Recycler nos déchets, un défi de haute technologie, Samira Erkaoui*

Loin de son image artisanale, le recyclage ne se développe réellement qu’à mesure qu’il devient plus technologique et s’industrialise. Une évolution coûteuse qui impose de traiter des volumes de déchets toujours plus grands…

*Samira Erkaoui est ingénieure.

Le recyclage est une activité industrielle. On peut bien sûr démonter, faire fondre et récupérer des matières dans les produits usagés de manière artisanale. Les réseaux mafieux qui récupèrent le platine dans les pots catalytiques ou l’or dans les déchets électroniques prouvent que cela peut même être très rentable. Mais pour que le recyclage se développe à grande échelle et dans des conditions sociales et écologiques correctes, des développements technologiques et organisationnels importants sont indispensables.

DÉSASSEMBLAGE ET TRI DES DÉCHETS, UN OUTIL DE TRAVAIL À MODERNISER 

Le premier besoin technologique se situe au niveau du désassemblage. Aujourd’hui, les déchets complexes – équipements électroniques ou véhicules, par exemple – sont généralement démontés à la main dans des ateliers souvent très mal équipés. Les dangers du démontage (présence de gaz ou fluides toxiques, parties rouillées ou endommagées potentiellement coupantes, éléments à séparer en force…) et les difficultés causées par la sophistication croissante des colles, jointages, assemblages et matériaux composites appellent un grand développement des moyens de protection et une assistance aux travailleurs concernés.

Après désassemblage, les éléments séparés – éventuellement broyés – doivent être triés. Lorsqu’il est réalisé à la main, ce tri extrêmement pénible nécessite de passer des heures penché audessus d’un flot de déchets sur tapis roulant. Pour l’automatiser, des recherches sont menées sur le développement conjoint de technologies d’identification et reconnaissance – fluorescence X, imagerie visible ou infrarouge, etc. – et de capacités de séparation – tamisage, séparation magnétique, clapets, etc. Dans nombre de cas, c’est aussi (et peut-être surtout) une question de données numériques, depuis la constitution de bases de données des produits et matières susceptibles d’être trouvés dans les flux de déchets jusqu’à leur traitement sans délai et à grand débit.

CHIMIE DES PROCÉDÉS 

À partir de là, on entre dans le champ du traitement des matières. Le plus classique est de les faire fondre, comme on le fait pour recycler le verre alimentaire, les aciers et certains plastiques. Dans d’autres cas, comme pour les papiers et cartons, il s’agit de dissoudre les matières, d’en faire une pâte ou un liquide qui pourra être traité chimiquement puis transformé en une nouvelle matière première. Lorsque les matières sont en mélange, comme c’est le cas de la plupart des produits technologiques (électronique, piles et batteries et la plupart des produits contenant les matériaux les plus précieux, ceux-ci se trouvant presque toujours en petites quantités dans des matières moins nobles), le passage par cette phase liquide est une étape obligatoire de tout recyclage. C’est en effet seulement quand on aura procédé à une dissolution dans un milieu d’attaque, en général un acide, que l’on pourra procéder aux opérations chimiques de précipitation, filtration, agrégation, flottation, électrolyse ou autre piégeage moléculaire qui permettront de séparer les matières les unes des autres.

Les savoir-faire permettant de réaliser ces opérations – métallurgie des poudres, hydrométallurgie, pyrométallurgie (solutions de sels fondus à hautes températures) et chimies séparatives – se trouvent au sein des industries minières et chimiques. C’est pourquoi avec l’essor des activités du recyclage, une bataille est en cours pour la capture des marchés entre des sociétés d’extraction comme Eramet ou Areva1 et des chimistes comme Solvay-Rhodia. Et pour cause, ces procédés chimiques coûteux ne sauraient être mis en oeuvre de manière profitable qu’en traitant des volumes énormes de matières en fin de vie. Pour prospérer dans ces activités, un industriel doit capter une part majeure des flux de déchets. La société emblématique de cette nécessaire domination en est Umicore, géant belge des matières premières, qui est aujourd’hui le seul acteur majeur en Europe pour le recyclage des circuits imprimés (il n’y a que quatre usines dans le monde… chacune traite des centaines de milliers de tonnes chaque année) ou du platine des pots catalytiques automobiles.

MOYENS ET AMBITIONS 

On le voit, derrière l’image très « manuelle » du recyclage que l’on peut avoir avec des acteurs comme Suez, Véolia et de nombreuses entreprises plus petites de l’économie sociale et solidaire, il y a en réalité d’énormes progrès techniques à réaliser, susceptibles de déboucher sur d’importantes activités industrielles. Les sociétés qui se présentent comme les champions du recyclage – Veolia, Suez, Derichebourg, Paprec, entre autres – sont loin de consentir les efforts de recherche, ni simplement de développement technologique, qui permettraient d’être à la hauteur de ces enjeux. Et puisque la loi des volumes impose parfois un acteur dominant à l’échelle d’un continent, il y a peut-être lieu de se poser la question du service public…

1. Le nucléaire, par la diversité et la complexité des éléments chimiques avec lesquels il traite et par la connaissance intime de la matière que ses acteurs ont dû développer pour produire le combustible et gérer les déchets, est l’un des secteurs les plus en pointe sur ces questions de chimie séparative.

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