Climat, énergie … Enjeux humains, par Claude Aufort*

Les énergies fossiles sont la source des deux tiers des émissions de gaz à effet de serre. Après la COP21, la nécessité de « sortir des énergies fossiles » (charbon, pétrole et gaz) apparaît comme une évidence. Quels sont les obstacles et paralysies au niveau mondial, européen et national ?  

*Claude Aufort est ingénieur et ancien administrateur au CEA.



DANS QUEL MONDE ÉNERGÉTIQUE VIVONS-NOUS?
La contrainte climatique intervient alors que la demande énergétique va exploser. L’évolution de la démographie mondiale (+ 3 milliards d’habitants vers la fin du siècle) et la résorption des inégalités énergétiques exigeront beaucoup d’éner gie. Cette augmentation de la demande sera encore accrue si nous voulons par ailleurs que tous les peuples aient accès à l’eau douce et à Internet, et qu’ils puissent modifier leur mode de production afin de ne pas aggraver les déséquilibres écologiques. Pour répondre aux besoins des habitants de la Terre en 2050, nous devrons au moins doubler la production d’énergie tout en « sortant des énergies fossiles ».

Quelques aspects des réalités de l’économie libérale
Baisse massive des prix du brut en2014 et 2015. Les causes peuvent en être multiples : Une guerre entre pétrole conventionnel et gaz de schiste (Arabie saoudite versus États-Unis) ? Une conspiration états-unienne – saoudienne pour punir l’Iran, déprimer l’économie russe et ébranler le Venezuela ? Une Arabie saoudite affirmant son pouvoir dans l’OPEP? Un an de pétrole en solde a renvoyé aux calandres grecques la perspective d’une économie mondiale décarbonée.
Les émissions de gaz à effet de serre (GES) ont été des pays riches vers les économies manufacturières consécutivement aux délocalisations, annihilant les effets des législations environnementales contraignantes des pays développés. Ce constat rend caduc un protocole de Kyoto qui avait montré dès l’origine ses insuffisances en matière de régulation par le marché des émissions de GES. Aucun indice sérieux ne permet d’espérer l’ombre d’une solution dans une nouvelle régulation du marché des GES accepté par la communauté inter nationale. Les pays les plus vulnérables, qui paient les effets pervers de notre modèle de croissance, devront être aidés pour s’adapter au réchauffement climatique. En supposant que les engagements pris internationalement soient respectés en vue de limiter l’augmentation de la température moyenne à + 2 °C pour 2050, il faudra, à partir de 2020, mobiliser 100 milliards de dollars par an pour ces pays. Les sources financières possibles de cette aide sont les paradis fiscaux et/ou une taxe sur les transactions financières, dont les recettes seraient exclusivement affectées à l’aide au développement et à l’adaptation au changement climatique. Quatre-vingt-dix entreprises, dont les grandes multinationales de l’énergie, sont à l’origine des deux tiers des émissions mondiales de gaz à effet de serre. De véritables réponses au changement climatique nuiraient à leurs intérêts et à leur pouvoir, remettraient en cause l’idéologie du libre-échange et menaceraient les structures et les subventions qui les soutiennent. Une partie importante des obstacles est liée aux pouvoirs que détiennent ces très grandes entreprises mondiales. Donc, il faut redonner des pouvoirs aux peuples.
Chaque pays doit définir ses voies énergétiques permettant de répondre à ses besoins tout en préservant ses atouts et en s’intégrant dans la démarche internationale qui doit préserver toutes les organisations humaines du désastre climatique, notamment en répondant à la question suivante : La planète, avec les seules énergies renouvelables (EnR), toutefois indispensables, peut-elle éviter une pénurie d’énergie qui serait dangereuse pour la paix, ou devons-nous utiliser toute la diversité énergétique, sans aucune exclusive, dans une attitude solidaire, coopérative et responsable à l’échelle internationale ?
La réponse n’est pas encore unanime, mais le passé donne quelques indications. Plusieurs pays ayant choisi de sortir du nucléaire y ont finalement renoncé (la Suède, la Belgique, la Suisse) ; le Japon, malgré Fukushima (2011), redémarre ses réacteurs. Onze pays dans le monde ont choisi le nucléaire: États-Unis, France, Japon, Russie, Corée du Sud, Inde, Canada, Grande-Bretagne, Ukraine, Chine, Belgique, soit 47 % de la population mondiale. Un seul pays développé, l’Allemagne, s’est engagé dans la voie exclusive des EnR.

UNE EUROPE ÉNERGÉTIQUE FRAGILE ET INCOHÉRENTE
L’Europe compte près de 280 centrales à charbon en fonctionnement (Allemagne 71, Pologne 47, République tchèque 45, Grande-Bretagne 11, France 4). À contre-courant du mouvement souhaitable de désinvestissement des énergies fossiles, plusieurs pays européens ont planifié la construction de nouvelles centrales thermiques. La production énergétique de l’Union européenne dépend des choix faits dans chaque pays membre, entre le nucléaire, les économies d’énergie, les énergies renouvelables et les importations de gaz et de pétrole. Les politiques de « concurrence libre et non faussée » suivies depuis plusieurs décennies ont fait exploser les divergences au lieu de renforcer les cohésions qui pourraient jeter les bases d’une communauté énergétique. Elles ne créent pas les conditions politiques d’une stabilité des approvisionnements provenant de pays n’appartenant pas à l’Union (Russie, Ukraine). Elles privatisent progressivement les services publics existants qui protégeaient les intérêts collectifs de chaque peuple.

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Vers un échec de la transition énergétique allemande
C’est dans ce contexte qu’en mars 2011, après Fukushima, l’Allemagne a décidé unilatéralement l’abandon du nucléaire. L’objectif de produire 60 % de son énergie et 80 % de son électricité grâce aux renouvelables en 2050 est hasardeux et montre la volonté de ce pays de l’imposer au reste de l’Union. Des milliers d’emplois ont été supprimés; le coût d’un tel choix est trop lourd pour les ménages: il met en cause la compéti ti vité de l’économie allemande, il entraîne un accroissement très coûteux et discutable des capacités de transport des réseaux électriques dans toute l’Europe et il ne permettra pas de respecter les engagements allemands de réduction des émissions de GES. L’Allemagne va vers un échec de sa transition énergétique.

L’absence de vision énergétique européenne 
L’Europe a besoin d’une vision énergétique globale d’avenir. En ce qui concerne la production d’électricité, elle peut s’appuyer sur une complémentarité EnR/nucléaire efficace pour « décarboner » l’économie. Une politique d’avenir exigerait de définir un seuil de production électrique classique susceptible de garantir la sécurité d’alimentation du réseau européen et obligerait un pilotage européen de la montée en charge des Enr, coordonnée avec la construction d’interconnexions entre les pays afin de réduire les investissements dans des dispositifs de stockage. La production carbonée d’électricité n’interviendrait que pour faire face aux situations de risque de rupture du réseau.
L’Europe du libre-échange, ses orientations, ses structures s’opposent à cette perspective. Il faut redonner des pouvoirs aux peuples de l’Union. Seul le développement des services publics de l’énergie dans les pays européens est susceptible de favoriser une convergence, pour l’heure pratiquement impossible.

La France : quelle cohérence à long terme ?
On connaît l’importance du pétrole et du gaz, principalement dans les domaines des transports et de l’habitat. L’action dans ces deux domaines est essentielle pour respecter notre engagement de diviser par 4 nos émissions de GES à l’horizon 2050. Cet objectif doit aussi tenir compte des défis de l’emploi, du droit à l’énergie pour tous, du développement industriel, tout en nous préservant des yo-yo du marché des énergies fossiles. Ce bilan montre des atouts incontestables. Alors que chaque Allemand émet chaque année 9,15 t de CO2, chaque Français n’en émet que 5,05 grâce principalement à l’électronucléaire. Notre production d’électricité est un modèle international de sortie des énergies fossiles déjà réalisé. Nos compétences dans ce domaine et le bilan de sûreté de plus de trente ans de retour d’expérience sont reconnus internationalement. La coopération internationale dans ce domaine bénéficie aux industries de notre pays ; elle pérennise dans le monde des normes françaises sûres.
Les EnR et le nucléaire peuvent être complémentaires. Ainsi, les nouveaux emplois des EnR s’ajouteront à ceux du nucléaire. Mais à la loi de transition énergétique, qui est anachronique et qui ne contient aucun plan d’action cohérent dans les transports et l’habitat, s’ajoutent des décisions au gré du vent : la réglementation du chauffage au travers de la RT2012 favorise l’usage du gaz ; la dernière loi Macron institue une domination du routier au détriment du fret ferroviaire ; la privatisation du secteur nucléaire – le bilan actuel d’Areva et son évolution prévisible en décroissance n’augurent rien de positif dans la mesure où ils mettent en cause le tissu humain d’ingénieurs et d’opérateurs qui ont fait la réussite que nous connaissons.
Le temps du climat et de l’énergie se compte en décennies. La tâche nous est ardue, mais si nous l’intégrons dans une planification écologique conduisant vers des modes de production respectueux des équilibres écologiques, et qu’elle soit animée par un pôle énergétique où tous les acteurs de l’énergie seraient représentés (y compris salariés et citoyens), nous pourrions retrouver la confiance des Français dans les bienfaits du progrès scientifique et technique. Cette orientation nécessite trois composantes importantes: une politique industrielle en harmonie avec ce changement, conduite par un secteur public important rénové et un effort de recherche sans précédent dans tous les domaines.

EN GUISE DE CONCLUSION
Les besoins en énergie des peuples, les activités humaines, interagissent avec les grands équilibres écologiques de la planète. Pour la première fois dans l’histoire, la nature et la geste des hommes s’interpénètrent. Les lois de la nature ne sont plus indépendantes de nos actions, des logiques économiques que nous utilisons et des valeurs que les idéologies politiques mettent en oeuvre. Le problème qui nous est posé est de prendre en compte ce changement anthropologique en inventant de nouveaux rapports entre la nature et les activités humaines. La solidarité, la coopération, la démocratie et le sens des responsabilités sont des exigences pour chaque individu, pour chaque peuple.
Tous les peuples, collectivement, doivent inventer l’avenir.

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