Place et représentation des femmes en sciences à travers l’histoire, Adeline Gargam*

Aujourd’hui, le combat des femmes pour l’égalité est encore pleinement d’actualités, comme dans les sphères professionnelles et sociales que sont l’entreprise, la fonction publique, l’université. Adeline Gargam nous livre un éclairage historique et sociologique sur la lente et difficile conquête intellectuelle des femmes pour gagner leur place dans le monde scientifique.

*Adeline Gargam est docteure en littérature du XVIII e siècle. Elle est l’auteure-coordonnatrice du livre Femmes de sciences de l’Antiquité au XIX e siècle – Réalités et représentations, Éditions universitaires de Dijon, 2014.

FEMMES ET SCIENCES : UNE LONGUE CONQUÊTE 

L’accession des femmes au monde scientifique est le fruit d’une longue et difficile conquête à travers les siècles, pas tout à fait achevée, et qui a connu des phases d’avancées, d’immobilismes et de reculs.
Dans l’Antiquité gréco-romaine, les femmes avaient accès aux savoirs, notamment durant l’époque impériale romaine, période de démocratisation de la culture. Néanmoins, les sociétés grecque et romaine ne les y encourageaient pas, car le rôle principal attribué aux femmes était alors d’enfanter des citoyens ; pour autant, elles ne les considéraient pas comme étant inaptes à pratiquer la scientia : leurs talents intellectuels étaient même loués, mais comme des exceptions remarquables. Cet état de fait n’était pas une question de droit, mais la conséquence d’une norme sociale dominée par le masculin. C’est pourquoi toute femme douée de qualités intellectuelles était ornée de compliments qui l’apparentaient à l’homme. La fermeture de l’accès aux savoirs, en l’occurrence scientifiques, est plus tardive : elle date du Moyen Âge. Au temps de la création des universités dans les grandes villes occidentales (
XIIeXVe siècle), les sciences sont devenues une affaire d’hommes. L’Université, éclose et organisée dans la mouvance cléricale, se développa en tant que sanctuaire masculin, excluant durablement les femmes. Les clercs se réclamaient de la pensée paulinienne, refusant que les femmes enseignent dans les assemblées chrétiennes, et lisaient encore la Genèse comme une malédiction d’Ève. Tout désir de savoir était fantasmé comme une désobéissance à un ordre divin. 

Sainte Catherine Hypatie, par d’Onorio Marinari (1627-1715), huile sur toile. Hypatie d’Alexandrie, philosophe néoplatonicienne et mathématicienne grecque, mourut assassinée en 415 apr. J.-C.

Il faut attendre les XVIIe et XVIIIe siècles pour que les femmes puissent participer à la vie scientifique et gagner la reconnaissance d’une place légitime sur le terrain des sciences. L’Université ne fut alors plus le sanctuaire privilégié de la connaissance scientifique. Jusqu’à la Révolution, les sciences n’étaient pas vraiment institutionnalisées ; elles s’étudiaient et se pratiquaient dans un cadre mondain ou privé, dans les salons et les cabinets, dans les musées et les lycées auxquels avaient accès les femmes de la bonne société. Dans certains milieux aisés et éclairés, les femmes pouvaient s’instruire par l’intermédiaire d’un époux ou de précepteurs, et elles pouvaient se livrer à une pratique scientifique. Les sciences étaient désormais vulgarisées en français et plus en latin, ce qui leur facilita l’acquisition d’une culture scientifique. 

Ce mouvement d’émancipation intellectuelle a cependant été freiné durant la période 1789-1804 par la professionnalisation autour des grandes écoles d’ingénieurs qui a masculinisé la pratique scientifique et laissé les femmes dans le dilettantisme. Les voies royales de la connaissance ont été réservées aux hommes jusqu’à la seconde moitié du xxe siècle, de même que la vie professionnelle. Durant le régime bonapartiste, la seule profession féminine admise fut celle de la maternité. N’ayant pas le droit de travailler dans le monde bourgeois et aristocratique ni de s’instruire dans les grandes écoles masculines, les femmes se sont donc trouvées exclues du processus de professionnalisation. 

DES FEMMES D’EXCEPTION 

Cependant, si les sciences ont constitué un territoire principalement masculin, cela n’a pas empêché les femmes de les cultiver et de les pratiquer. Entre l’Antiquité et le XXe siècle, quelques-unes ont participé à la diffusion, la circulation et la production des savoirs scientifiques. Leur rôle ne fut ni identique ni d’égale influence : si certaines ont pratiqué les sciences en dilettantes, dans l’anonymat et l’invisibilité, y tenant un rôle mineur, parfois médiocre, d’autres ont pratiqué une activité scientifique de haut niveau, à but parfois lucratif, qui a grandement contribué à l’avancement des sciences en Occident. 

Dans l’Antiquité gréco-romaine 

Il y eut des femmes, comme Hypatie, à enseigner la philosophie, la géométrie et l’astronomie ; à pratiquer, comme Scribonia Attice, l’obstétrique ; à exercer, comme Mousa de Byzance, la médecine ; à écrire, comme Métrodôra, des traités médicaux ; et à pratiquer la chimie, comme la prophétesse d’Alexandrie, Marie la juive. 

Au Moyen Âge 

D’importantes figures du savoir féminin ont émergé des monastères, telles que Trotula de Salerne, à qui l’on doit deux traités médicaux, et l’abbesse bénédictine Hildegarde de Bingen, auteure d’une encyclopédie pharmaceutique et d’un livre sur les causes des maladies. 

Sous l’Ancien Régime 

Des femmes se sont investies dans la fabrication de recettes médicinales qui, à en croire les rapports de médecine, se sont montrées efficaces. Des femmes, comme Angélique du Coudray au XVIIIe siècle, ont aussi joué un rôle dynamique dans l’histoire obstétricale et contribué à sa diffusion et à sa construction par leurs pratiques et leurs productions. Durant cette époque, des femmes ont également conduit des recherches astronomiques, collaboré aux travaux des astronomes, comme Jeanne Dumée, connue pour son livre sur Copernic, et, au siècle des Lumières, Reine Lepaute, qui calcula la périodicité de la comète de Halley, puis de Marie-Jeanne Harlay Lefrançois, qui effectua différents calculs pour aider la marine à déterminer l’heure en mer. Des femmes ont aussi parcouru les mers pour explorer les faunes et les flores exotiques : Maria Sibylla Merian, à la fin du XVIIe, fit un voyage en Amérique du Sud et dessina les étapes de la métamorphose des insectes tropicaux ; Jeanne Baret, un siècle plus tard, participa, travestie en homme, à l’expédition naturaliste commandée par Bougainville ; Jeanne Villepreux Power, au XIXe, explora les côtes siciliennes et inventa, pour mener ses recherches sur les animaux marins, des instruments scientifiques d’une grande modernité. Durant les Lumières, des femmes ont traduit des ouvrages fondamentaux ; ainsi Émilie du Châtelet et Claudine Picardet, par leurs traductions de Newton et Werner, ont mis à disposition des lecteurs français les enseignements scientifiques des savants étrangers. 

Maryam Mirzakhani, première femme lauréate de la médaille Fields, l’équivalent du prix Nobel pour les mathématiques, en 2014

À l’époque contemporaine 

Des femmes comme Clémence Royer et Nettie Stevens ont également gagné leur vie en dispensant, l’une en Suisse, l’autre aux États-Unis, des cours de zoologie, de physiologie et de philosophie de la nature, comme un siècle auparavant l’avaient fait les anatomistes Marie-Marguerite Bihéron et Anna Morandi. Certaines ont rédigé des manuels de vulgarisation et de pédagogie qui, longtemps marginalisés pour leur amateurisme, ont pourtant contribué à l’édification et la transmission d’une culture scientifique et influé sur les considérations épistémologiques actuelles dans le domaine des sciences. 

LE SAVOIR FÉMININ ENTRE DÉNIGREMENT ET ENCENSEMENT

Nombreux ont été ceux à avoir regardé leur savoir scientifique avec méfiance, mépris et jalousie, à avoir critiqué, raillé ou vilipendé ces femmes de sciences, dans le goût de Molière avec ses Précieuses ridiculeset ses Femmes savantes. Pour refréner leurs penchants, les mauvaises langues ont cherché à les discréditer intellectuellement en s’attaquant à leur féminité et à leur vie privée ou en invoquant leur physiologie osseuse, sexuelle et nerveuse. Sous l’Ancien Régime, des savants ont fait du savoir féminin un non-droit pour des raisons prétendument enracinées dans la nature féminine, et ont édifié autour de celui-ci toute une mythologie du mal, l’inscrivant dans un processus de pathologisation, de dénaturation et de perversion. Certains ont même établi que le savoir, en particulier scientifique, nuisait à la santé physique et morale des femmes, qu’il les vidait de leur féminité et les dénaturait physiquement, moralement et socialement, que leur cerveau était impropre à l’intelligibilité et les prédestinait à un rôle génésique et domestique. 

Le savoir scientifique des femmes n’a pas toujours été un épouvantail. Sous l’Ancien Régime, par exemple, des hommes ont encensé ces femmes scientifiques et valorisé l’entrée des sciences dans la féminité. Dans certains cercles domestiques ou de sociabilités savantes et mondaines, les femmes travaillaient de concert avec les savants et discutaient avec eux de sciences. Dans l’espace de l’imprimé, des philosophes, des lettrés et des médecins ont défendu leur droit à la culture et à la pratique scientifiques, loué les bénéfices que pourrait retirer la société d’un savoir partagé avec les femmes, fait des sciences une composante essentielle de la femme idéale. 

Si, aujourd’hui, quelques-unes de ces femmes sont sorties de l’anonymat, la plupart ont été oubliées ou laissées pour compte et attendent que l’histoire rende justice à leur travail en les réintégrant dans le champ historique. Mais les traces de leur présence sont très lacunaires et échappent souvent aux historiens à cause non seulement de leur faiblesse numérique et de leur absence de l’espace public, mais aussi d’une histoire des sciences qui a longtemps privilégié l’action et la production des hommes, et du progrès rapide de quelques disciplines scientifiques qui a entraîné l’obsolescence fulgurante de certains travaux féminins.

Une réflexion sur “Place et représentation des femmes en sciences à travers l’histoire, Adeline Gargam*

  1. bien d’accord avec vous je pense que à partir des  » Pères de l’Eglise  » jusqu’à Mai 1968 la société n’existait que par la Patriarcat le diktat imposé d’abord par l’Eglise pétri d’obscurantisme et d’occultisme civilisationnel et religieux et la soif de pouvoir absolu des hommes « de pouvoir « , ce qui reléguait la femme à en sorte aucun droit aucune intelligence aucune liberté mais un seul devoir celui d’enfanter. que c ‘est pathétique cette mystification de la civilisation occidentale quoique aussi orientale si on regarde ce qui se passe aussi du côté des pays arabes et la pauvre reconnaissance de le femme chez les croyants musulmans en Arabie séoudite .

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