salinière et les milieux saumâtres de la réserve nationale contribuent tous à la diversité biologique du delta.

L’INVENTION D’UN PARADIS NATUREL…
Sur un plan plus symbolique, pour résister à ces opérations de « colonisation » agricole, industrielle et étatique du delta, les félibres1 du début du XXe siècle l’ont célébré comme terre vierge, terre de liberté et en même temps martyre du progrès venu du Nord : « Nous voulons que les Saintes-Mariesde- la-Mer demeurent encerclées d’une ceinture à jamais inviolable de mirage et d’étendue vierge où à jamais s’élèveront taureaux et chevaux de notre antique race, où les flamants feront leurs nids, où les cabanes de roseaux avec leur croix continueront à nous défendre contre les invasions qui nous viennent du Nord» (Baroncelli-Javon, 1922). La lecture des romans du début du XXe siècle, période charnière dans la construction du mythe camarguais, offre une remarquable image de la fascination exercée par ces zones lacustres.
Loin de chercher à domestiquer la nature, le civilisé n’a pour seule obsession que de se faire ensauvager par elle. Sous des formes aseptisées, ce mythe fondateur est toujours actif. …

MENANT À L’OUBLI DU RISQUE
En matière de politiques publiques, l’aménagement du territoire des années 1960, peu dégagé de ces mythes, a alors contribué à désigner la Camargue comme coupure verte entre les aménagements touristiques du Languedoc-Roussillon et la zone industrialo-portuaire de Fossur- Mer et l’a institutionnalisée comme parc naturel régional en 1973. Certains naturalistes l’ont à leur tour désignée dans les années 1980 comme « dernier espace naturel intact de la côte méditerranéenne française », ou comme « relique de nature menacée ».
Il est vrai que les immenses apports d’eau agricole et salinière et leur avifaune associée comme les activités taurines et équestres valorisées par les félibres comme ferments de l’identité locale ont forgé l’image d’une zone humide naturelle d’importance internationale et comme terre de traditions et de liberté.
Et paradoxalement cet ensemble de représentations sociales, en tenant lieu de vérité, a été un facteur important d’aggravation du risque inondation lors des crues de 1993, 1994 et 2003. L’idéologie dominante nourrie de l’idée que la Camargue est naturelle et que la nature est forcément bonne et belle avait aussi contribué à l’« oubli » des digues du Rhône, donc à leur non-entretien, et a donc constitué aussi un facteur aggravant du risque inondation.

UN CHANGEMENT RADICAL DE PERCEPTION
Sur le plan symbolique, l’île de Camargue, qui avait été progressivement désignée comme un espace sauvage menacé d’un grand nombre d’agressions humaines, apparut soudain, dans les médias, comme un milieu humain menacé de catastrophes naturelles. Alors que l’on se protégeait d’incursions industrielles, résidentielles ou touristiques présentées comme catastrophiques, c’est un objet naturel, l’eau du Rhône, qui a déstabilisé le delta. De milieu naturel menacé de risques humains, le delta a basculé dans la représentation d’un milieu humain menacé de risques naturels.
La production symbolique d’un espace naturel avait gommé la réalité d’un polder agricole et salinier à risques. Il ne faut pas oublier que le centre du delta est à 1,50 m en dessous du niveau de la mer et que les bourrelets alluviaux placent le Rhône au-dessus de la plaine.

EN CONCLUSION
Cette parabole camarguaise a pour résultat, important et fécond pour l’avenir, de nous mener à considérer que les activités économiques de mise en valeur peuvent, comme l’histoire récente le démontre (ou si l’on s’en donne la peine), contribuer à modeler des milieux d’une richesse biologique telle qu’ils vont jusqu’à être qualifiés de « patrimoine naturel ». L’exemplarité de ce cas permet d’envisager avec beaucoup plus d’objectivité le rapport homme/ nature, et de l’extraire de sa gangue normative en Camargue, des rétroactions nature-société évolutives dans le temps ont contribué à façonner non pas des milieux naturels, mais des milieux que la société désigne comme « naturels ». Pour une gestion rationnelle de ce territoire, il est bon de renoncer aux frontières entre le naturel et l’aménagé et de s’intéresser aux processus socio-naturels.
Mais le chemin sera long : depuis 2012, à la suite de la vente par la Compagnie des salins du Midi au conservatoire du littoral de près de 10 000 ha jouxtant la réserve nationale, c’est la quasi-intégralité de la Basse-Camargue qui fait l’objet d’une protection intégrale, alors qu’au nord et sur les bourrelets alluviaux du Rhône, malgré de timides essais de riz biologique, s’étend une agriculture industrielle qui pose de réels problèmes de pollution des eaux et des sols. Une telle dichotomie territoriale, distinguant espace protégé et espace productif, est le contraire même de l’idée de gestion intégrée des ressources naturelles, qui est pourtant dans la vocation d’un parc naturel régional confronté, de surcroît, à une autre épineuse question transversale, celle des conséquences du changement climatique dans un delta dont le centre se trouve en dessous du niveau marin. Pour gérer au mieux les adaptations nécessaires, il faudra gommer bien des frontières mentales et géographiques encore trop omniprésentes. 

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