Protéger la nature : un impératif pour un développement humain durable, Francois Ramade*

Parmi les causes de la crise de l’environnement dans laquelle se trouve plongée la civilisation contemporaine, celles qui découlent de la quantité – par essence limitée – de ressources naturelles disponibles dans la biosphère figurent à la fois parmi les plus préoccupantes et les plus controversées. 

*Francois Ramade  est professeur émérite d’écologie à l’université de Paris-Sud. Il est président d’honneur de la Société française d’écologie, de la Société nationale de protection de la nature et membre d’honneur de l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN).

UNE PLANÈTE FINIE

Bien qu’à de nombreuses reprises des peuples se soient trouvés confrontés à la raréfaction des ressources, en particulier alimentaires, ce n’est qu’à la fin des années 1960 qu’est apparue une prise de conscience de l’importance de cette crise (Conférence de Stockholm, 1972). Depuis, les pouvoirs publics d’un nombre croissant de pays et les organisations multilatérales internationales prennent en considération avec plus d’attention la problématique de la préservation de la nature et de ses ressources dans l’intérêt des générations futures.

Au début du XXIe siècle, l’examen de tels problèmes conduit à traiter de sujets aussi brûlants d’actualité que la finalité de la croissance économique, la nécessité d’atteindre au plus vite un état stationnaire dans les effectifs des populations humaines, de ne plus utiliser de façon destructive les ressources naturelles biologiques et de recycler systématiquement celles qui ne sont pas renouvelables. Ces sujets sont sous-jacents aux problématiques de protection de la nature telles qu’appréhendées, parfois confusément, par une majorité de ceux qui sont engagés dans ce domaine au plan professionnel ou à titre individuel.

Ces questions se rapportent à l’adéquation des termes du tétranome populations-ressources-environnement-développement qui conditionne l’impératif catégorique auquel l’humanité contemporaine est soumise : atteindre l’objectif d’un développement durable.

La conservation des ressources biologiques et la préservation des processus écologiques fondamentaux, tels que le cycle de l’eau, qui constituent la thématique essentielle des problèmes actuels de protection de la nature, ont été rapidement perçues par des écologues comme un problème majeur, pouvant interférer avec le devenir de l’homme. Dès le milieu du XIXe siècle, des scientifiques pionniers des sciences de la conservation avaient attiré l’attention sur les risques que représentaient pour les populations humaines la déforestation, la surexploitation d’espèces végétales ou animales, victimes de cueillettes ou d’une pression de chasse ou de pêche excessives.

UN NOUVEAU MODE DE DÉVELOPPEMENT NÉCESSAIRE

La phase de développement atteinte par l’humanité rend de plus en plus urgente une planification relative à l’utilisation et à la préservation de la nature et de ses ressources. Outre les milieux de la recherche orientés sur ces problématiques et des membres d’ONG spécialisées dans la protection de la nature, l’impérative urgence de protéger les habitats naturels est perçue par beaucoup de citoyens.

On a commencé à entrevoir l’incontournable nécessité de promouvoir un nouveau mode de développement, qui intègre la préservation des processus écologiques fondamentaux et l’utilisation rationnelle des ressources naturelles. L’urgence de mettre en œuvre une préservation efficace des écosystèmes peu ou pas modifiés par l’homme dépasse largement les interrogations liées aux finalités de la mondialisation des échanges commerciaux et la tristement célèbre OMC, ainsi que les concepts de planification limités aux entreprises industrielles, à l’urbanisme et, dans les cas les plus favorables, à la mise en valeur de certaines ressources¹. Cette planification des secteurs privés et publics, de caractère multidisciplinaire, pourrait mettre un terme aux destructions qui ont jusqu’à présent caractérisé l’« aménagement » du milieu. La planification classique, mise au rebut par les tenants du libéralisme, présente l’inconvénient d’être univoque, et non pluridisciplinaire². De ce fait, quels que soient les bénéfices que la société peut en tirer, elle est incapable d’assurer la conservation et l’utilisation rationnelle de la biosphère, a fortiori d’assurer la pérennité des équilibres écologiques globaux indispensables au maintien de conditions de vie propices aux organismes supérieurs – homme inclus.

Longtemps, la préservation de la nature a été considérée comme une problématique esthétique, dont l’objet était la sauvegarde de paysages naturels remarquables, voire comme une lubie de quelques savants. Elle a même parfois été interprétée par des progressistes comme ésotérique ou comme un « luxe » de bourgeois indifférents aux problèmes de société majeurs tels que la précarité de la vie des classes laborieuses…

UNE DIMENSION PLANÉTAIRE…

La perception des dimensions mondiales de ces problèmes et de l’impérieuse urgence de leur apporter une solution définitive avait émergé dans les instances scientifiques, ce qui conduisit l’UNESCO à organiser, en 1968, la conférence intitulée Utilisation rationnelle et conservation des ressources de la biosphère.
Les considérations sur l’importance de la conservation de la nature n’ont été réellement prises en compte par les dirigeants politiques que lors de la Conférence de Stockholm. D’où la création du Programme des Nations unies pour l’environnement (PNUE) et, en 1974, d’un programme global de conservation « L’homme et la biosphère ». Mis sur pied par l’UNESCO, il eut pour objet l’établissement d’un réseau mondial de réserves de biosphère destiné à préserver dans chaque province biogéographique du globe une surface minimale de chaque type d’écosystèmes caractéristiques, qui serviraient pour les générations futures de témoins peu ou pas perturbés par l’homme. Dès 1980, l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN) avait publié à l’attention des Nations unies un document fondamental intitulé Stratégie mondiale la conservation de la nature pour un développement durable, qui soulignait l’urgence d’intégrer les objectifs de protection de la nature dans les activités économiques et énonçait les grands principes permettant d’atteindre cet objectif.

Le rapport Bruntland, de 1987, Notre avenir commun, élaboré par la Commission des Nations unies pour l’environnement et le développement³, souligna, au travers de la notion de développement durable, l’étroite dépendance qui existe entre la conservation des ressources naturelles et la possibilité d’assurer un développement économique suffisant pour les générations futures. Les dimensions capitales pour l’avenir de l’humanité de la préservation de la nature furent confirmées lors de la Conférence des Nations unies sur l’environnement à Rio, en mai 1992. C’est là que fut adoptée une convention sur la diversité biologique, aujourd’hui ratifiée par 178 pays. Elle énonce des principes et des mesures relatives aux devoirs de chaque État pro- pres à la conservation des espèces vivantes, donc ipso facto de la nature tout entière, car la protection des végétaux et des animaux est inconcevable sans que soit assurée celle des habitats auxquels ils sont inféodés.

… ET DES APPLICATIONS LOCALES

En dépit d’une situation encore précaire dans l’application de ce document juridique, quelques progrès ont été accomplis au cours des dernières décennies. On a assisté à une progression constante du nombre d’aires protégées, parcs nationaux et réserves naturelles, au cours du dernier demi-siècle4.
Le Parc national de Yellowstone (États-Unis), créé en 1872, fut la première aire protégée établie dans le monde. Il fallut attendre le début du
XXe siècle pour que la création de telles aires connaisse une croissance significative. Plusieurs pays établirent leurs premiers parcs nationaux5 un peu avant 1920. Ce n’est que depuis les années 1960 qu’une augmentation soutenue d’aires protégées est observée au niveau mondial (il en existe actuellement 160 000, couvrant 24,5 millions de kilomètres carrés).

La France a manifesté un retard certain par rapport aux autres pays développés. Paradoxalement, elle fut pionnière en la matière : les premières réserves naturelles du pays furent établies en 1852, en forêt de Fontainebleau, à l’initiative de la Société d’acclimatation, qui date de 1854, la première créée au monde ! Mais il fallut attendre 1960 pour qu’une loi sur les parcs nationaux soit adoptée. Le premier fut celui de la Vanoise (1963). La Société nationale de protection de la nature avait créé la réserve naturelle des Sept-Îles en Bretagne, et en 1972 celle de Camargue, la plus vaste de notre pays.

La couverture du territoire national en aires protégées demeure aujourd’hui encore insuffisante eu égard aux objectifs de préservation de la biodiversité (estimée à 10 % de la surface du pays). En dépit de la création en 1989 du Parc national de la Guadeloupe et en 2007 de celui de La Réunion, la situation est plus défavorable dans nos communautés tropicales d’outre-mer, car leurs faibles étendues hébergent une fraction significative de la biodiversité planétaire. 


Nota.

Le lecteur pourra trouver une analyse approfondie de ces questions dans un des nombreux ouvrages de l’auteur : Éléments d’écologie : écologie appliquée, 7e édition, Dunod, Paris, 2012, 816 p.


1 Dès 1972, un écologue français réputé, Vincent Labeyrie (membre du PCF) avait expliqué l’importance d’utiliser les modèles écologiques dans l’aménagement de l’espace.

2 Nous ne nous étendrons pas sur l’aberration de ceux qui considèrent que la solution de ces redoutables problèmes pourrait être apportée par le libéralisme et les perversions du capitalisme.

3 Le terme de « développement durable » et les concepts écologiques qui le sous-tendent ont été développés par l’UICN au cours des années 1970 et utilisés pour la première fois en mars 1980, lors de la publication de sa « Stratégie mondiale de la conservation ».

4 On pourrait citer le début de mise en œuvre de conventions internationales sur la protection des ressources océaniques et sur les bois tropicaux.

5 L Störa Sjefallet, en Suède 1908, le Parc national suisse, en 1914 ; la réserve de la basse Volga, en 1919, par un décret de Lénine.

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