Economie sociale et solidaire : croisements et synergies, Sylvie Mayer*

Aujourd’hui, de nouvelles pratiques se côtoient, qui témoignent d’une autre manière d’appréhender la société.

 

*Sylvie Mayer est responsable du secteur Économie sociale et solidaire du Conseil national du PCF.

DU SOCIAL AU SOLIDAIRE : DES PRATIQUES QUI SE CROISENT 

L’ESS n’est ni une notion ni une pratique nouvelle. Elle englobe l’économie sociale – domaine constitué par les coopératives, les mutuelles, les associations et les fondations et reposant sur des pratiques intégrées à des statuts (une personne = une voix, adhésion volontaire, sociétariat, réserves impartageables, lucrativité limitée…) – et l’économie solidaire, qui désigne des pratiques comme le commerce équitable, la finance éthique, le microcrédit, le tourisme solidaire, l’agriculture durable, les réseaux d’échange de savoirs, les services de proximité, les régies de quartier… On les associe dans l’ESS car les croisements entre ces deux formes d’activités sont nombreux. Un exemple parmi d’autres est l’entreprise Éthiquable, à la fois entreprise de commerce équitable, donc solidaire, et Scop – société coopérative participative –, donc sociale.  

MUTUALISER ET RECYCLER 

Le champ de l’économie circulaire, mise en pratique depuis les années 1980 au Danemark, puis aux États- Unis, en Chine ou en Grande-Bretagne, garde des contours flous. L’expression, générique, renvoie avant tout à une conception économique relative au développement durable, qui se réfère aux notions d’économie de la fonctionnalité (substituer la vente d’un produit à des échanges de services), d’écologie industrielle (faire des déchets d’une filière la matière première d’une autre) et d’économie verte.

Affiches du réseau Envie. Le réseau collecte et répare les produits électroménagers : 49 entreprises ; 42 points de vente, pour 62000 appareils et 80000 t traités par an ; 450 salariés permanents et 400 bénévoles.

Affiches du réseau Envie. Le réseau collecte et répare les produits électroménagers : 49 entreprises ; 42 points de vente, pour 62000 appareils et 80000 t traités par an ; 450 salariés permanents et 400 bénévoles.

Certains insistent sur l’aspect écologie industrielle, comme l’association Écopal, pour laquelle il s’agit à la fois de dématérialiser – réduire la quantité d’énergie et de matière consommée par unité de biens produits – et effectuer le bouclage des cycles de matières par des voies multiples ; une approche résumée aussi par les « 4R »: réduire, réutiliser, refabriquer, recycler. D’autres, comme la Fondation Hulot ou l’Institut de l’économie circulaire, insistent plus sur l’économie de la fonctionnalité, qui substitue la location/colocation, le prêt et le partage, l’usage à la possession du bien. Pour Dominique Bourg, animateur du groupe de travail Promouvoir des modes de développement écologiques favorables à la compétitivité et à l’emploi du Grenelle de l’environnement, « mutualiser un bien, c’est de l’économie circulaire ». Il s’agit alors de coupler économie circulaire, prise au sens d’écologie industrielle, et économie fonctionnelle.

DES SYSTÈMES PRODUCTIFS FONDÉS SUR LA COOPÉRATION 

Le texte préparatoire à la convention Industrie du PCF des 22 et 23 novembre 2014 indique que « dans une logique “d’économie circulaire” conçue de manière ouverte, il faut développer les mises en réseaux pour organiser la complémentarité des besoins et les coopérations mutuellement profitables car les déchets des uns peuvent et doivent devenir les matières premières des autres ». Cela doit permettre de « promouvoir un nouveau système productif apte à répondre aux défis technologiques, sociaux et environnementaux de notre époque ».Ces nouvelles organisations, expérimentées depuis longtemps déjà par l’ESS, incluent coopérations, mutualisations, mises en réseaux et nouveaux critères de production, d’échange et de commercialisation, le tout éloigné des notions de concurrence et de compétitivité, et donc de ce capitalisme qui produit « les formes d’une société de consommation préjudiciable aux consommateurs, aux écosystèmes, à la biosphère ».

RÔLE MAJEUR DES TERRITOIRES 

L’association 4D considère la territorialisation de l’économie comme une étape indispensable de la transition vers une économie écologique et équitable, et révèle ainsi un croisement fondamental entre ESS et économie circulaire. Car ces deux modèles ont en commun de réaliser leur efficacité dans un ancrage local. Pour l’économie circulaire, ce sont par exemple les boucles entre les usines d’un même territoire, en collaboration pour optimiser leurs flux de production, de déchets, le recyclage. Citons encore le texte de la convention Industrie du PCF: « La démarche de relocalisation ouvre des perspectives nouvelles pour un modèle productif rapprochant les lieux de production des lieux de consommation, au plus grand bénéfice des populations et des territoires concernés. S’agissant des petites productions locales, elle est un facteur de transformation des modes de consommation en favorisant la diversification des produits disponibles, les liens entre producteurs et consommateurs, les circuits courts ». Et s’agissant de l’ESS, le système coopératif – Scop, SCIC (société coopérative d’intérêt collectif), CAE (coopérative d’activité et d’emploi)… – est par nature particulièrement adapté à la dimension locale.

Cela est à rapprocher de ce qu’écrit Carlos de Freitas : « Si la crise actuelle a permis une avancée majeure, il s’agit bien de la reconnaissance du besoin d’hybridation des sources de financement et de modèles économiques “glocaux” [globaux et locaux], ainsi que celle de la haute résilience des économies relocalisées et des dispositifs de l’économie sociale et solidaire (ESS) qui les sous-tendent. »

UN PRINCIPE DE FÉCONDATION CROISÉE EN ACTION 

L’articulation ESS/économie circulaire s’appréhende bien à partir de quelques exemples.

Ainsi à Pau, l’entreprise Roskoplast réalise que les déchets de son activité – plastique PET de qualité alimentaire – pouvaient servir à fabriquer de nouveaux emballages ; Capsnap, injecteur- souffleur, a pour métier de transformer ce type de matières et Michaud Apiculteurs a besoin de contenants alimentaires pour le miel qu’il produit ; enfin, APESA Innovation – centre technologique en environnement et maîtrise des risques – dispose de compétences techniques et organisationnelles, notamment via des projets collaboratifs. Ensemble, ils organisent dans un rayon de 15 km la fabrication de flacons de 28 g, utilisant 90 % de matière recyclée et remplaçant avantageusement les circuits d’approvisionnement précédents – la matière première venait de Chine, et le flacon d’Espagne ou d’Allemagne – au bénéfice de chacun… de la collectivité et de l’environnement.

Dans un autre registre, des associations indépendantes se sont fédérées dans le réseau Envie. Administré par des bénévoles issus de ces associations, Envie lutte contre les phénomènes de précarité et d’exclusion en proposant à des personnes en difficulté des emplois associés à une formation et à un accompagnement individualisé. Ces employés rénovent de l’électroménager de grandes marques, qui est remis en vente à prix réduit : garantis un an, ces appareils sont jusqu’à 40 % moins chers que les prix du marché. Le réseau réunit ainsi 49 entreprises d’insertion, 42 points de vente, pour 62 000 appareils et 80000 t traitées par an, soit 1050 équivalents temps plein en insertion, 450 salariés permanents et 400 bénévoles. Un succès fondé sur une triple solidarité: écologique car il s’agit de donner une seconde vie aux appareils plutôt que de les jeter, et doublement sociale car permettant l’insertion de personnes en difficulté tout en favorisant l’achat de bon matériel à des prix modiques.

Dernier exemple, celui de Macoretz. Passée de 5 à 180 salariés en vingt cinq ans, Macoretz est une Scop qui construit et rénove des maisons individuelles et des logements sociaux (« Il n’est pas de progrès social possible dans un cadre de vie dégradé qui détruit les ressources et ne respecte pas l’environnement »). La Scop rappelle ainsi un des fondamentaux du projet coopératif: mettre en oeuvre une dynamique collective au service du mieux-être de tous. Un mieux-être qui passe par les logiques de l’économie circulaire, puisque la coopérative utilise des matériaux recyclables à faible empreinte carbone (bois et brique), des isolants naturels et des énergies renouvelables. Elle pratique une politique active de tri et de recyclage des déchets, lui permettant notamment d’être autonome pour son chauffage (valorisation des chutes de bois), et place l’innovation technique au service du bien-être des salariés comme des clients.

VERS UN COMMUNISME TERRITORIAL 

Ces trois exemples – parmi des dizaines – montrent comment des entreprises de l’ESS allient économie, social et écologie dans une démarche que l’on peut qualifier d’économie circulaire. On pourrait aussi parler des circuits courts agroalimentaires, des SEL (systèmes d’échanges locaux), des monnaies locales de relocalisation… Les initiatives d’activités économiques à but social et écologique sont en plein développement.

Territorialisées, ces initiatives, fondées sur une citoyenneté active et une démocratie assumée, contribuent à la construction de mises en commun pour des objectifs utiles à la société, mettant au centre de leurs préoccupations l’humain dans son environnement. Un communisme territorial qui, allié à une démocratie locale participative, à des services publics développés et démocratisés, à un renouveau de la planification à toutes les échelles, à des nationalisations démocratiques de grands secteurs stratégiques, montre la voie d’une alternative au capitalisme.

1. Association de promotion de l’économie circulaire (http://www.ecopal.org/).
2. L’Économie de la fonctionnalité: vers un nouveau modèle économique durable, étude
de la Fondation Concorde, 2010 (http://www.agora21.org)
3. Ibid note 1.
4. Rapport « Pour une économie écologique et équitable », Pierre Grison, Michel Mousel et Vaia Tuuhia, 2013 (http://www.association4d.org).
5. Newsletter Rencontres du Mont-Blanc, nov.-déc. 2014.
6. APESA: http://www.apesa.fr/projets.

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